Compte rendu, rĂ©cital lyrique. Paris. Salle Pleyel, le 25 janvier 2014. RĂ©cital Edita Gruberova. MĂŒnchener Kammerorchester. Douglas Boyd, direction musicale

Gruberova versus Mozart. Nous Ă©tions venus pour Edita Gruberova, mais pas seulement. La diva slovaque, Ă  67 ans tout juste – bien que la galanterie exige de taire l’ñge des dames, l’exploit permet une petite prescription –, dans un programme entiĂšrement dĂ©diĂ© Ă  Mozart, peut-ĂȘtre le plus exigeant des compositeurs, voilĂ  qui relevait de la gageure pure et simple. Et qui nous faisait redouter – autant qu’attendre impatiemment – cette soirĂ©e. N’allait-il pas se faire un peu tard, mĂȘme pour pareille artiste Ă  la longĂ©vitĂ© dĂ©jĂ  lĂ©gendaire, surtout dans des airs rĂ©clamant puretĂ© de ligne et exactitude des accents ? Les deux premiers airs, « Non mi dir » de Don Giovanni, et « Traurigkeit » de l’EnlĂšvement au SĂ©rail, ne dissipent pas totalement notre inquiĂ©tude, malgrĂ© des moyens toujours Ă©tonnant de fraicheur. Les aigus apparaissent prudents, la vocalisation par instants bousculĂ©e, et le vibrato se relĂąche parfois. MalgrĂ© tout, quelle incarnation et quel sens des couleurs, surtout dans le second air. Et ce pianissimo flottant, suspendu, prĂ©cĂ©dent la reprise du thĂšme dans l’aria de Donna Anna, voilĂ  la sonoritĂ© que nous Ă©tions venus recueillir ce soir.

 

 

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Mais c’est avec le grand air de Constance, « Martern aller Arten » que la chanteuse dĂ©ploie toute sa voix. DĂšs les premiĂšres vocalises, on la sent dĂ©terminĂ©e Ă  libĂ©rer son suraigu, et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui se passe. Comme June Anderson Ă  Gaveau, la Gruberova semble avoir besoin d’un morceau de cette amplitude vocale pour ouvrir et assouplir pleinement son instrument. C’est donc avec audace et bravoure que cette piĂšce terrifiante se voit affrontĂ©e sur toute l’étendue de sa tessiture crucifiante. Du « Grubi » grand cru, aux saveurs pas forcĂ©ment du goĂ»t de tout le monde, mais un cru pour lequel nous Ă©prouvons une indĂ©fectible affection.

L’entracte passĂ©, place au rare Mitridate, Ɠuvre de jeunesse de Mozart, et l’air d’Aspasie « Soffre il mio cor », superbement interprĂ©tĂ©.
On Ă©tait surpris en revanche de voir figurer au programme, extrait des Noces de Figaro, l’air de Suzanne « Deh vieni non tardar », lĂ  oĂč on attendait davantage l’une des deux scĂšnes de la Comtesse. Profitant de la facilitĂ© que prĂ©sente cet air pour elle, la chanteuse multiplie les nuances, osant les filature les plus impalpables, ciselant ce morceau tel un petit bijou. Et pourtant, regret de mĂ©lomane, que n’a-t-elle osĂ© « Porgi amor » ou « Dove sono ».
Pour clore ce concert, un autre Ă©tonnement : « Come scoglio » de Cosi fan tutte, qu’on n’attendait pas, car figurant rarement au rĂ©pertoire de la cantatrice. Mais une pareille diva ne recule devant aucun obstacle, et incarne ainsi noblement l’altiĂšre Fiordiligi, allant jusqu’à affronter sans frĂ©mir les notes les plus abyssales de la partition. Ce qui nous vaut notamment un rĂ©citatif altier, assumĂ© jusqu’à ces graves Ă©tranges dont l’artiste dĂ©tient le secret, Ă©mis trĂšs lĂąchĂ©s et jamais appuyĂ©s, comme pour Ă©pargner l’aigu, et pourtant sonores depuis notre place.
L’air la sent moins Ă  son aise, mais c’est avec les honneurs qu’elle vient Ă  bout de cette piĂšce parmi les plus ardues Ă©crites par Mozart.

La salle est en liesse, les acclamations fusent, la tempĂ©rature monte encore d’un cran, et le public rĂ©clame un rappel.
Un seul bis, mais quel bis ! Le redoutable et hallucinĂ© air d’Elettra, « D’Oreste, d’Aiace », tirĂ© d’Idomeneo. Edita Gruberova jette toutes ses forces dans cette ultime bataille, se dĂ©passant elle-mĂȘme, usant de tous ses artifices, exagĂ©rant les accents, utilisant les marques du temps comme autant d’atouts au service du drame, vĂ©ritable dĂ©fi lancĂ© fiĂšrement au visage de ses dĂ©tracteurs. On n’oubliera pas de sitĂŽt l’impact tĂ©tanisant de ces imprĂ©cations furieuses, et surtout ces rires musicaux qui en sont vraiment, parfaitement justes et assumĂ©s, tourbillon de folie menĂ© par un orchestre fouettĂ© jusqu’au sang, dont le dernier accord laisse la salle chancelante, avant d’éclater en ovations, triomphe dĂ©bordant auquel on est heureux d’avoir pris part.
Les spectateurs sont debout, soulevĂ©s par ce dernier uppercut vocal, et fĂȘtent leur idole avec toute la ferveur possible. Ce n’est plus un concert, c’est un culte, une messe. La chanteuse, revenant saluer plusieurs fois, fait signe au public que la soirĂ©e s’arrĂȘte ici. Mais l’assistance ne l’entend pas de cette oreille et se rĂ©vĂšle bien dĂ©cidĂ©e Ă  obtenir un second bis. Devant tant d’enthousiasme et d’amour, la diva finit par cĂ©der, au grand bonheur de tous. Et c’est une nouvelle fois l’air d’Elettra, aussi dĂ©bridĂ© et crĂąnement assurĂ© que prĂ©cĂ©demment, saluĂ© par une salle qui se lĂšve d’un bond.
Et Mozart, dans tout ça ? Il ne pouvait ĂȘtre mieux servi par le MĂŒnchener Kammerorchester, Ă  la pĂąte sonore claire, aux pupitres parfaitement Ă©quilibrĂ©s et aux soli excellemment assurĂ©s, capable aussi bien de transparence que d’éclat. Tout au plus peut-on regretter un manque de vibration dans le jeu des musiciens ainsi qu’un lĂ©ger dĂ©ficit de chaleur et de moelleux dans le son d’ensemble. Mais la direction bondissante et passionnĂ©e de Douglas Boyd offre de superbes moments, tant dans les piĂšces orchestrales que dans les airs, parfaitement dĂ©taillĂ©s et aux variations dans les tempi d’une grande inventivitĂ©. A ce titre, la Musique de ballet d’Idomeneo demeure exemplaire de raffinement et l’Ouverture de Cosi fan tutte Ă©bouriffe par son urgence flamboyante. Un accompagnement orchestral Ă  la hauteur de l’immense soliste qu’il soutient et galvanise littĂ©ralement, notamment dans le bis dĂ©jĂ  citĂ©, apothĂ©ose de la soirĂ©e.
Un concert dont on sort le cƓur en joie, sans savoir vraiment Ă  qui l’on doit tant d’émotions, de Mozart ou d’Edita Gruberova. Et si c’était des deux ?

 

 

Paris. Salle Pleyel, 25 janvier 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : Don Giovanni, Ouverture, “Crudele
 Non mi dir” ; Six danses allemandes en si bĂ©mol majeur K. 606 ; Die EntfĂŒhrung aus dem Serail, “Welcher Wechsel
 Traurigkeit” ; Adagio et fugue en ut mineur K. 546 ; Die EntfĂŒhrung aus dem Serail, “Martern aller Arten” ; Mitridate, Ouverture, “Qual tumulto
 Soffre il mio cor” ; Idomeneo, Musique de ballet pour orchestre K. 366 ; Le Nozze di Figaro, “Giunse alfin il momento
 Deh vieni non tardar” ; Cosi fant tutte, Ouverture, “Temerari
 Come scoglio”. Edita Gruberova. MĂŒnchener Kammerorchester. Douglas Boyd, direction musicale.

 

 

CD. Chopin. Knut Jacques (2011,Paraty)

CD. Chopin par Knut Jacques, Pleyel 1834 & 1848 (1 cd Paraty)

Le pianiste Knut Jacques joue Chopin sur instruments d’Ă©poque dans le salon Pleyel de la rue Cadet… Ă  la vĂ©ritĂ© historique se joint la finesse allusive de l’interprĂ©tation… cd Ă©vĂ©nement
cd événement

Enigmatique, intérieur: un Chopin révélé

Carter Chris Humphray – mercredi 3 octobre 2012
chopin_knut_jacques_cd_paraty_cd_pleyelLabel des dĂ©marches exigeantes sur instruments d’Ă©poque (entre autres), Paraty (dirigĂ© par le chef et claveciniste Bruno Procopio) marque un grand coup avec ce disque choc dont l’attrait spĂ©cifique rĂ©vise totalement notre connaissance du monde sonore de Chopin; en un jeu nuancĂ© et intĂ©rieur, le pianiste Knut Jacques restitue ce rapport tĂ©nu entre pianiste,clavier,public; jamais la rĂ©sonance et la couleur n’ont paru plus ciselĂ©es; jamais lecture n’a semblĂ© mieux rĂ©ussir le pari dĂ©licat et souvent suicidaire du jeu sur piano historique. Il en sort un Chopin totalement inĂ©dit, surprenant, d’une infinie et presque Ă©trange (Ă©trangĂšre) sensibilitĂ©; l’expatriĂ©, en transit en France, trouve ici dans un jeu particuliĂšrement Ă©vocatoire, une terre vierge et riche, un paradis de sensations et de sentiments prĂ©servĂ©s, … un eden proustien qui rĂ©galera les mĂ©lomanes, dĂ©jĂ  conquis par Chopin. Disque Ă©vĂ©nement. La Ballade en sol mineur opus 23 porte la richesse et le trouble d’un imaginaire vacillant Ă  la croisĂ©e des expĂ©riences: Chopin commence la composition de cette piĂšce maĂźtresse Ă  Vienne, la termine Ă  Paris (1835); entre temps le Pologne s’est soulevĂ©e contre les Russes et l’auteur sait qu’il ne reverra jamais plus sa patrie: histoire d’un dĂ©racinement, chant d’une nostalgie ineffable, Knut Jacques rĂ©ussit Ă  exprimer les vacillements opposĂ©s d’une partition admirĂ©e par Schumann et Liszt: flux et reflux, eros et thanatos, dĂ©sir et mort tout Ă  la fois. Les mondes intĂ©rieures de Chopin surgissent en un vertige trĂšs subtilement maĂźtrisĂ©.

Le chant d’un Chopin fraternel

MĂȘme lecture tout en envoĂ»tements mesurĂ©s pour le Nocturne en si bĂ©mol mineur (dĂ©diĂ© Ă  Marie Pleyel, Ă©pouse de Camille): mystĂšre d’une intĂ©rioritĂ© secrĂšte dont la contradiction essentielle est certainement de s’adresser Ă  l’autre sans jamais sacrifier les moindres replis et joyaux indicibles d’une identitĂ© prĂ©servĂ©e… le balancement se fait mĂȘme douce hypnose et langueur atemporelle qui est un vrai dĂ©fi Ă  toute idĂ©e de narration, de temporalitĂ©, de dramaturgie; nous sommes bercĂ©s dans un monde flottant, au coeur d’un climat personnel, au centre de la sensation la plus cachĂ©e. Knut Jacques fait surgir de l’instrument une voix d’enfance et d’innocence perdue, ce miracle musical qui se rĂ©alise au revers  et Ă  rebours du temps, un instant de grĂące qui fait toute la rĂ©ussite de ce programme enchantĂ©/enchanteur.

Le choix de l’instrument et l’approche toute en pudeur du pianiste ne cessent de convaincre. Saluons l’initiative du label Paraty, toujours soucieux de la sonoritĂ©, de l’organologie: les instruments d’Ă©poque sont ici l’indice d’une ligne artistique qui recherche le sens cachĂ© des oeuvres. AprĂšs le Mendelssohn de Cyril HuvĂ© (couronnĂ© par une Victoire de la musique classique), ce Chopin par Knut Jacques sur instruments historiques s’impose par la mĂȘme rigueur musicale, un engagement Ă©gal. Au scrupule du son, de la mĂ©canique (si prĂ©sente dans l’esthĂ©tique de ce disque exemplaire), les producteurs ajoutent aussi la couleur du lieu et la recherche de la mise en espace car l’enregistrement a eu lieu dans le salon Pleyel, premiĂšre salle de concert situĂ© Ă  l’Ă©tage des premiers ateliers parisiens, dans l’actuel HĂŽtel Cromot du Bourg, (9 rue Cadet)… C’est lĂ  que le jeune Chopin, protĂ©gĂ© de l’incontournable et suffisant Kalkbrenner, rencontre Camille Pleyel en novembre 1831. TrĂšs impressionnĂ© par le public, et comme “asphyxiĂ© par l’haleine de la foule” (il y a Ă©videmment cette hypersensibilitĂ© palpable dans le jeu du pianiste), le jeune Chopin joue dans le salon Pleyel de la rue Cadet, le 26 fĂ©vrier 1832.

Hypnose musicale

Superbe jaillissement Ă©perdu d’un si prodigieuse franchise dans le Grave – Dopppio movimento, entrĂ©e en matiĂšre de la Sonate n°2: le Pleyel 1843 restitue le volume, les justes proportions et les couleurs d’origine avec une sensibilitĂ© magistrale. Accusant par ses aspĂ©ritĂ©s magiciennes, ce balancement perpĂ©tuel du contraint et de la dĂ©tente, de la tension et du rĂȘve oĂč se dĂ©voile comme jamais un Chopin secret et pluriel. Sommet de la Sonate et coeur palpitant du cd, la marche funĂšbre saisit par ce glas martelĂ© avec un abandon digital lĂ  encore somptueusement Ă©vocatoire. L’expression, la nuance, la richesse sont au coeur de l’Ă©criture de Chopin; ses contrastes aussi, que l’approche de Knut Jacques sert avec un feu passionnĂ© d’un tact absolu. En quĂȘte d’une magie sonore que George Sand a pĂ» Ă©voquer (la note bleue), le pianiste trouve d’aussi justes accents dans le trio central qui par sa pudeur murmurĂ©e fait couler les larmes. Quelle magie et quelle ivresse !

AprĂšs Cyril HuvĂ© dĂ©voilant Mendelssohn, et Ivan Ilic dĂ©fenseur d’un Godowsky oubliĂ©, ce Chopin par Knut Jacques prolonge le chemin parcouru par le jeune label français: il couronne aussi une ligne artistique d’une exceptionnelle finesse musicale. Ecouter ce Chopin sur deux instruments historiques reste la plus belle expĂ©rience discographique jamais vĂ©cue. On y retrouve comme une rĂ©vĂ©lation qui s’adresse Ă  l’intimitĂ© du coeur, ce Chopin confidentiel et fraternel, l’antithĂšse du Liszt rayonnant et mondain. Sublime rĂ©cital.

chopin_knut_jacques_cd_paraty_cd_pleyelChopin: Nocturnes, Sonate n°2, Ballades. Knut Jacques, piano (Pleyel 1843, pianino 1834). Enregistrement réalisé 9 rue Cadet à Paris dans le salon Pleyel historique, en 2011. Voir le reportage vidéo Knut Jacques joue Chopin dans le salon Pleyel de la rue Cadet à Paris. 1 cd Paraty 112110. Durée: 1h04mn. Sortie annoncée: le 10 octobre 2012.

vidéos
Chopin chez Pleyel (1)
Chopin chez Pleyel… En octobre 2009, le pianiste et pianofortiste Knut Jacques enregistre pour le label Paraty, plusieurs piĂšces de FrĂ©dĂ©ric Chopin. L’enregistrement est rĂ©alisĂ© dans le salon Pleyel Ă  Paris, rue Cadet, oĂč Chopin donna le 26  fĂ©vrier 1832, son premier rĂ©cital public. Le pianiste joue un piano Pleyel 1843 et un pianino de 1834. Reportage spĂ©cial (1/3)sommaire des vidĂ©os
“CHOPIN CHEZ PLEYEL

Chopin chez Pleyel… En octobre 2009, le pianiste et pianofortiste Knut Jacques enregistre pour le label Paraty, plusieurs piĂšces de FrĂ©dĂ©ric Chopin (1/3)

Chopin chez Pleyel… En octobre 2009, le pianiste et pianofortiste Knut Jacques enregistre pour le label Paraty, plusieurs piĂšces de FrĂ©dĂ©ric Chopin (2/3)

Chopin chez Pleyel…  Reportage spĂ©cial (3/3). Entretiens avec Knut Jacques, Bruno Procopio, AdelaĂŻde de Place… PrĂ©sentation des instruments, des conditions de l’enregistrement, du salon Pleyel, au 9 rue Cadet Ă  Paris… (3/3)