1612:Vêpres italiennes (Hollingworth, 2012) 1 cd Decca

Côté champions des répertoires sacrés à la jonction de la Renaissance et du Baroque, il y a de nombreux passionnés inspirés par la mise en relation des espaces et volumes historiques avec la musique fervente. Effectif redéfini, emplacement et étagement donc spatialisation des interprètes, distribution vocale et options instrumentales… sont les nouvelles données d’un travail “historiquement informé” appliqué aux conditions du jeu musical. L’espace, le chant, la volumétrie sonore sont autant d’éléments qui sont les nouvelles pistes de recherche. A la suite de son album pionnier dédié aux vertiges et perspectives monumentales de Alessandro Striggio (Messe Ecco si Beato giorno à 40 parties séparées!, éditée chez Decca en mai 2011),
florentin au service des Medicis, inventeur du grandiose sacré et d’une polyphonie multiple, à l’échelle de l’universel, le britannique Robert Hollingworth récidive dans cet album intitulé “1612″.


Fastes vénitiens pour Lepante

Les Vêpres dont il est question sont en vérité celles composées pour célébrer la victoire de Lépante de 1571: triomphe des forces occidentales et chrétiennes (Espagne, Rome et Venise) contre les turcs ottomans. Le musicien musicologue reconstruit un enchaînement vespéral à partir de pièces signées Viadana, Gabrieli (Giovanni et Andrea), Palestrina, Monteverdi, Soriano.

I Faglioni, chanteurs et instrumentistes défendent un plan scrupuleux dont le choix entend restituer une célébration à la fois sacrée et solennelle.
Disposés en cercle (le chef au centre) en une configuration héritée de la Renaissance, – et qui faisait toute la valeur de son approche de la Missa Ecco si Beato giorno de Striggio dont nous avons parlé-, les interprètes expriment le flamboiement sonore de pièces polychorales, d’esprit vénitien: Ave Maris stella de Monteverdi, surtout Magnificat à 20 et à 28 (probablement écrit pour une célébration de la Bataille de Lepante à Venise) de Giovanni Gabrieli (dont 2012 marque les 400 ans de la mort… en 1612).
Portés par l’espoir suscité par la victoire de Lepante (qui pour les Vénitiens conjurait l’humiliation perpétrée par le siège de Famagouste à Chypre en 1569 mené triomphalement par les turcs), les Italiens n’ont cessé depuis lors de fêter cet événement majeur de l’histoire chrétienne en l’associant à la fête du Rosaire, une intervention miraculeuse de la Vierge n’étant pas omise au cours de la bataille des galères à Lepante.
A Venise, la célébration était aussi assimilée à la fête de Justine (Sainte Justine de Padoue), chaque 7 octobre… Au terme du Magnificat, une salve de canons avec cloches victorieuses et choeur d’exaltation montrent combien en Marie il faut reconnaître la nouvelle patronne de la guerre, figure protectrice et armée. Goethe témoigne d’une messe vénitienne ainsi réalisée en 1786 dans l’église Sainte Justine non loin de l’Arsenal avec le souvenir d’y voir les bannières turques des navires vaincus, conservés en trophées!

Si l’association des pièces choisies retient l’attention, la tenue interprétative reste… britannique: souvent lisse, tendue, à quelques exceptions près, hélas minoritaire… Néanmoins, saluons, l’excellente performance solo de la basse Jonathan Sells dans l’inédit Ab aeterno ordinata sum de Monteverdi: enfin, une incarnation qui rompt avec le chant souvent extérieur des choeurs précédents et postérieurs; de même, salvateur d’une lecture parfois froide, l’engagement plus général dans le dernier opus, un motet extraliturgique : In ecclesiis de Giovanni Gabrieli, exigeant un dispositif rare (ensembles à cinq parties de deux voix solistes et instruments associés)… le travail de Robert Hollingworth ne manque pas d’originalité. On regrette dans les pièces d’opulence collective, à caractère solennel et célébratif, l’absence d’un vertige plus prenant; souvent l’approche est raide et retombe à plat. Mais la valeur de quelques pièces restituées et le geste plus abouti dans In ecclesiis justement, accréditent l’intérêt du programme.

1612. Vêpres italiennes. Oeuvres de Viadana, Andrea et Giovanni Gabrieli, Monteverdi, Palestrina, Soriano. I Fagiolini. Robert Hollingworth, direction. 1 cd Decca ref.: 478 3506. Enregisré à Londres en janvier 2012.

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