CD, compte rendu critique. Jean-Sébastien Bach : Actus tragicus — 4 cantates BWV 106, 150, 131, 12. Vox Luminis. Lionel Meunier (1 cd Alpha, 2016)

vox luminis actus tragicus cantatas js bach vox luminis critique classiquenews cd review cd critique 3760014192586_300CD, compte rendu critique. Jean-Sébastien Bach : Actus tragicus — 4 cantates BWV 106, 150, 131, 12. Vox Luminis. Lionel Meunier (1 cd Alpha, 2016). INCISE et FERVEUR : VOX LUMINIS A SON MEILLEUR. D’emblée l’opulence de la sonorité, à la fois ample et charnue captive : elle permet que s’installe large et profond, – et sur un tapis instrumental des plus resserré, « essentiel » (orgue et 2 violes de gambe), le duo sublime des deux flûtes dont la tendresse dialoguée ne doit pas cacher la symbolique des deux corps creux laissant passer le souffle : la mort dans la vie. Dans la Messe en si, à l’extrémité de la carrière de Jean-Sébastien, l’auditeur saisi saura retrouver la magie à la fois proche, fraternelle et fervente des deux voix ainsi appareillées. La BWV 106, même conçue par un tout jeune compositeur (de 22 ans), affirme une étonnante vision existentielle, – mûre, au questionnement fondamental : Lionel Meunier (qui joue l’une des deux flûtes, insufflant très probablement la juste respiration à ses partenaires) et son fabuleux collectif (instrumentistes et chanteurs), jouent sur la clarté précise de toutes les lignes contrepointées, agissantes en un saisissant théâtre de la foi : à la fois, recueilli et conscient de la mort, et aussi formidablement caractérisé. Le baryton basse fondateur de Vox Luminis sait à nouveau convaincre par une maîtrise qui allie éloquence du discours et incarnation très juste et nuancée de la musique de Bach. Le jeune Jean-Sébastien renouvelle dès ses premières cantates (la 106 avec les 150 et 131), l’héritage fervent des Schütz et Buxtehude. L’association ténue entre intériorité et intimité est idéalement réalisée, magnifiée en quelque sorte par l’incise millimétrée sur le plan expressif et aussi dans la prise de son, très flatteuse de ce point de vue.

 

 

 

Toth-Zsuzsi-02Chaque voix soliste semble creuser en une spirale ascensionnelle et suspendue, l’éternelle question du sens de la vie terrestre ; la soprano Zsuzsi Tóth amplifie davantage cette immersion dans le mystère le plus juste ; ce timbre superbement déclamé, à la fois linéaire et insistant, inscrit la séquence en une question régulièrement énoncée, à la déchirante sincérité. Par son épure méditative (paysage céleste et angélique du chorale « Im paradies sein »), sa brillance en creux, la vérité de ce dialogue entre croyants, réunis dans une conversation sacrée (pour reprendre le genre pictural propre à l’essor de la peinture italienne depuis la Renaissance, soit « sacra conversazione »), tel un retable d’une austérité synthétique, la BWV 106 demeure d’une vibrante intensité (choeur ciselé « Es ist der Alte Bund », plage 5), l’entrée miraculeuse de ce programme superlatif qui réunit quatre cantates parmi les plus bouleversantes (surtout la BWV 12, de la même année, lire ci-après).
Ce travail sobre et intense sur chaque ligne vocale singularise aujourd’hui l’excellent ensemble Vox Luminis, désormais l’un des plus aboutis dans ce répertoire.
La BWV 150 conserve la même juvénilité ardente, sculptée là encore en une intensité irradiante dans le sens d’un chant d’une miraculeuse espérance (Sinfonia, avec la lumière des violons, d’une âpreté mordorée et le timbre presque lugubre du basson). Entre chant de certitude et prière angoissée, la 150 affirme une sérénité à toute épreuve, comme si l’assemblée ici réunie était l’élue de Dieu : le si mineur, jusque là utilisé pour les déplorations éperdues, se fait emblème d’un espoir revivifié… conquérant et souverain. Dans sa texture chorale, ses climats fervents, – d’un recueillement fait pudeur et pourtant joie collective (Chaconne finale), la Cantate rappelle tout ce que le jeune Bach doit à Buxtehude.

Egalement conçu à 22 ans, et probablement parmi ses premières cantates (comme la bouleversante 106), la BWV 131 (avec son hautbois solo) affirme une tendresse plus mondaine et polissée, – ornementée avec un tact et une style dans là encore la délicate pudeur entonnée par chaque soliste, éclaire cette période d’affliction, ce climat de déploration propre aux années marquées par les ravages et les désastres de la Guerre de Trente Ans. Dans la construction, alternant affliction mesurée, éclairs lumineux d’une vivifiante allégresse, Bach s’affirme en dramaturge génial, doué d’un souci de l’exégèse ; les 5 parties relèvent du plan d’un assemblage de motets constitutant à la manière de Buxtehude, un véritable Concert Spirituel. Les effets d’échos sont magnifiquement réalisés (dès le premier épisode : « Aus der tiefen rufe ich, herr zu dir »). Et dans l’Arioso, ténor et
soprano en second plan semblent étirer avec l’éclat du hautbois complice, le temps : véritable climat de béatitude inespéré. Vox Luminis se montre ici d’une ferveur inouïe, entre vérité et sincérité.

 

 

Elgersma-Daniel-03Emblématique de Weimar en 1714, la BWV 14 déchire et tire les larmes par sa délicate parure doloriste, clairement inscrite dans l’affliction la plus profonde, comme si l’œuvre posait une confrontation directe avec les désastres de la guerre (tristesse solitaire du hautbois dans la Sinfonia préliminaire). Succède le bouleversant chœur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen », dont la noble désespérance sera réutilisée 35 années plus tard pour le Crucifixus de la Messe en si, soit pour le coeur axial de la Messe, testament de Bach. « Pleurs, gémissements, tourments, craintes »… jamais Bach n’a été mieux inspiré par la tragédie humaine, et Vox Luminis, mieux chantant, entre prière et dignité. Distinguons le chant sobre, sans aucun effet hors sujet, de l’alto Daniel Elgersma, – en dialogue avec le hautbois, d’une expressivité bouleversante : par son chant se réalisent le deuil et l’affliction, la solitude la plus profonde, la gravité qui désespère et qui fortifie, c’est à dire les facettes d’une confrontation ultime et décisive, à la fois le baume de la lumière céleste et la morsure de la mort : l’intonation du chanteur comme son articulation sont excellentes (« Kreuz und kronen sind verbunden » / Croix et couronne sont réunies…). Bach retrouvera ce dépouillement souverain, gouffre et élévation dans le dernier air, si proche par son austérité sereine : Agnus Dei pour alto, expression d’un dénuement solitaire assumé et accompli, de la Messe en si. Le programme affirme grâce à la tenue superlative des interprètes, le génie du jeune Bach, particulièrement convaincant dans le genre de la Cantate. Cette affirmation nuancée du texte, sujet de l’exégèse et aussi véhicule de la méditation la plus intime, d’une sublime incarnation, se révèle l’apport le plus déchirant du programme. Seule réserve : le timbre plus contourné et moins sobre de Reinoud Van Machelen dans l’air final avec trompette (accent céleste pourtant) paraît dans la continuité de son confrère chanteur, maniéré et outrageusement séducteur, bien moins convaincant en comparaison. Qu’importe cette minime réserve : avec les voix des deux solistes ainsi distingués, Zsuzsi Toth et Daniel Elgersma… nous tenons la nouvelle génération immensément douée et irrésistible des interprètes destinés à défendre le message miraculeux du magicien Bach. Programme superlatif.

 

 

 

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CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. Jean-Sébastien Bach : Actus tragicus — 4 cantates BWV 106, 150, 131, 12. Vox Luminis. Lionel Meunier (1 cd Alpha 258
/ enregistrement réalisé en avril et juillet 2016, en Belgique). CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre 2016.

 

VOIR aussi notre reportage vidéo “La 3ème Génération d’artistes au Festival de Saintes” (avec Lionel Meunier et Vox Luminis…, été 2015)

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