Tours. Grand Théâtre, le 12 janvier 2013. Roussel, Tomasi, Franck (Symphonie en ré). Orchestre Symphonique Région Centre Tours. Jean-Yves Ossonce, direction

Superbe programme de musique française pour débuter l’an neuf à Tours: inspiré et porté par de précédents accomplissements dédiés aux œuvres hexagonales, Jean-Yves Ossonce poursuit son exploration inspirée du symphonisme français. On lui connaît d’irrésistibles apports chez Magnard, mais aussi Séverac ou Ropartz… ces derniers opportunément enregistrés en studio (et tous unanimement célébrés pour leur indéniable force convaincante). Ce soir, pour le plus grand plaisir des auditeurs, le chef et son orchestre jouent Roussel, Tomasi, surtout Franck dont avouons-le, la Symphonie en ré, massif mythique du symphonisme français à la fin du XIXè (1889) incarne pour nous cet élégance épique, ce souffle magistral et poétique, vraie alternative au wagnérisme dominant.


Franckisme exaltant

La Suite en fa de Roussel (créée à Boston en 1927 sous la direction de son commanditaire le chef Serge Koussevitzky) enchante par son allant rythmique, sa vitalité printanière dont les multiples raffinements de l’orchestration (admirables couleurs des vents très exposés et subtilement combinés) égalent et Debussy et Ravel. L’éclat et l’engagement dont font preuve les interprètes offrent une excellente entrée en matière dans un concert tripartite qui brille autant par sa diversité que sa profonde cohérence : les trois œuvres du programmes se répondent par leur fini instrumental comme le soin frappant apporté à leur construction dramatique.


Le Concerto pour trompette (1948) du Marseillais d’origine corse, Henri Tomasi (décédé en 1971),
chef-d’œuvre absolu de finesse allusive laisse s’accomplir une nouvelle entente : celle du trompettiste Romain Leleu et des musiciens tourangeaux. Les qualités de la partition sont surtout atmosphériques, avec point culminant de l’œuvre, le nocturne central (Andantino), à la fois grave, solennel, d’une subtilité bellinienne éblouissante, serti de joyaux suggestifs et d’une pudeur secrète, et ce travail spécifique sur le timbre (sourdine ” Bol” à la douceur enfantine primitive); le soliste sait ainsi ciseler les registres poétiques alternés quand il passe d’un timbre l’autre grâce à son instrument polymorphe dont il change avec maestrià l’identité sonore, comme aussi avec la sourdine (dite “Robinson” au timbre feutré, finement cotonneux) dans le premier mouvement. L’accord soliste et chef est admirable, porteur d’un accomplissement sonore d’une rare vérité. Chef et instrumentiste savent exprimer chez Tomasi, les visions du poète wanderer, ses contours vaporeux, sa langue évanescente, fluide, somptueusement pudique.
La musicalité du trompettiste, la direction suggestive du maestro éblouissent.

Après la pause, voici la Symphonie en ré de César Franck. A son époque, le monument fut incompris voire écarté par le milieu parisien alors tendu par les aspirations germanophobes : trop dogmatique, trop allemande, trop wagnérienne… la Symphonie de Franck suscita nombre de critiques des compositeurs qui souhaitaient en vérité régler leur compte avec celui qui était jugé comme un traître par les tenants d’un nationalisme étriqué. De fait, en dehors des instrumentalisations inévitables liées au contexte, l’ouvrage est un chef d’œuvre, un jalon essentiel dans l’histoire de la symphonique romantique à la française.

Or si Franck emprunte certes aux ” étrangers “: Beethoven pour le souci de la construction formelle; Liszt pour l’architecte d’abord sombre puis tournée de plus en plus vers la lumière ; Wagner certes pour ces audaces harmoniques et ce chromatisme souvent vénéneux… l’éloquence resserrée, cet idéal d’équilibre, de mesure, de correspondance, cet art de la litote, du condensé et du synthétique, demeurent résolument français comme le principe du motif cyclique dont les réitérations multiples et changeantes assurent l’extrême unité organique d’une partition parmi les mieux écrites qui soient.

Dans ce parcours de défis permanents, Jean-Yves Ossonce fait un florilège de superbes résolutions: le chef impose d’emblée une homogénéité coulante et simple d’une admirable évidence, ce dès le début. La lisibilité, la clarté et l’équilibre soulignent une aisance manifeste qui soigne toujours l’éloquence du geste… et préserve l’enchaînement des sections, leurs réponses successives, l’allant du flux dramatique, le génie de la totalité organique.

Le cœur de la symphonie demeure ici l’harmonie rayonnante des bois et des vents qui abordent chacune des reprises des motifs avec un goût sûr : flûte, hautbois (et cor anglais pour le second mouvement), clarinette auxquels il convient de souligner l’accent particulier du cor et de la harpe…
L’ombre n’étant jamais absente dans une symphonie en clair obscur, le formidable paysage du second mouvement (et ses pizzicati des cordes accompagnant la harpe mystérieuse) s’élève tel une incantation au mystère, une porte vers les étoiles, une antichambre dont le flux constellé de scintillements des plus raffinés prépare au dévoilement du 3ème mouvement: Franck n’y fait pas que réexposer les thèmes antérieurs du I et du II déjà entendus: il les réassemble, les superpose en une nouvelle construction qui résout toutes les tensions préalables. Ce jeu formel fait aussi entendre la résonance des cimes ou les brumes flottantes d’une conscience désormais en lévitation: graves profonds des contrebasses au diapason d’une harpe de mieux en mieux chantante, chef et musiciens font surgir le bruissement des éléments premiers, la vibration primordiale (écho des premiers accords du Ring?) d’une sorte de transe éveillée, point culminant de la symphonie et qui exprime de la part de son auteur, une indéniable pensée mystique.
Sans démonstration vaine, au diapason d’une justesse intérieure qui s’accomplit peu à peu, Jean-Yves Ossonce et son orchestre donnent là encore une leçon de symphonisme transparent, fin, intelligent. Superbe programme.

Tours. Grand Théâtre, le 12 janvier 2013. Roussel, Tomasi, Franck (Symphonie en ré). Orchestre Symphonique Région Centre Tours. Jean-Yves Ossonce, direction.

Illustration: Romain Leleu, Jean-Yves Ossonce © G.Proust 2013

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