Messe en si de Jean-Sébastien Bach

BACH-JS-jean-sebastian-582-390-BACH-JS-4johann-sebastian-bachDOSSIER. Jean-Sébastien Bach : Messe en mineur. Des 5 Messes que Bach composa (le compositeur utilisant de facto le nom même de Messe), la Si mineur est la plus ambitieuse sur le plan de son architecture, de sa durée et de son instrumentation ; c’est celle aussi qui a suscité une période de composition longue et chaotique – soit de 1733 voire avant à 1749, c’est à dire juste avant de s’éteindre-,  et dont la destination finale reste énigmatique. Même si comme on le verra, des hypothèses sérieuses se sont précisées récemment. Par ses proportions, sa profondeur, le génie de son déroulement – alors que la partition que nous connaissons n’a probablement jamais été jouée ainsi du vivant de l’auteur, la Messe en si demeure le testament musical, spirituel, philosophique de Bach. Par sa justesse, son équilibre et sa vérité, Bach nous lègue l’un de piliers de la la musique sacrée occidentale, préfigurant la Grande Messe en ut de Mozart (d’autant que Wolfgang a pu consulter la partition léguée par Bach père à son fils CPE, et que le baron von Swieten, nouveau détenteur, put la montrer à Mozart…). Mais la Messe en si de Bach annonce directement aussi la Missa Solemnis de Beethoven. La conscience spirituelle qu’elle sous tend, la conception inédite à l’époque, il faut certainement chercher dans les oratorios de Handel et les plus tardifs, une telle grandeur morale et mystique, annonce également La Création de Haydn. Ici Bach transcende le rituel liturgique et atteint une somme spirituelle qui au delà des dogmes et des sensibilités, atteint à l’universel. Malgré la longueur de la conception et les diverses sources auxquelles puisse l’écriture de Bach, la Messe saisit par son unité et sa cohésion d’ensemble.

 

 

 

Une Arche spectaculaire qui frappe par son unité

 

 

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RECYCLER, PARODIER…
Parmi les éléments les plus certains, le Sanctus fut composé quelques semaines après que Bach ait été nommé Director musices à Saint-Thomas de Leipzig. L’originalité de la Missa, ainsi que Bach la nomme lui-même, vient déjà de son instrumentation : aucune source précise n’atteste de la tradition de la musique liturgique à Leipzig avec instruments, et de surcroît comme ici, avec un orchestre comprenant cordes, trompettes, et selon les sections, un instrument obligé, violon, flûte, cor… Les Kyrie et Gloria ont été écrit de façon plus précise pour l’Electeur Frederic August II lorsque ce dernier succède à son père décédé en 1733 à Dresde : la Cour dresdoise est catholique et la livraison du diptyque ainsi identifié paraît tout a fait naturelle dans ce contexte d’allégeance. En outre, Bach, génie de la « parodie » (autocitation ou reprise), aime reprendre et recycler nombre de ses airs déjà anciens, dans ses nouvelles oeuvres. De sorte que au fur et à mesure de la genèse de l’œuvre, Bach ne cesse de reprendre d’anciennes séquences, les adapter pour de nouvelles formations et effectifs, assemble, expérimente comme un orfèvre. Le résultat est confondant par son unité et sa profonde cohésion globale, ce malgré la diversité des sources, et l’éclectisme des airs ici et là recyclés. Quelques exemples ? Le choral de 1731 « Wir dansent dir, Gott » de la Cantate 29 devient en 1733, le Gratias aigus tibi (Gloria) ; puis la même section en 1740, quand Bach reprend encore l’architecture globale de la Messe, devient finalement l’ultime section : Dona nabis pacem, chœur final plein de quiétude exaltée d’une sérénité lumineuse et céleste. De même, l’air de la cantate 171, composé en 1729, devient en 1748, la structure mélodique de Patrem omnipotentem… de la Partie II de la Messe (Symbolum Niceum)… Un tel agencement sur la durée est le propre des grands auteurs, Bach ouvrant la voie des Proust ou Picasso.

bach-jean-sebastien-pastel-582-portrait-2015-messe-en-si-classiquenews-william-christie-582-Pastell_Terry_kleinCOMPOSER POUR LES VIRTUOSES DE DRESDE… Aujourd’hui on s’accorde à concevoir la Missa en si mineur telle une œuvre expérimentale destinée à la seule délectation de son auteur qui aurait comme Monteverdi au siècle précédent, s’agissant de ses Vêpres à la Vierge / Vespro della Beata Vergine de 1611-, ambitionné de démontrer la singularité supérieure de son génie musical dans une oeuvre dont il avait seul le secret et qu’il aurait pu destiner secrètement pour la Cour de Dresde, afin d’obtenir un poste plus confortable qu’à Leipzig : les employeurs de Bach à Leipzig sont loin de mesurer le génie du compositeur qui travaille pour eux ; de surcroît son fils ainé, Wilhelm Friedemann a obtenu un poste officiel à Dresde dès 1733 (organiste attiré à St. Sophia), ce qui a pu encourager le père dans ses espoirs de changement comme de reconnaissance.

Le très haut niveau musical et technique requis pour jouer certaines sections de la Missa en si laisse aussi supposer que Bach les destinait justement aux virtuoses célébrés de la Cour dresdoise (ainsi la partie du cor, redoutable dans l’air de basse : Quoniam.)… très probablement, la partition de la Messe dès 1733, dans sa destination supposée à la Cour de Dresde, comporte déjà 21 sections (sur les 27 actuelles). De fait, la démarche de Bach à Dresde porte ses fruits puisqu’il ne tarde pas à obtenir de principe, le titre de « compositeur de la Cour » pour Frederic August II. Mais le compositeur a t il réellement livré partie de sa Missa ? Fut-elle jouée à Dresde ? Le mystère demeure.

 

 

 

Jean-Sébastien Bach : la Messe en si mineurLA MESSE, section par section. Courte analyse de la partition, section par section. L’étude des 27 séquences met en lumière, comme le Vespro de Monteverdi-, une diversité de formes et d’effectif inouïe pour l’époque, démontre outre l’ampleur du métier de Bach, véritable compositeur d’opéra (les duos sont ici digne d’un théâtre amoureux), son génie pour cultiver les contrastes (du murmure inquiet à l’exclamation la plus triomphante), et aussi sur le plan spirituel, un parcours dont les jalons, de plus en plus grave et méditatif, conduisent à une conscience mystique intelligemment exprimée… tout convergeant vers le dernier air solo pour alto (Agnus Dei) qui est le chant ultime d’un renoncement embrasé, serein, absolu.

La Messe comprend Trois parties : I. Missa / II. Cymbalum Niceum / III. Sanctus.

1. Missa (12 sections) ; la première section : ou premier Kyrie est essentielle. Elle confronte l’assemblée des auditeurs croyants à l’ampleur de l’architecture et ce sont les sopranos qui s’élèvent jusqu’au sommet pour exprimer immédiatement la grandeur céleste, encore inatteignable, ses proportions vertigineuses. A la reprise, les hommes entonnent plus gravement le texte comme s’ils en mesuraient pas à pas l’échelle colossale et donc les cimes inatteignables. La diversité des sections chorales s’affirme (première évocation de la mort avec les flûtes symbolisant les os des dépouilles, dans le Qui tolis peccata mundi). Contrastant avec la prière des voix collectives, les airs solo incarnent la certitude du croyant dans la lumière : c’est le cas du Laudamus te pour soprano (et violon solo) ; enfin surtout de l’air de la basse : Quoniam tu solus sanctus, dont la sérénité rayonnante passe aussi par le chant complice du cor, d’une souplesse majestueuse. Bach conclue cette première partie par un choeur exalté (Cum sancto spirito) dont le clair accent des trompettes triomphantes indique la présence des cimes célestes qui se dévoilent à nouveau.

2. Symbolum Niceum (10 sections) : c’est pour le choeur une partie essentielle passant par toutes les nuances de la palette affective et émotionnelle : de l’ivresse et de la détermination collective (Credo initial) ; à la profondeur tragique d’un questionnement sans réponse, inscrit dans l’impuissance et la terreur du dénuement solitaire (enchaînés : les doloristes Et incarnatus est, puis Crucifixus – cf le lugubre des flûtes). Quel contraste avec le fracassant et abolissant Et resurrexit, qui s’abat comme une vague d’éclairs saisissants. Il faut bien la sérénité retrouvée de la basse solo pour adoucir tensions et vertiges inquiets (douceur rassurante du Et in Spiritum sanctum). Après le Confiteor, Et expecto laisse s’épanouir en un temps étiré, suspendu, le mystère qui couvre tout le choeur dont la gravité renouvelle les sections enchaînées des Et incarnatus est, puis Crucifixus.

3. Sanctus : 6 sections. C’est la plus courte des parties. Et aussi l’un des plus contrastées. Le Sanctus est un sommet d’exaltation conquérante, d’une rayonnante espérance ; l’air avec flûte pour ténor solo (Benedictus) est traversé par la grâce et une sérénité inédite alors. Puis, son double dans le renoncement, est aussi l’air le plus dépouillé (sans orchestre, uniquement le continuo) : Agnus Dei pour alto, expression d’un dénuement solitaire assumé et accompli. La profondeur et la vérité de cet air est un sommet spirituel, l’étape ultime dans l’expérience du croyant. Enfin le dernier air pour le choeur referme la cathédrale sonore (Dona nabis pacem) en un sentiment de paix enfin recueilli.

 

 

 

LIRE notre compte rendu complet de la nouvelle Messe en si mineur de JS Bach par William Christie (Cuenca, Espagne, Semana de Musica religiosa, avril 2016) 

Bouleversant Bach de Bill

Messe en si de Bach par William ChristieParmi les joyaux de cette réalisation, soulignons l’éblouissante compréhension de la Messe dans sa globalité, comme l’intelligence des enchaînements des séquences solistiques, chorales, instrumentales… car si l’on prend presque toutes les entrées des arias, ce sont les instruments (flûtes, hautbois d’amour, violon…) qui sont aux côtés des chanteurs, particulièrement exposés. Sous la direction de William Christie, les vertigineux contrastes d’un épisode l’autre, se révèlent avec une acuité dramatique exceptionnelle ; chaque choeur d’une exultation jubilatoire, affirme le sentiment d’avoir franchi un seuil dans l’ascension de la montagne. Peu à peu, chaque épisode choral marque les jalons d’une élévation collective, – gradation d’une ascension, emportant musiciens et public, en un continuum ininterrompu de près d’1h30mn. EN LIRE +

 

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Messe en si de JS Bach par William Christie et Les Arts FLorissants — Concert à Barcelona, Palais des Arts, le 16 juin 2016 © studio CLASSIQUENEWS 2016

 
 

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