CD, compte-rendu critique. STRADELLA : SANTA PELAGIA (Andrea De Carlo – 2016, 1 cd ARCANA)

stradella santa-Pelagia andrea de carlo ronerta mameli sergio foresti cd review cd compte rendu cd critique-1030x927CD, compte-rendu critique. STRADELLA : SANTA PELAGIA (Mare Nostrum, Andrea De Carlo, direction – sept 2016, 1 cd ARCANA). Le soprano Ăąpre, mordant, trĂšs articulĂ© de Roberta Mameli, diamant incandescent aux aigus prĂ©cis, saillants,- restitue cette prĂ©sence charnelle de la langue italienne, oĂč jaillit le relief dramatique aussi porteur de sens et de passions exacerbĂ©es dans les rĂ©citatifs et dans les airs. Ce chant expressif et fin Ă  la fois habite avec intelligence le portrait spirituel de la sainte, courtisane devenue repentie puis ermite. Sans ouverture, sans « lever de rideau » symbolique, l’auditeur plonge directement dans ce drame linguistique dont le nerf et l’acuitĂ© des situations psychologiques sont immĂ©diatement exprimĂ©s, grĂące Ă  une distribution bien choisie : ces chanteurs sont des diseurs, soucieux du verbe incarnĂ©. Et les instrumentistes de Mare Nostrum, comme dans leurs prĂ©cĂ©dents enregistrements dĂ©diĂ©s Ă  tout un cycle monographique sur l’oeuvre sacrĂ© dramatique de Stradella, affirment une comprĂ©hension des enjeux de chaque sĂ©quence de la vie de Sainte PĂ©lagie (d’Antioche). La Sainte a marquĂ© l’histoire religieuse italienne Ă  la fin du XVIĂš quand les PĂ©lagiens menĂ© par le laĂŻc Filippo Casolo, tentĂšrent de dĂ©velopper leur propre croyance et sensibilitĂ© religieuse depuis Milan (Oratoire de Sainte-Pelagie), essaimant dans toute la Lombardie et jusqu’en VĂ©nĂ©tie : tel retentissement fut bientĂŽt violemment rĂ©primĂ© par l’Inquisition romaine. Depuis, la nom de PĂ©lagie fut bannie, et taboo mĂȘme en raison de cet Ă©pisode hautement hĂ©rĂ©tique.
Avant la ThaĂŻs portraiturĂ©e au XIXĂš par Massenet, la PĂ©lagie d’Antioch, traitĂ©e musicalement par le gĂ©nial Stradella, vit la mĂȘme mĂ©tamorphose spirituelle : courtisane, danseuse et prostituĂ©e d’Antioche, PĂ©lagie se convertit au christianisme aprĂšs avoir Ă©tĂ© saisie par un sermon de l’évĂšque Nonnus d’Édesse (ici, incarnĂ© par le tĂ©nor) : PĂ©lagie se convertit et fut baptisĂ©e. Et la pĂȘcheresse rejoint Jerusalem pour vivre en ermite dans une prison sur le Mont des Oliviers : plaisirs, dĂ©lices sensuels puis ascĂ©tisme salvateur
 Autant dire que la partition et les courts arias exigent expressivitĂ©, articulation, dramatisme de braise, en particulier pour incarner la Sainte, abandonnĂ©e Ă  l’ivresse spirituelle, soit une palette inouĂŻe de nuances et accents que Roberta Mameli affirme et cisĂšle avec un talent irrĂ©sistible : belle prouesse entre naturel, flexibilitĂ©, extase vocale.
La partition de l’oratorio de Stradella (connue par une copie d’époque conservĂ©e Ă  la BibliothĂšque Estense de ModĂšne) est datĂ©e avant 1677, soit avant sa fuite de Rome pour Venise. Comme dans son oratorio Sainte Edith pour le prince romain Leio Orsini, Santa Pelagia convoque deux protagonistes Pelagie et Nonnus, et deux allĂ©gories abstraites (Religion et Monde). Ici, la Sainte est tiraillĂ©e entre Bien et Mal, d’autant que face aux tentations du monde sensuel et terrestre, les admonestations de la Religion (contralto) sont virulentes. Telle ma Madeleine, extĂ©nuĂ©e mais lumineuse par sa constance mystique, PĂ©lagie rayonne par son embrasement croissant, malgrĂ© le tiraillement dont elle est la proie gĂ©missante. Lelio Orsini, puissant trĂšs croyant aimait se dĂ©lecter de partitions Ă©clairant l’intensitĂ© d’un texte moralisateur oĂč brille in fine, la vertu morale de l’hĂ©roĂŻne ou du hĂ©ros. Il est probable qu’Orsini, comme c’est le cas des oratorios stradelliens connus (Esther, Sainte Edith dĂ©jĂ  citĂ©e, Saint Jean Chrysostome), ait Ă©crit le livret de Sainte PĂ©lagie. Sa rĂ©alisation Ă©voque une audience restreinte, de lettrĂ©s et amateurs Ă©clairĂ©s, dans un cercle de connaisseurs. L’oratorio ici brille par sa diversitĂ© et le nombre d’airs plutĂŽt courts, oĂč se font rares les sections Ă  plusieurs (un seul duo, et un choeur des « Mondains » Ă  quatre) ; le drame reste introspectif, comme un huit clos qui enserre peu Ă  peu et tenaille l’esprit en souffrance de la courtisane qui doute, mais grĂące Ă  l’aide de Nonnus l’évĂȘque, trouve la voie mĂ©diane et consolatrice, celle de l’amour en Dieu, en vĂ©ritable Ăąme sauvĂ©e, spiritualisĂ©e. Le soin apportĂ© au texte, Ă  son articulation, le relief millimĂ©trĂ© et pourtant naturel des recitatifs en italien s’avĂšrent jubilatoires. On aimerait connaĂźtre de mĂȘme tempĂ©raments pour le Baroque français : les vrais chanteurs rĂ©ellement intelligibles actuellement pour Rameau, Charpentier, Lully sont bien rares. Ici, en Ă©troite complicitĂ© et action avec des instrumentistes virtuoses et habitĂ©s, l’engagement des interprĂštes fait toute la valeur et le haut intĂ©rĂȘt de cet enregistrement en tout point convaincant, Ă  intĂ©grer au sein de l’intĂ©grale en cours des oratorios de Stradella, portĂ©e, inspirĂ©e par l’excellent chef et musicologue Andrea De Carlo.

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CLIC_macaron_2014CD, compte-rendu critique. ALESSANDRO STRADELLA (1639-1682) – The Stradella Project volume 4 : SANTA PELAGIA (Rome, avant 1677) (Mare Nostrum, Andrea De Carlo, direction – sept 2016, 1 cd ARCANA). Roberto Mameli, Pelagia – Raffaele Pe (Religione) – Luca Cervoni (Nonno / Nennus) – Sergio Foresti (Mondo). Ensemble Mare Nostrum. Andrea De Carlo, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Nepi, 11-14 septembre 2016 – 1 cd Arcana A 431. CLIC de CLASSIQUENEWS

LIRE aussi nos critiques et comptes rendus développés des oratorios de Stradella précédemment enregistrés par Andrea De Carlo : La Forza delle stelle, San Giovanni Crisostomo, Santa Edita.

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