CD.Bellini : Bartoi chante La Sonnambula (2006)

Cecilia Bartoli ressuscite La Sonnambula dans sa version pour mezzo, 2 cd Decca, “L’oiseau-Lyre”. Amina version mezzo. Nouvelle version pour Amina. La mezzo Bartoli fait valoir un feu sombre et subtil dans le rĂ´le-titre a contrario des versions cĂ©lĂ©brĂ©es voire lĂ©gendaire pour sopranos. VoilĂ  une rĂ©alisation exemplaire et audacieuse qui devrait susciter un vrai dĂ©bat interprĂ©tatif sur le chant bellinien…

Bartoli Cecilia_Sonnambula_bellini_oiseau_lyreAprès une intĂ©grale Virgin Classics dĂ©fendue de façon vocalement “traditionnelle” (version pour soprano) par Natalie Dessay et son partenaire Francesco Meli (enregistrĂ© en 2006 sous la baguette de Evelino Pido, 2 cd Virgin classics), voici enfin cette “autre” intĂ©grale du chef d’oeuvre romantique de Bellini, argumentĂ© de façon nouvelle et originale par la mezzo Cecilia Bartoli. Il s’agit pour la diva romaine d’un accomplissement, au sein de son hommage au chant de Maria Malibran, qui comme Giuditta Pasta, son aĂ®nĂ©e, incarnait au XIXème siècle, Ă  l’Ă©poque de Bellini, la perfection vocale: c’est d’ailleurs pour La Pasta puis Maria Malibran que le compositeur composa le rĂ´le spĂ©cifique d’Amina (en 1831). C’est pourquoi nous voici a contrario de la tradition lyrique depuis l’après guerre oĂą les sopranos se sont imposĂ©es depuis, dans le rĂ´le-titre, en prĂ©sence d’une lecture originale, un retour aux sources esthĂ©tiques de la partition: Bartoli partage avec ses prestigieuses idoles, Pasta et surtout Malibran, ce timbre sombre et opulent, rond et fruitĂ© dont la couleur grave et tragique est taillĂ©e pour La Sonnambula.
Cecilia Bartoli excelle dans cette version de la gravitĂ© hallucinĂ©e oĂą virtuositĂ©, souffle, accentuation, projection du texte, incarnation psychologique sont irrĂ©prochables. Quand certains verront application, tension, manque de naturel, nous reconnaissons ce scrupule Ă´ combien dĂ©lectable et jubilatoire de la cantatrice qui fait de chacune de ses incarnations une rĂ©alisation philologique, musicalement indiscutable et sur le plan du style et de l’interprĂ©tation, une dĂ©couverte stimulante…. qui depuis le disque comme ici, appelle naturellement la scène.

Chant suspendu

Le chant de Bartoli montre combien la diva a rĂ©flĂ©chi le rĂ´le, son Ă©volution en cours de reprĂ©sentation: certes amoureuse innocente, mais aussi blessĂ©e, humiliĂ©, affectĂ©e par le terrible secret de sa nature somnambulique. Il y a un dĂ©doublement de la personnalitĂ© chez Amina frappant -hĂ©roĂŻne sincère et aussi victime de forces inconscientes-, qui frappe chez Bartoli: la chanteuse sait constamment colorer chaque mot dans une soie hallucinĂ©e, entre intensitĂ© consciente et rĂŞverie crĂ©pusculaire. Ce chant embrasĂ©, incandescent, inscrit au plus près du mot et du souffle, façonne une conception spĂ©cifique qui fait de chaque air d’Amina, la rĂ©alisation d’un caractère suspendu, flottant, Ă©vanescent qui n’appartient pas Ă  notre monde mais Ă  celui des spectres. Au demeurant, l’action pourrait ĂŞtre celle d’un rĂŞve tant son essence onirique jaillit de la lecture.
Lui donne la rĂ©plique le meilleur tĂ©nor bellinien de l’heure: parler du style de Juan Diego Florez (en Elvino) le fiancĂ© (psychologiquement sommaire) permet d’envisager ce bel canto limpide, solaire et surtout tendre et naturel propre Ă  Bellini. Le duo “Prendi: l’anel ti dono” offre une superbe leçon de beau chant italien romantique, portĂ© par deux âmes amoureuses et pures. L’opĂ©ra est vu Ă  travers le regard du Conte Rodolfo (tout aussi convaincant Ildebrando d’Arcangelo), qui s’avère ĂŞtre le père et le dĂ©fenseur d’Amina, celui qui dĂ©voile la double nature insomniaque et somnambulique de la jeune femme, injustement accusĂ©e.

La prĂ©cision et la justesse dĂ©fendue par tous les protagonistes, restitue ce caractère parfois plus Ă©lĂ©giaque que dramatique, d’une partition tournĂ©e davantage vers l’effusion extatique et la contemplation que le coup de théâtre. De Bellini, les admirateurs aimaient ce flottement suspendu et lunaire de l’action.  Cecilia Bartoli que beaucoup chercheront par manque d’ouverture Ă  comparer avec les versions pour sopranos, atteint pleinement son objectif: sa Sonnambula offre une toute autre approche esthĂ©tique du rĂ´le. La distribution idĂ©alement choisie aux cĂ´tĂ©s de la diva italienne, accompagnĂ© par l’orchestre sur instruments anciens de l’OpĂ©ra de ZĂĽrich, La Scintilla, porte bien son nom: en affinitĂ© avec la ciselure de chaque voix, les musiciens scintillent par leur franchise millimĂ©trĂ©e, sous la baguette du baroqueux Alessandro de Marchi, passĂ© maĂ®tre dans l’art de la rhĂ©torique musicale.

A l’Ă©coute de l’album, l’oreille captivĂ©e rĂŞve de redĂ©couvrir les bĂ©nĂ©fices de l’approche sur la scène…. avec les mĂŞmes solistes. IntĂ©grale dĂ©poussiĂ©rante, aboutie, stimulante. Indiscutable et audacieux apport. Viva Bartoli!

Vincenzo Bellini: La Sonnambula. Avec Cecilia Bartoli (Amina), Juan Diego Florez (Elvino), Liliana Nikiteanu (Teresa), Ildebrando d’Archangelo (Il Conte Rodolfo), Gemma Bertagnoli (Lisa), Peter Kalman (Alessio)… Chor des Opernhauses ZĂĽrich. La Scintilla. Alessandro de Marchi, direction

Illustration: Cecilia Bartoli devant le portrait peint de Maria Malibran, son modèle vocal (DR)

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