CD, critique. OFFENBACH : La P̩richole. Extremo, Barbeyrac, Mauillon (2 cd Bru Zane, Bordeaux Рoct 2018).

perichole offenbach cd bru zane bordeaux minkowski extremo critique opera classiquenewsCD, critique. OFFENBACH : La Périchole. Extremo, Barbeyrac, Mauillon (2 cd Bru Zane, Bordeaux – oct 2018). La production présentée à Bordeaux en oct 2018 avait suscité émoi et fureur : l’orchestre maison associé ordinairement aux productions lyriques de l’Opéra de Bordeaux ayant été remercié alors au profit de l’ensemble fondé par le chef et directeur en place : Les Musiciens du Louvre… triste action aux tristes effets, affrontant des musiciens les uns contre les autres en raison d’une mauvaise décision. Comment les spectateurs bordelais allaient-ils accueillir un collectif qui n’était pas leur cher ONBA – Orch National Bordeaux Aquitaine ?

Plutôt bien malgré une lecture tonitruante et en verve, plus sonore que raffinée, faisant en 2018, sonner un Offenbach rien que… divertissant. Et ce n’était pas la mise en scène, vulgaire et premier degré qui allégeait ce parti de projection musicale parfois caricaturale. Mais ne prenons en compte ici que le registre audio puisqu’il s’agit d’une captation sur le vif.
Bientôt Carmen à Lille (juillet 2019 sous la direction d’Alexandre Bloch), la mezzo Aude Extrémo qui nous avions appréciée dans L’Heure Espagnole de Ravel à l’Opéra de Tours, joue dans le rôle-titre, de son timbre rond et grave, doté d’une articulation qui rend son chant d’une parfaite intelligibilité, quelle que soit la situation et le caractère. Disons que la cantatrice montre davantage de nuances et d’allusives connotations que l’orchestre plutôt mécanique… lequel reste énergique certes mais efficace, sans plus. Extremo captive par son timbre grave, toujours finement caractérisé, surtout compréhensible : sa « chienne créole » a effectivement de quoi troubler et séduire. Une prise de rôle réussie qui place la chanteuse dans le sillon de Hortense Schneider, créatrice du rôle (et certainement davantage dans le cœur d’Offenbach).

Les hommes sont aussi convaincants : Alexandre Duhamel fait un Vice-roi (Ribeira) épatant, moins grossier superficiel comme souvent, que réfléchi et interrogatif : intelligible lui aussi, qualité de plus en plus rare chez les voix françaises. Mais la version retenue écourte beaucoup sa prestation qui en appelle davantage : de toute évidence, l’inteprète aurait aimer développer son personnage auquel il donne, fait rare, de la…profondeur. De même on savoure le charme raffiné et le jeu juste du ténor Stanislas de Barbeyrac qui en Piquillo fringuant, maîtrise l’humour d’un Offenbach, capable d’élégance et de sincérité (tendresse naturelle malgré ses aigus parfois peu assurés). Piliers de la distribution qui étincelle par le choix heureux des rôles secondaires (si essentiels en réalité) : les chanteurs français à la gouaille nationale des mieux finies, Marc Mauillon et Eric Huchet (Hinoyosa et Panatellas), comme les deux notaires Enguerrand de Hys et François Pardailhé. Le Choeur maison reste convaincant lui aussi jusqu’à la fin de l’action.

Sur le plan scientifique, le choix de la version retenue ici pose problème. La Périchole version 1874 (la plus récente, versus celle de 1868) est donc privilégiée mais avec des aménagements pour le moins contestables : ici sont retirés (pourquoi au juste ?) de nombreux airs du dernier tableau (2è trio de la prison, chÅ“ur des patrouilles, air des trois couronnes…). Ouf, quoique…, on gagne au change, quelques musiques d’entracte (très peu conservées ailleurs : c’est déjà ça). Centre de musique Romantique Française, le Palazzo Bru Zane aurait gagné à proposer une version idéale, mêlant éléments de 1868 et de 1874 : à chaque auditeur, la liberté de choisir ses morceaux préférés, tout en disposant de toute la musique d’Offenbach. Bizarre, bizarre… En bref malgré l’excellence des chanteurs, on reste sur une note de frustration. Dans ce mi servi, mi recomposé, Offenbach ne sort pas totalement valorisé. Dommage. D’autant plus que ce volume sort au moment de l’année OFFENBACH 2019.

 

 

 

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CD, critique. OFFENBACH : La P̩richole. Extremo, Barbeyrac, Mauillon РOp̩ra de Bordeaux / M Minkowski (2 cd Bru Zane, Bordeaux Рoct 2018)

La Périchole : Aude Extrémo
Piquillo : Stanislas de Barbeyrac
Don Andrès de Ribeira : Alexandre Duhamel
Le comte de Panatellas : Eric Huchet
Don Pedro de Hinoyosa : Marc Mauillon
Première cousine / Première dame d’honneur : Olivia Doray
Deuxième cousine / Deuxième dame d’honneur : Julie Pasturaud
Troisième cousine / Troisième dame d’honneur : Mélodie Ruvio
Quatrième dame d’honneur : Adriana Bignagni Lesca
Premier notaire / Le marquis de Tarapote : Enguerrand de Hys
Deuxième notaire : François Pardailhé

Choeur de l’Opéra National de Bordeaux
Les Musiciens du Louvre / M Minkowski, direction.

Enregistré à l’Opéra National de Bordeaux, en octobre 2018

2 CD Palazzetto Bru Zane BZ 1036 – 51mn + 51mn
Collection Op̩ra Fran̤ais Рvolume 21

 

 

 

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HAENDEL / HANDEL : Les oratorios (partie 1/2)

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423HAENDEL / HANDEL : les oratorios anglais, dossier spécial. A l’été 2016, Decca publie un coffret « The Great oratorios », somme discographique de 41 cd, regroupant 16 oratorios du Saxon Georg Friedrich Handel (1685-1759). L’occasion est trop belle pour classiquenews d’y compléter la rédaction des critiques de chaque version choisie, par l’évocation de l’aventure exceptionnelle de Haendel à Londres principalement où il “invente” l’oratorio anglais. Le coffret Decca The Great oratorios offre un focus idéal sur une double thématique : la carrière passionnante de Handel hors de l’Europe continentale, après son séjour miraculeux en Italie, après ses nombreux engagements en terres germaniques… et aussi, un regard sur l’interprétation moderne, principalement des chefs anglais, des drames non scéniques de Haendel, soit des années 1970 avec Charles Mackerras jusqu’aux plus récents McCreesh et Minkowski… sans omettre les passionnants Hogwood, Pinnock, Christophers…

 

 

 

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haendel handel londres oratorio anglaisL’inventivité du créateur trouve en Angleterre un terreau fertile et parfois éprouvant, pour inventer une nouvelle forme dramatique : opéra seria, masque puis surtout en langue anglaise, l’oratorio spécifiquement britannique ; un genre que Purcell aurait pu lui aussi inventer… Où toute scénographie absente, permet à la seule écriture vocale et musicale, d’exprimer tous les enjeux et ressorts dramatiques comme le parcours moral et le sens spirituel des ouvrages, d’autant que l’action y est souvent plus psychologique que spectaculaire. C’est aussi une opportunité offerte de mesurer l’état de l’interprétation des Anglais principalement sur un sujet qui intéresse leur propre histoire musicale. Certes le coffret comporte des actions de jeunesse, Acis et Galatée, surtout La Resurrezione, qui renvoient aux années de formations et aux premiers essais dramatiques. Mais en regroupant les principaux oratorios anglais de 1739 à 1752, de Esther, Athalia et Saul, les premiers décisifs, jusqu’aux « ultimes mystiques », Theodora et Jephta (1750 et 1752), sans omettre les drames allégoriques et sacrés dont le diptyque majeur, Israel en Egypte et surtout le Messie (1739 et 1742), nous voici en présence d’un monument de la ferveur dramatique qui compose un corpus aussi important esthétiquement et spirituellement que Les Passions et la Messe en si de JS Bach.

Face à ces prodiges proches de l’opéra mais dont les interprètes doivent aux côtés des ressorts expressifs, exprimer aussi le continuum spirituel et la cohérence interne de l’architecture, réussir l’alternance des choeurs méditatifs ou jubilatoires et le profil intimiste et individualisés des solistes, de nombreux chefs ici paraissent. Mackerras, orchestralement dépassé (continuo systématique et trop lisse); Gardiner surprésent et pas toujours très vigilant sur la cohérence de ses distributions solistes ; c’est surtout les surprenants et plus habités Christopher Hogwood, Harry Christopher, ou Trevor Pinnock (fabuleux Messie) qui surprennent par une vitalité nerveuse plus souvent finement caractérisée que Gardiner…
En profitant de la parution de ce coffret événement édité par Decca, CLASSIQUENEWS éclaire l’itinéraire de Haendel dans le genre de l’oratorio sacré, principalement à Londres (même si Le Messie, pierre angulaire de l’oeuvre est d’abord créé et applaudi, donc compris… à Dublin / c’est un peu comme DonGiovanni de Mozart, autre œuvre majeure lyrique, d’abord portée en triomphe à Prague, avant la conservatrice Vienne…). Après la présentation synthétique de chaque ouvrage présent dans le coffret, la Rédaction récapitule les qualités (et parfois les limites) de chaque lecture enregistrée.

 

 

HANDEL / HAENDEL Le SAXON en Angleterre…

handel haendel portrait vignette dossier handel haendel 2016 496px-George_Frideric_Handel_by_Balthasar_DennerHaendel (1685-1759) suit étroitement la destinée de son protecteur l’électeur de Hanovre dont il est depuis 1710, à 25 ans, Kapellmeister grâce à l’appui du diplomate et compositeur, récemment révélé par Cecilia Bartoli, Steffani. Quand l’Electeur devient le roi George Ier d’Angleterre, Handel rejoint l’Angleterre et Londres dès 1711. Après une tentative forcenée de développer l’opéra seria italien à Londres à travers l’Académie royale de musique qu’il dirige en 1719,- après un échec et une ruine financière, malgré la création d’une nouvelle équipe (Seconde Académie en 1728), Haendel doit bien se rendre à l’évidence que l’opéra italien n’a pas assez d’auditeurs convaincus parmi les londoniens. Il remet son tablier et entreprend une nouvelle aventure dans un genre nouveau : l’oratorio anglais. Dans la langue de Shakespeare, les oratorios ainsi nés à partir de 1739 bouleverse la vie musicale à Londres et dans le royaume : Haendel a désormais affiné une forme lyrique totalement convaincante et s’est taillé une reconnaissance jamais vue auparavant.

A travers l’oratorio peu à peu élaboré, Haendel soumet l’éclectisme géniale de son imagination à l’aulne de son exigence dramatique. Pas un emprunt ou une idée adoptée s’ils ne servent surtout l’efficacité de l’action, l’acuité et intensité de l’expression. Avant Londres et alors qu’il n’est que le jeune compositeur saxon à Rome, Haendel aborde le genre oratorio mais en… italien. Ainsi se succèdent Il trionfo del Tempo e del Disinganno, oratorio allégorique (Rome, juin 1707), surtout La Resurrezione (Rome, Palazzo Bonelli, avril 1708)… premier oratorio sacré alors dirigé par Corelli : le jeune Haendel y écrit comme à l’opéra, mais sans virtuosité gratuite, soignant l’expression d’une effusion hallucinée, victorieuse à l’énoncé de la Résurrection.

Divin mozartien : Christopher Hogwoodoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423Interprétation. Oratorio italien. Emblématique de la première génération des baroque dépoussiérant et réformateur sur instruments d’époque, Christopher Hogwood en 1982 dévoile la furie italienne du génie saxon du jeune Handel à Rome : sa Resurrezione offre une synthèse de tous les oratorios italiens baroques qui l’ont précédé. Orchestralement et sur des temps parfois plus lents que ceux choisis par les plus récents maestros (Minkowski plus que précipité), Hogwood cisèle la langue de Handel aussi virtuose que Vivaldi, aussi sensuelle et dramatique que les Vénitiens, autant agile et virtuose que les Napolitains. Instrumentalement, le chef visionnaire prend le temps d’approfondir, de colorer, d’instaurer un climat … que peu après lui sauront reprendre et prolonger. Vocalement : Ian Partridge fait un San Giovanni un peu en retrait bien que poétiquement très nuancé. Le couple Emma Kirkby / David Thomas contraste idéalement Ange et Lucifer avec un sens du texte captivant. Emue par l’exemple et la Passion du Sauveur, la Maddalena de la soprano Patrizia Kwella a la bonne et juste couleur d’une âme compatissante et doloriste mais sans vraie conviction, elle donne l’impression d’échapper aux enjeux véritables, spirituels et dramatiques de son superbe air n°22 : « Per me già di morire ». C’est le maillon faible de la distribution, soulignant un manque d’assise et de fermeté expressive tout autant perceptible dans son Esther à venir 3 années après cette Resurrezione (lire commentaire ci après).

Esther…
Les premiers oratorios en anglais remontent à l’année 1720 quand le compositeur croit encore au succès de l’opéra italien à Londres. Ainsi Esther d’après Racine, est créé à Londres en 1720 (remanié en 1732).
L’importance des choeurs est emblématique du genre à venir : Haendel l’a reprise de la musique de Moreau pour la tragédie de Racine où soli et choeurs alternent sur les paraphrases des Psaumes. Mais l’écriture de ses choeurs extatiques et poétiques, d’un souffle dramatique et spirituel nouveau, s’inspire surtout des Anthems Purcelliens. Le perse Assuérus (Xerxes) retient prisonnier les Juifs mais il épouse Esther en ignorant que la belle est israélite. Instance noire, Hamam envisage la perte des Juifs. Car le tuteur d’Esther, Mordecai refuse de lui rendre hommage. Lors du fameux banquet (Scène 6) Esther dévoile ses origines juives à son époux qui toujours amoureux la confirme, punit Hamam et reconnaît la dignité de Mordecai… La version de 1720 emprunte beaucoup aux airs déjà composés pour la BrockesPassion. Et les critiques reprochent dans cet oratorio des débuts, un déséquilibre dramatique entre la longueur de certains choeurs et la succession des airs solistes.

 

hogwood-christopher-582-594-une-actualite-classiquenews-coffret-oiseau-lyre-bach-vivaldi-mozart-haydnoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423Interprétation. En 1985, sur instruments d’époque, Christopher Hogwood signe une lecture ample dramatiquement, ciselée dans son déroulement instrumental avec comme toujours chez lui, une vive attention à la caractérisation du continuo selon les situations. Le chef réussit dès l’ouverture à insuffler une urgence palpitante à l’orchestre, soulignant les enjeux émotionnels de l’action à venir. Le travail du maestro orchestralement atteint des sommets de fine coloration des airs, sachant éviter bien des tunnels d’ennui si présent chez les autres chefs trop peu initiés aux secrets des récitatifs… Hélas, la soprano certes fragile et très colorée de Patricia Kwella dans le rôle d’Esther manque singulièrement d’assurance (justesse aléatoire) ; faiblesse a contrario effacée chez son partenaire Anthony Rolfe Johnson dans le rôle du Perse magnifique, à l’âme amoureuse; magnifique duo extatique, des deux êtres unis par un lien irrévocable (N°13 : « Who calls my parting soul from death? », Handel imagine ce duo comme s’il était chanté simultanément à 2 voix unies en un seul souffle) – sommet lumineux auquel s’oppose la couleur de l’air sombre et haineux d’Hamam (N°21: « How art thou fall’n from thy Height »… très assuré David Thomas). La caractérisation dramatique de chaque séquence, une étonnante plasticité expressive assurent cette version d’Hogwood, maître des accents dramatiques (malgré le fil disparate de l’action dans ce premier oratorio prometteur mais inégal). Superbe tenue artistique.

 

 

Suivent après Esther, Deborah (1733), nouvelle pierre testée à l’époque où Haendel connaît les pires déboires artistiques et financiers dans le genre de l’opéra italien, en particulier dus à la concurrence de la troupe rivale, l’Opéra de la noblesse (et son champion invité depuis Naples en grande pompe et budget : Porpora, et le castrat vedette, Farinelli). Deborah ne fait pas partie du coffret Decca.

Athalia / Athalie (3ème oratorio anglais) d’après Racine encore (comme Esther), et créé à Oxford en juillet 1733, suscite un triomphe en partie grâce à la richesse des effectifs de la création, le souffle du drame, l’orchestration raffinée (cor, flûtes, archiluth…), surtout la fine caractérisation de chaque personnage d’une fresque tragique : la reine Athalia, souveraine d’Israel, a renié Jehova à la faveur du dieu Baal : c’était compter sans le seul survivant des crimes qu’elle a commandité pour assoir son pouvoir : le jeune Joas / Eliacin, que la femme du Grand Prêtre Joad, Josabeth protège et élève au Temple. A la fin de l’action, la souveraine indigne est renversée par le jeune juste Joas.

 

hogwood christopher oiseau lyre coffrets bach mozart haydn vivaldi critique presentation classiquenews mai 2015oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423Interprétation. Sur instruments anciens, et d’une vitalité dansante, véritablement enivrée, The Academy of Ancient Music et Christopher Hogwood en 1986 se montrent épatants d’un bout à l’autre (motricité habitée des cordes). C’est le choix du plateau qui convainc tout autant, servant le désir haendélien de caractérisation psychologique : l’angélique Emma Kirkby fait une Josabeth lumineuse et conquérante face à l’Athalie, puissante et au timbre plus épais et dramatique de Joan Sutherland, dont la couleur très lyrique, exprime le fossé entre les deux femmes. Contrastes très juste. Le Joad de James Bowman impose un standard de l’interprétation : la voix blanche, égale, dévibrée du haute-contre exprime directement le chant mystique, la voix divine incarnée, celle de la vérité.

haendel handel george-frideric-handel-1685-1759-german-composerSAUL, 1739. Saul affirme une première maturité lors de sa création au King’s Théâtre de Haymarket, en janvier 1739. D’après le livret de Charles Jennens, l’action musicale de Saul profite d’une genèse plus longue que d’habitude, avec des emprunts à ses ouvrages précédents (dont Agrippina, Faramondo ou La Resurrezione…) et aussi à d’autres compositeurs lui transmettant des idées mélodiques qu’il enrichit ensuite avec le génie que l’on sait (Urio, Telemann, Zachow, Kuhnau…). L’orchestration est encore plus riche et soignée que dans Athalia (comprenant trombones, trompettes, hautbois, flutes, bassons, harpe, théorbe…). L’ouvrage est porté en triomphe devant la Cour royale. Jennens, dilettante érudit campagnard que la renommée a décrit comme « vaniteux ridicule » a soigné le texte et son déroulement dramatique : le futur librettiste du Messie, affirme dans Saul, une intelligence indéniable. Relisant les Livres de Samuel, Jennens souligne les errances du jeune David, éprouvé par le vieux politique Saul, et surtout l’épisode fantastique, halluciné de la Sorcière, en fin de drame (acte III) où l’ombre de Samuel apprend au vieux jaloux Saul, sa mort prochaine ainsi que celle de son fils (l’ami de david), Jonathan… Là encore, Haendel exploite comme d’un opéra, tous les prétextes à fine caractérisation et situations contrastées, prenantes. Une trame amoureuse donne de la consistance aux figures bibliques : dont les jeunes femmes Michal, fille de Saul, amoureuse du jeune David, alors conquérant de Goliath; puis Merab, soeur de Jonathan, que Saul promet à David. Finalement marié à celle qu’il aime, Michal, David doit faire face à la jalousie croissante de Saul à son égard. Jusqu’à la bataille décisive, où David vainc Saul, Jonathan, et les Philistins.

 

gardiner john eliot maestro-gardiner_voyage-automne-versailles classiquenewsoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423Interprétation. Parfois un peu raide et sévère, John Eliot Gardiner en 1991 laisse un Saul qui manque souvent de profondeur et d’humanité, de souffle, de poésie (l’épisode de la sorcière au III est mis en déroute par un Samuel imprécis et à la justesse aléatoire…). Pourtant dans l’écriture de l’oratorio nous tenons là un sommet dramatique où Haendel libéré des conventions de l’opéra (aria da capo entre autres) invente une nouvelle langue lyrique ; le choeur omniprésent est un personnage à part entière,; s’y succèdent en un rythme dicté par l’urgence du drame, de courts arias sans reprises. Même l’opulence nouvelle de l’orchestre sonne creuse et droite. L’orchestre affecte la sonorité généreuse, flatteuse d’une belle mécanique, mais souvent dépourvue de toute intention poétique réelle : voilà qui distingue la richesse spirituelle et la vérité d’un Hogwood ou d’un Pinnock, comparés à la facilité plus artificielle de Gardiner. De fait, Saul n’est pas le meilleur oratorio de Gardiner. Seule Donna Brown (Merab) et Lynne Dawson (Michal) se distinguent ; le David de Derek Lee Ragin assène une intensité pincée, qui trépigne trop pour être le chant d’un héros sage et juste. Lecture imparfaite, surtout inaboutie.

 

Les drames sur des textes sacrés : Israel en Egypte et Le Messie.

Avant les derniers oratorios – le plus saisissants par leur architecture globale, dramatique et psychologique, Haendel gagne en maîtrise dans sa lecture et propre compréhension des textes sacrés : ainsi sont conçus, Israel in Egypt (Exodus) créé à Londres, Haymarket, King’s Théâtre en avril 1739, puis The Messiah / Le Messie, à Dublin en avril 1742 ; tous deux, ouvrages décisifs, sur le livret de Charles Jennens.

haendel handel londres oratorio anglaisDans Israel en Egypte (1739), c’est l’unité et la profonde cohérence du drame qui saisit, auquel répondent force et concision de l’écriture musicale. Haendel fait se succéder d’abord l’Exode (partie 1), puis Le Cantique de Moïse (partie 2) : le choeur est l’élément principal, – peuple des hébreux outragés, humiliés, martyrisés, qui fuit Pharaon par la traversée des eaux de la Mer rouge ; en une écriture contrapuntique des plus flexibles et dramatiques, Haendel démontre la science épique de son style choral (égalant ainsi Bach), atteignant des prodiges de caractérisation pour les choristes, particulièrement sollicités. Narratif, spectaculaire, le premier volet exprime la ténacité du peuple élu. Dans la seconde partie, d’après le Cantique de Moïse, Haendel chante la justice et la puissance divine, miséricordieuse et protectrice, en particulier le sort réservé aux Egyptiens submergés et finalement vaincus… entre proclamation et évocation spectaculaires, prière et hymnes spirituels, d’une grande énergie mystique, les choeurs et arias affirment la maîtrise du compositeur dont la force du message s’appuie sur un orchestre et un choeur à la fois, détaillé et flamboyant. Ici c’est surtout l’inspiration sacrée des airs qui s’impose car les voix solistes n’incarnent pas de figures individuelles mais la conviction et la passion de sentiments partagés, produits par chaque situation évoquée.

 

gardiner-john-eliot-gardiner-maestro-handel-haendel-oratorio-cd-decca-coffret-review-critique-classiquenewsoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423Interprétation. En 1995, Gardiner convainc surtout par ses choeurs bouillonnants d’expressivité cohérente et finement caractérisée, doublé par un orchestre des plus évocateurs (N°4 : He spake the word… ; étonnant N°25a: « The people shall hear », grave et d’un lugubre, désespéré, de surcroît le plus long des choeurs : plus de 7mn)… l’excellent Monteverdi Choir fait montre d’une plasticité profonde, d’une force intérieure aux accents dramatiques souvent irrésistibles; on reste cependant plus réservé sur le choix des solistes souvent peu justes, et trop lisses (duet n°24: alto/ténor: JP Kenny, totalement absent et désimpliqué / Philip Salmon.

 

haendel handel classiquenewsLE MESSIE, 1742. Le Messie évoque le succès de Haendel, hors de Londres, en particulier à Dublin, répondant à l’invitation du Lord Lieutenant d’Irlande : créé en avril 1742, Le Messie suscite un triomphe immense (près de 700 spectateurs dès sa création). A Londres, les spectateurs furent plus réservés, hostiles mêmes, choqués d’écouter des textes sacrés au théâtre. Il fallut attendre 1750 pour que Le Messie s’impose à Londres quand Handel, reprenant la vocation altruiste de ses concerts, imagina de le donner au Foundling Hospital au profit des nécessiteux de Londres. Enrichie de hautbois et de bassons, la partition devait connaître une faveur croissante au point d’être jouée devant une salle comble, chaque année. Dans la première partie, les Prophètes annoncent l’arrivée du Messie, sauveur, lumière du monde en une succession d’airs, hymnes, prières d’une joie éperdue… tandis que le choeur, plus inspiré et mystique que précédemment, en exprimant son omnipotence, glorifie Dieu. La seconde partie s’interroge sur le sens de la Passion ; puis la troisième et courte dernière partie, se concentre surtout sur le sens de la Résurrection. Elégantissime, inspiré, plein d’espoir et de tendresse lumineuse, Haendel à la différence des Passions de Bach, plus âpre (Saint-Jean) ou déploratif (Saint-Matthieu) explore une ferveur des plus étincelantes où les promesses du pardon envoûtent l’auditeur à force de nobles et très humaines prières. Architecte inspiré, il sait ciseler la délicate modénature entre choeurs méditatifs, airs solos, parure orchestrale de plus en plus raffinée et inspirée.

 

pinnock maestro trevor-pinnock_2704847boratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423EBLOUISSANT TREVOR PINNOCK. En 1988, Trevor Pinnock et ses musiciens de l’English Concert séduisent immédiatement par un sens miraculeux du texte : caractérisation fluide et étonnamment nuancée de l’orchestre, surtout élégance, fluidité et naturel du ténor au sommet de ses possibilités vocales et expressives, le légendaire Howard Crook dans l’un de ses emplois les mieux chantants. Son entrée, récitatif accompagné puis air, sont d’une irrésistible intensité, effusion et narration tendre et habitée par la noblesse du livret de Jennens. En comparaison, Gardiner au même moment ennuierait presque par une sonorité plus lisse, ronde, donc plus prévisible. Eblouissante, d’une virtuosité flexible et toujours nuancée, si proche du texte Arleen Auger éblouit elle aussi (N°16, Rejoyce greatly, daughter of Zion… illuminé par son timbre évident). Même couleur brillante et instinct irréprochable pour la haute contre Michael Chance (noblesse et certitude aérienne d’une fluidité liquide du n°13 : « Thou art gone up on high. »… Reconnaissons que la sûreté des solistes réunis autour de lui par Trevor Pinnock laisse pantois ; rien à voir avec les solistes plus incertains de Gardiner, presque dix ans plus tard.

 

 

 

 

DERNIERS ORATORIOS : 1743-1750
Les derniers oratorios. Véritables opéras sacrés (sauf les deux mythologiques : Sémélé et Hercules), les derniers ouvrages anglais de Haendel sont des drames de plus en plus intérieurs où brillent grâce aux contrastes réalisés des choeurs – vrais personnages collectifs ou force morale faisant commentaire, le profil pur et hautement moral des protagonistes comme le relief dramatiquement efficace et magistralement coloré de l’orchestre.

handel_london haendel a londres hanovre square rooms concerts of handel in londonSAMSON, février 1743. Composé en 1741 et finalement prêt au moment où le compositeur crée son Messie à Dublin, Samson est mis de côté pour Londres. Sur un livret de Milton, l’oratorio reprend le canevas du drame biblique laissé depuis Saul (1739). Créé au Théâtre Royal Covent Garden de Londres, l’ouvrage de Handel s’intéresse surtout à la fin de la vie de Samson : quand le héros juif ayant révélé à Dalila le secret de sa force, donc sa faillibilité, est l’esclave des Philistins, victime de la haine collective, ne désirant plus que la mort. Au début, il doit divertir le peuple au moment de la fête de Dagon… L’oeuvre est plus psychologique que dramatique. Et c’est la puissance et le surtout le raffinement de la musique qui en exprime la subtile métamorphose intérieure (ouverture brillante avec cors). L’homme trahi se reconstruit peu à peu, en particulier par la conscience reconquise de sa force supérieure grâce à la brutalité du géant Harapha dont il partage la puissance… mais dans son cas, plus avisée, plus affûtée. C’est cette conscience qui lui permet ensuite de détruire les Philistins sous les ruines de leur temple. Admirateur des tragédies antiques grecques, Milton invente telle une figure prophétique, la coryphée Micah, voix solitaire détachée du choeur et doublée par lui, qui commente l’action et jalonne l’élévation spirituelle et morale de Samson, vrai héros vertueux, qui a ressuscité de lui-même. Handel recycle nombre des motifs de Telemann, Legrenzi, Carissimi et surtout de l’opéra Numitore de Porta, écouté en 1720… Novateur, le compositeur réserve le rôle titre de Samson au ténor John Beard, quand la tradition lyrique préférait jusque là un castrat.

 

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423christophers-harry-handel-oratorio-haendel-oratorios-harry-christophers-1266926603-article-0Interprétation. Ductile et expressive, d’une nervosité intérieure (absente chez Gardiner), l’approche de Harry Christophers en 1999, saisit par son activité instrumentale, un sens de la caractérisation musicale qui donne vie à chaque jalon de l’itinéraire d’un Samson en plein doute (N°17 : « Why does the God of Israel sleep ? » admirablement flexible); de fait, le chef a trouvé un superbe ténor : Thomas Randle, d’une noblesse virile et tendre, dont le nerf reste constant. Tandis que le soprano souple et sombre de Catherine Wyn Rogers fait une Micah pleine de compassion et de tendresse admirative pour le héros en pleine transformation : c’est elle la seconde protagoniste par l’importance de ses airs et la force expressive. Encore une fois la fine équipe anglaise réunis par Harry Christophers séduit par son approche très fine et raffinée, essentiellement vivante, du drame Haendélien.

 

 

 

Les Oratorios sur un sujet mythologique
(SEMELE, février 1744 / HERCULES, janvier 1745 )

 

 

 

 

SEMELE, février 1744

handel-haendel-portrait-582-grand-portrait-handel-haendelSur un prétexte mythologique, sujet à de somptueux effets dramatiques (le dévoilement final de Jupiter à la face d’une trop naïve amoureuse, l’insouciante et écervelée Sémélé qui en meurt évidemment), l’oratorio Sémélé est par sa construction en scène fortement caractérisées (et la faible présence des choeurs), l’un de plus proches de l’opéra. Composé en juin 1743, la partition réutilise le livret ancien de Congreve (1706). La jalouse Junon, que Jupiter trompe sans vergogne se venge de Sémélé, nouvelle conquête du Dieu des dieux, en la poussant jusqu’à prier Zeus d’apparaître donc dans toute sa glorieuse majesté, éblouissante… quitte à en être réduite en cendres (air de Sémélé n°50). Ici peu de choeur, mais une action concentrée sur le sémillant badinage des acteurs, tous unis pour perdre la pauvre beauté, trop vaniteuse pour discerner le danger que sa soif d’immortalité suscite directement. La fantaisie poétique (figure du Sommeil Somnus), la tendresse comique, shakespearienne d’un Handel proche de Purcell, enchantèrent le public dès la création le 10 février 1744 au Théâtre royal de Covent Garden à Londres…

 

 

Interprétation. John Nelson réunit en 1993, la crème des chanteurs lyriques anglo-saxons offrant à la comédie mythologique de Handel des tempéraments opératiques d’une présence indéniable : Samuel Ramey (Somnus), le ténor John Aller (Jupiter), surtout Sylvia McNair (Iris), Marilyn Horne (bavarde et suractive Junon), et dans le rôle-titre, la superdiva, lolita aux caprices légendaires, l’impossible mais ici si virtuose et sensuelle, Kathleen Battle. osons dire que son absence totale de profondeur colle parfaitement à la figure de l’écervelée vaniteuse… L’English Chamber Orchestra grâce au chef s’est allégé et veille particulièrement à caractériser chaque séquence d’une lecture admirablement séduisante. De sorte que sans décor ni machinerie, Sémélé déploie ses habits de vrai opéra. Les accrocs aux sonorités mordantes, âpres des cordes en boyaux, passeront leur chemin.

 

 

 

 

 

 

 

HERCULES, janvier 1745

handel-haendel-portrait-vignette-carre-handel-380Après Sémélé, Haendel aborde l’Antiquité et la mythologie mais alors que Sémélé est une comédie, épinglant l’insouciante fatale d’une écervelée passablement vaniteuse, Hercules, en serait le pendant tragique, sombre voire terrifiant. Car ici d’après Ovide et Sophocle, Handel fait créer au King’s Théâtre de Haymarket le 5 janvier 1745, -  juste avant son génial Belshazzar, un épisode de la vie d’Hercule qui est son ultime : Nessus, centaure qui aimait Déjanire, se venger très cruellement quand la belle a préféré l’amour d’Hercule. Il fait croire à la traitresse qu’une tunique tâchée de son sang lui permettra de reconquérir l’amour de son amant auquel elle prête une idylle avec la captive Iole. En vérité, la tunique que revêt Hercule est empoisonnée et le héros meurt dans d’atroces souffrances en maudissant Déjanire. Tout l’opéra est concentré sur le profil de Déjanire qui demeure l’un des rôles dramatiques et tragiques pour mezzo, continûment passionnant. Le doute, la lolie, la jalousie haineuse et destructrice, l’aveuglement total qui passionne Déjanire au point de ne plus discerner la réalité, sont magistralement exprimés : l’amoureuse hystérique et criminelle finit hantée par les furies.

Libéré des conventions de l’opéra avec décors, donc du da capo, Handel affectionne une forme lyrique libre, épousant chaque séquence émotionnelle, selon les personnages et leurs situations. Malgré ses qualités, l’opéra ainsi déguisé Hercules fut boudé par le public qui attendait un drame sacré moral et spirituel, au lieu de quoi, Handel lui servit une tragédie de la jalousie, opéra maquillé en drame profane. L’échec fut bien compris : Handel délaissa définitivement les sujets mythologique pour revenir aux figures édifiantes en particulier féminines (Theodora, Jephtha).

 

 

minkowski marcInterprétation. De toute évidence, Marc Minkowski fait du Minkowski. Aucune profondeur mais une attention vive aux contrastes et effets dramatiques ; d’où la sensation continue d’un geste embrasé, parfois sec, mais où fait cruellement défaut, la vérité. Le rôle-titre est emblématique : superbe personnage de baryton basse pourtant, Gidon Saks aborde le profil de Hercules avec un panache linéaire, absent de nuances intérieurs (III, scène 2 : « O Jove!). Dommage. Plus raffiné dans l’expressivité ardente, et les inflexions méditatives : Lychas de David Daniels, et surtout le très héroïque Hyllus – fils d’Hercule, du ténor Richard Croft (palpitant, inscrit dans l’urgence : « « Let not famé the timings spread » / expression de l’amour filial sincère de Hyllus pour son père). Velours coloré au diapason d’une folie de plus en plus hystérique et haineuse (vis à vis de Iole), la Déjanire de Von Otter ne manque pas d’intensité, mais il manque une certaine profondeur hallucinée, due certainement aux tempi parfois précipités du chef emballé par sa fougue (Episode de folie du III : « Where shall I fly? », vaste récit accompagné à la gravité pourtant racinienne). Plus juste et d’une vérité proche du texte, la très délicate et si musicale Iole de Lynne Dawson (« My breast with tender pity swells »…), qui dans l’air le plus long du III, exprime ce sentiment humain de compassion, contrastant avec la violence barbare des épisodes qui l’environnent. Le nerf est bien présent, offrant une belle caractérisation mais pour Déjanire (trop légère pour un rôle noir?), et un Hercules trop brut tempère l’enthousiasme face à une version qui cible souvent le clinquant, mais qui comportent des instants très justes (grâce à la tenue des solistes : dernier duo amoureux et victorieux Hyllus/Iole, Croft/Dawson).

 

 

 

 

 

 

BELSHAZZAR, mars 1745

handel-haendel-londres-london-vignette-dossier-haendel-2016-sur-classiquenewsEn mars 1745, Handel présente son nouvel oratorio au Haymarket de Londres, sûr de son écriture orchestralement et fabuleusement raffinée. Le choeur et les instruments conduisent magistralement l’action (cf dans l’acte II, la Symphonie en urgence ouvrant la scène du banquet de Belshazzar : sentiment panique et aussi couleur cynique et barbare pour dépeindre l’arrogance déplacée des Babyloniens). Dans le cas de Belshazzar, Handel fait comme Wagner dans l’élaboration de la Tétralogie : il interrompt l’écriture de Belshazzar après la fin du second acte, pour écrire le souffle héroïque et tragique d’Hercules ; le compositeur reprendra Belshazzar et son troisième et dernier acte, quand il recevra la fin du livret de Charles Jennens.
Bien que magistral par la diversité des portraits vocaux (Nitocris, Belshazzar, Daniel soit la tendresse maternelle / le cynisme et la cruauté juvéniles / la sagesse mystique), exigeant des choeurs, une articulation inouïe ; d’un équilibre dramatique efficace sans temps morts, Belshazzar passe quasi inaperçu à Londres, en raison d’une saison trop riche, défendue par un Handel génial et boulimique, difficile ainsi à suivre dans cette saison 1745.

De la part de Charles Jennens, c’est assurément l’un des oratorios les mieux écrits sur le plan dramatique, vrai drame lyrique sacré qui saisit par la force des choeurs (prodigieux de diversité expressive : tour à tour : Babyloniens arrogants et haineux ; hébreux, humiliés, désespérés ou fervents ; mais aussi Perses agressifs et bientôt, sous la conduite de Cyrus, victorieux des babyloniens), le profil des héros : certes la juvénilité perverse et bornée donc fatale du jeune Belshazzar ; surtout les deux âmes spirituellement « amoureuses » : Nitocris, mère aimante qui reste animée par la quête de rédemption en faveur de son fils perdu mais aimé ; surtout le prophète Daniel, d’une autorité vocale supérieure, essentiellement spirituelle : son monde contraste avec les vilainies bassement terrestres de l’action continue.

Handel_Belshazzar_William ChristieDans un récent enregistrement, William Christie et ses Arts Florissants ont démontré le génie expressif et poétique du Handel des années 1745/1746 : doué d’une intelligence introspective rare (l’amour de Nitocris dont le regard sur le déroulement de l’action est le fil conducteur de l’oratorio qui est donc accompli à travers les yeux d’une mère – superbe premier air d’ouverture : « Thou, God most high »- ; même compréhension superlative de l’élévation spirituel voire mystique de Daniel : les 2 caractères y sont prodigieusement réalisés). LIRE notre critique de Belshazzar par William Christie (enregistré en 2012, paru en 2013) / VOIR notre reportage vidéo exclusif de Belshazzar par William Christie.

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423Interprétation. Comme dans son fabuleux Messie de 1988, Trevor Pinnock poursuit une compréhension profonde des enjeux psychiques et spirituels du drame haendélien grâce à un geste très articulé et ciselé, en un continuum orchestral très nuancé… Soucieux de la caractérisation la plus juste et la plus intime des personnages, Pinnock réserve le superbe rôle de Nitocris, mère aimante et compassionelle à sa soprano favorite (déjà présente dans son Messie) : Arleen Auger (sobriété exemplaire et tendre vérité de son second grand air : N°37 « Regard, oh son… », acte II)) ; Anthony Rolfe Johnson souligne l’incisive barbarie de Belshazzar, son ignorance de toute sagesse ; James Bowman rend Daniel, vibrant et habité par ses visions. Sans atteindre la grâce mystique, le raffinement spirituel réalisé par William Christie dans son approche de l’oratorio, Trevor Pinnock lui ouvrait déjà la voie par son attention à l’extrême sensibilité humaine de l’écriture.

 

 

Judas Maccabaeus, 1747

Hogarth,_William_-_Portrait_of_a_Man_-_Google_Art_ProjectLe HWV 63 est créé à Londres au Théâtre royal de Covent Garden, le 1er avril 1747. La partition suit le livret de Thomas Morell et en liaison avec le contexte politico-religieux de l’époque célèbre la victoire du Comte de Cumberland contre les jacobites. Avec les oratorios Joshua, Alexander Balus, il s’agit aux côtés de l’Occasionna Oratorio, d’une tétralogie sacrée particulièrement guerrière et militante, grâce à laquelle Handel reconquiert son public après l’échec de ses opéras italiens de 1745. Contrairement à Saul, Samson, ou Belshazzar (génial mais nous l’avons vu, ignoré purement et simplement par l’audience), Judas est une oeuvre complaisante, répondant opportunément à une commande qui doit célébrer et exalter la fibre patriotique, Handel n’hésitant pas à alléger même le profil psychologique des protagonistes, singulièrement légers. Dans l’acte I, les Juifs pleurent leur chef Mattathias récemment décédé.Son fils, Simon est sollicité pour désigner un nouveau leader : il nomme son frère Judas. De fait ce dernier, inspiré par la Paix, exhorte les Juifs à reprendre les armes pour assurer leur liberté. Au II, la fière énergie des Juifs menés par Judas est mise à mal par Antiochus et ses armées, mais dans le III, les prêtres israélites louent le courage de Judas Maccabaeus et sa victoire à Capharsalama. Judas Maccabaeus est une vaste cantate de guerre, emportée finalement par un allant victorieux.

 

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423mackerras charles maestro handel haendelInterprétation. Représentatif de la fin des années 1970, où la nervosité dépoussiérée des orchestres sur instruments anciens n’a pas encore tout explorer, le geste précis certes de Mackerrras en 1977, à la tête des modernes instrumentistes de l’English Chamber orchestra, a bien du mal sur la durée à nous tirer d’une assommante torpeur : les choeurs comme les récitatifs souffrent d’une mécanique monolithique (continuo savonné et lisse), sans guère de caractérisation. Seules les superbes solistes, surtout féminins (Felicity Palmer et Janet Baker en respectivement une femme israélite et un homme israélite), saisissant par leur sens du texte et des enjeux dramatiques, principalement guerriers.

 

HAENDEL / HANDEL : les Oratorios anglais, partie I
A venir, la seconde partie de notre grand dossier Les Oratorios de Haendel Handel, partie II :

 

Entre autres, les drames bibliques :
Solomon, mars 1749
Theodora, mars 1750
Jephtha, février 1752

 

CONSULTER la Partie 2 de notre grand dossier Les Oratorios de Handel 

Conception du dossier Haendel : les oratorios... Benjamin Ballifh, Camille de Joyeuse  avec Elvire James et Lucas Irom

 

 

 

 

 

 

 

 

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 5 octobre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyriques en cinq actes sur un livret attribué à Louis de Cahusac. Version concert. Distribution : Julie Fuchs, Alphise ; Samuel Boden, Abaris ; Manuel Nunez-Camelino, Calisis ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Borilée ; Chloé Briot, Sémire, une nymphe, L’amour, Polymnie ; Damien Pass, Borée ; André Morsch, Adamas ; Mathieu Gardon, Apollon. Choeurs Aedes, direction Mathieu Romano ; Les Musiciens du Louvre Grenoble ; Marc Minkowski, Direction musicale.

Castor et Pollux de Rameau (1737-1754)Si de tous les merveilleux instants d’une fin d’après-midi automnale, nous ne devions retenir que l’un d’entre eux, se serait celui où l’Entrée de Polymnie a retenti sous les ors de l’Opéra Royal. Tout le soyeux et la rondeur d’un orchestre emporté par l’Harmonie d’une musique unique et qui nous a libéré par ses sortilèges du poids de la médiocrité et des peurs. Une musique dont il émane un sentiment de plénitude, fait de lumière et de sensualité qui nous laisse d’abord démuni, pour nous porter ensuite vers des horizons infinis.

Nous attendions l’année Rameau, dont on nous disait qu’elle serait exceptionnelle avec impatience, même si déjà quelques concerts en prélude nous avaient été offerts l’an dernier par le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) et Château de Versailles Spectacles (CVS). Mais voici qu’enfin l’évènement prend de l’ampleur pour notre plus grand bonheur.

Bon Rameau en version de concert

Peut-on mieux honorer la musique du compositeur dijonnais qu’en lui offrant cette salle à l’acoustique quasi parfaite et qui aurait dû être la sienne ? C’est avec Les Boréades, qui n’y fut jamais représentée que la « célébration » de ce 250e anniversaire de sa disparition a officiellement commencée en ce dimanche 5 octobre 2014.

Marc Minkowski qui a des affinités électives évidentes avec Rameau, a décidé de proposer au public versaillais et avant cela, aixois l’été dernier, une version concert de cette œuvre posthume, qui ne fut donnée pour la 1ère fois en concert qu’en 1964 et à la scène, en 1982, au festival d’Aix en Provence.

C’est à la fin de sa vie en 1764, à plus de 80 ans que Rameau entame la composition de cet ultime chef-d’œuvre dont le librettiste est inconnu. Toutefois, Louis de Cahusac, décédé en 1759, avec lequel il a de très nombreuses fois collaboré en est considéré comme l’auteur probable.

Si les livrets dont dispose Rameau passent pour souffrir d’une faiblesse dramaturgique, sa musique, leur apporte un supplément d’âme, de force voire de violence psychologique hors normes.

Ici, la trame en soi est des plus simples. Alphise, reine de Bactriane ne peut épouser qu’un descendant de Borée. Borilée  et Calisis, lui font une cour appuyée qui ne la touche guère. C’est Abaris, qu’elle aime. Des danses viennent ponctuer, en une riche diversité orchestrale, les hésitations de cette jeune souveraine entre son devoir et ses sentiments, tout comme d’ailleurs celle de l’élu qui ne sait s’il doit choisir la mort pour ne pas mettre en danger celle qu’il aime, ou combattre pour l’aider à se libérer du joug d’une tradition. En finissant par renoncer à sa couronne, Alphise provoque la colère de Borée. Mais grâce à l’intervention d’Adamas et Apollon, Abaris finit par se révéler un descendant du dieu des Vents du Nord et ainsi, en pouvant épouser Alphise, permettre une fin heureuse.

Ce n’est donc pas la première fois que Marc Minkowski rencontre Rameau et Les Boréades. Sa collaboration avec Laurent Pelly, nous a non seulement fait cadeau d’une Platée inoubliable mais également de fascinantes Boréades.

Ce soir donc point de mise en scène, mais une distribution jeune et fastueuse. Il faut reconnaître que Marc Minkowski est passé maître dans l’art de choisir ses interprètes, n’hésitant pas à s’appuyer sur de jeunes talents, dont la crédibilité scénique, apporte bien souvent un supplément de vérité, ici de candeur, fidèle miroir des personnages.

Il est à noter que tous les chanteurs ont apporté un réel soin à la prononciation et projettent parfaitement leurs voix sans jamais perdre en lisibilité.

Julie Fuchs, étoile plus que montante de la scène lyrique, est une Alphise séduisante et juvénile. La beauté de son timbre fruité, de sa ligne de chant, sa facilité dans les vocalises et les ornementations nous séduisent au plus haut point. Samuel Boden est un Abaris plus touchant qu’héroïque. Face aux jeunes héros, les fils de Borée interprétés respectivement par Manuel Nunez Camelino et Jean-Gabriel Saint-Martin sont tout simplement splendides tant de présence scénique que vocalement. Il nous faut souligner que le baryton français, possède une surprenante flexibilité sur l’ensemble de son registre vocal. Ses graves sont profonds et ses aigus faciles. La brillante soprano Chloé Briot caractérise avec sensibilité et impertinence l’ensemble des rôles qui lui sont impartis (Sémire, une nymphe, l’Amour, Polymnie). Elle nous enchante vocalement par son timbre d’une clarté quasi céleste et cette ingénuité scénique qui donne une réelle consistance à des rôles en apparence si ténus.

Damien Pass est un Borée redoutable. Et si Mathieu Gardon dans le petit rôle d’Apollon n’a guère le temps de nous montrer son savoir-faire qui semble toutefois très prometteur, André Morsch dans le rôle d’Adamas a toutes les qualités requises pour le rôle.

Les Chœurs Aedes sont un personnage à part entière. Leur engagement dramatique, leur homogénéité, leur ligne de chant ponctuent avec ferveur la tragédie.

Enfin, quel bonheur de retrouver les Musiciens du Louvre et cette palette sonore si onctueuse qui est la leur. La direction de Marc Minkowski insuffle une réelle cohérence entre les solistes, les chœurs, l’orchestre. Il colore avec sensibilité, souligne tout le brillant et la tendresse qui émane de la partition, l’énergie, la violence et la virtuosité farouche de la tempête. Marc Minkowski nous touche, par des nuances à fleur de peau, qui sont tout juste perceptibles, si délicates et mélancoliques.

L’année Rameau ne fait que commencer à l’Opéra Royal et d’autres grands moments y sont prévus dont deux ballets héroïque le Temple de la Gloire dont le librettiste a pour nom Voltaire et Zaïs, ainsi qu’une soirée de Gala qui s’annonce très prometteuse. Une année Rameau qui nous l’espérons sera à la hauteur de cette après-midi si riche des enchantements que les troupes de Marc Minkowski nous ont dévoilés.

Compte rendu, opéra. Versailles, Opéra Royal, le 5 octobre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyriques en cinq actes  sur un livret attribué à Louis de Cahusac. Version concert. Distribution : Julie Fuchs, Alphise ; Samuel Boden, Abaris ; Manuel Nunez-Camelino, Calisis ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Borilée ; Chloé Briot, Sémire, une nymphe, L’amour, Polymnie ; Damien Pass, Borée ; André Morsch, Adamas ; Mathieu Gardon, Apollon. Choeurs Aedes, direction Mathieu Romano ; Les Musiciens du Louvre Grenoble ; Marc Minkowski, Direction musicale.

Compte-rendu : Ars en Ré. Salle de la Prée, le 19 mai 2013. Wagner : Der Fliegende holländer … Marc Minkowski, direction (version de concert).

Wagner portraitPoursuivant leur tour de l’île de Ré, les Musiciens du Louvre s’arrêtent de nouveau à Ars, dont Marc Minkowski parle comme le point central du festival, pour un nouveau concert à la Salle de la Prée. Le chef aborde Richard Wagner (1813-1883) et profite du bicentenaire de sa naissance pour programmer l’un de ses opéras les plus joués : Le Vaisseau fantôme. Pour Der fliegende Hollander, Wagner, auteur de son propre livret, s’est basé sur “Les mémoires de monsieur de Schnabelewopski”. Si l’ensemble a été écrit et composé entre 1840 et 1841, l’oeuvre n’a été créée que le 2 janvier 1843 à Dresde sous la direction du compositeur. Wagner réécrira encore quelques corrections en 1860 pour l’étoffer. Dans la première version, dont l’argument a été vendu à l’Opéra de Paris (l’opéra qui en découle signé Dietsch vient d’être recréé), Érik s’appelle Georg, Daland se nomme Donald et l’action se passe en Écosse et non en Norvège. Marc Minkowski a réuni en version de concert, une distribution internationale et globalement assez jeune. A part Vincent Le Texier dans le rôle titre, la plupart des chanteurs effectuent une prise de rôle.

 

 

Le Vaisseau Fantôme à Ars en Ré

 

En maudit des mers, Vincent Le Texier entame la complainte du hollandais “Die frist irstum, und abermals verstrichen sind sieben jahr” sans faiblesses. Si le timbre peut parfois paraître un peu gris, la voix est ferme et couvre bien la tessiture du rôle. Mais la jeune soprano suédoise Ingela Brimberg nous surprend davantage. Elle chante Senta pour la première fois à l’occasion de Ré Majeure et elle s’empare du personnage avec une autorité confondante. Sa ballade de Senta confirme un talent naissant à suivre désormais. Le ténor américain Éric Cutler est un Georg (Érick) honorable et la basse Mika Kares, le seul à chanter par coeur, n’est pas en reste. Bernard Richter (le pilote) et Marie Ange Todorovitch complètent avec bonheur la distribution de ce Vaisseau fantôme.

Déjà sur le pont avec la récréation des Fées (Die Feen), opéra de jeunesse méconnu mis en avant par le Châtelet, Marc Minkowski retrouve Wagner … Le vaisseau fantôme est un opéra d’un autre acabit et le résultat est, dans l’ensemble excellent. La direction du chef est dynamique ; le résultat est assez peu conventionnel, sur instruments d’époque, les sonorités surprennent parfois mais le résultat est globalement assez convaincant. Le finale est joué avec une intensité très forte qui fait ressortir toute la fureur des flots et le drame qui se noue en est encore plus terrible.

Ce Fliegende holländer part en tournée en France et en Autriche, on peut regretter que la salle n’ait été qu’aux deux tiers pleine. Le déplacement vaut cependant la peine, ne fusse que pour la très belle Senta de la prometteuse soprano Ingela Brimberg.

Ars en Ré. Salle de la Prée, le 19 mai 2013. Richard Wagner (1813-1883) : Der fliegende holländer, opéra en trois actes sur un livret du compositeur tiré du livre “Les mémoires de monsieur de Schnabelewopski”. Vincent Le Texier, Le Hollandais; Ingela Brimberg, Senta; Mika Kares, Donald/Daland; Éric Cutler, Georg/Erik; Bernard Richter, Le pilote de Daland; Marie Ange Todorovitch, Mary. Estonian Philarmonic Chamber Choir; les musiciens du Louvre-Grenoble; Marc Minkowski, direction.

Compte-rendu : Ars en Ré. Salle de la Prée, le 18 mai 2013. Gluck, Mozart : Grande Messe en ut mineur. Les musiciens du Louvre-Grenoble; Marc Minkowski, direction.

Mozart portraitXPour la troisième année consécutive, le festival Ré Majeure revient sur l’île de Ré. Pour le concert d’ouverture donné salle de la Prée à Ars en Ré, Marc Minkowski programme la Grande Messe en ut mineur de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791). Composée en 1782 suite à un voeu de Mozart, la Messe est cependant restée inachevée sans qu’on sache vraiment pour quelles raisons ; il s’est arrêté en cours de composition. Fidèle au principe qu’il avait initié pour les  deux Passions et la Messe en si mineur de Johann Sebastian Bach, Marc Minkowski a réuni dix solistes qui chantent seuls l’intégralité de la partition. C’est aussi Marc Minkowski lui même qui annonce le remplacement d’Anna Quintans et de Mélodie Ruvio souffrantes.

Les Musiciens du Louvre ouvrent la soirée en jouant l’ouverture d’Iphigénie en Aulide, opéra que Christoph Wilibald Gluck (1714-1787) composa en 1773 à la demande de Francois-Louis Gand Le Blanc du Roullet qui en avait par ailleurs écrit le livret. Plus chanceuse que l’autre Iphigénie (Iphigénie en Tauride), l’oeuvre fut régulièrement jouée jusque vers le milieu du XIXe siècle avant de tomber dans l’oubli et de renaitre de ses cendres. Marc Minkowski, très à l’aise dans le répertoire du XVIIIe siècle, connait parfaitement son sujet et dirige Les Musiciens du Louvre avec fermeté. Le chef choisit des nuances et des tempos assez justes dans l’ensemble. Il livre d’ailleurs une interprétation dynamique et agréable de cette ouverture que d’aucun pourraient juger trop courte. Mais comme le dit Marc Minkowski lui même : “l’action s’enchaîne directement avec l’ouverture, c’est pourquoi elle est courte”.

En ce qui concerne la Grande Messe en ut mineur de Mozart, elle est en général donnée avec un choeur et quatre solistes. Marc Minkowski applique une nouvelle fois le principe qu’il avait déjà adopté pour la Passion selon Saint Mathieu qu’il avait donné lors de l’édition 2012 de Ré Majeure : dix solistes qui chantent la totalité de l’oeuvre et un orchestre réduit. Si pour ce chef d’oeuvre inachevé de Mozart, l’orchestre est de “taille” normale,  les dix chanteurs assument les défis d’une partition belle et dépouillée. Au sein de l’ensemble vocal réuni par le chef, notons les très belles performances de la jeune mezzo soprano Marianne Crebassa (qui chante sans la moindre faiblesse le Laudamus te), de Ditte Andersen (éblouissante dans le Et incarnatus qu’elle chante avec grâce et simplicité) et de Pauline Sabatier qui, encore en début de carrière, sublime le Benedictus. Du côté des remplaçantes Yolanta Kovalska est très à son aise dans le Dominus Deus où elle retrouve Ditte Andersen; les deux voix s’accordent parfaitement et le duo est d’un niveau très élevé. En ce qui concerne les voix masculines, le quintette convoqué par Marc Minkowski n’a rien à envier à son pendant féminin; notons la très belle performance du ténor flamand Reinut Van Mechelen dans le Quoniam qu’il chante avec Marianne Crebassa et Ditte Andersen. L’alto Yann Rolland et la basse Charles Dekeyser ne sont pas en reste dans les ensembles qui leur sont dévolus même si nous aurions souhaité un alto avec un peu plus de coffre.

L’orchestre survolté et remarquablement dirigé par son chef et fondateur joue le chef d’oeuvre de Mozart avec précision. En programmant deux compositeurs contemporains qu’il connait parfaitement, Marc Minkowski a donné le ton du festival qui se déroule sur trois jours sur un rythme effréné.

Ars en Ré. Salle de la Prée, le 18 mai 2013. Gluck; Mozart. Ditte Andersen; Yolanta Kovalska; Pauline Sabatier, sopranos; Marianne Crebassa, mezzo-soprano; Violaine Lucas; Yann Rolland, altos; Jan Petryka, Reinut Van Mechelen, ténors; Charles Dekeyser; Norman Patzke, basses. Les musiciens du Louvre-Grenoble; Marc Minkowski, direction.

Compte-rendu : Versailles. Opéra Royal, le 21 mai 2013. Pierre-Louis Dietsch : Le Vaisseau fantôme ou Le Maudit des mers. Sally Matthews, Russell Braun, Bernard Richter. Marc Minkowski, direction musicale

Pierre-Louis Dietsch PortraitEn cette année de bicentenaire wagnérien, l’Opéra Royal de Versailles présente les fruits d’une aventure inédite : exhumer le rarissime Vaisseau fantôme de Pierre-Louis Dietsch, créé à l’Opéra de Paris en novembre 1842, d’après un synopsis vendu par Wagner lui-même à l’institution lyrique avant qu’il n’en fasse son propre Fliegende Holländer.  La recréation lyrique est une nouvelle initiative du Palazzetto Bru Zane toujours aux avant-postes du défrichement d’ouvrages injustement oubliés… Dietsch, alors directeur des chÅ“urs de l’Opéra, écrit – sur un livret de Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo – une Å“uvre singulière, d’une belle facture, à l’orchestration riche et variée, aux lignes amples et chantantes, dans la grande tradition de l’opéra français, mâtiné de brillance italienne – il avait été contrebassiste pour l’Orchestre des Italiens dirigé par Rossini –. Plus encore, dès les premiers accords de l’ouverture, c’est rien moins qu’à Verdi qu’on pense, notamment à Rigoletto, tant dans le rythme pointé lancinant des cuivres, qui préfigure celui qui ouvrira de la même manière le prélude du drame verdien, que dans l’évocation de la tempête et ses furtifs traits de flûte.

 

 

l’opéra français embarque à bord du Vaisseau fantôme

 

Un ouvrage étonnant, qui méritait d’être tiré de l’oubli, 170 ans après sa création. La distribution réunie ici se révèle internationale, et on peut regretter un plateau davantage francophone, ce qui aurait permis une plus grande compréhension du texte et du style si particulier de cette musique. Aux côtés du Scriften honnête de Mika Kares et du Barlow efficace d’Ugo Rabec, on peut remercier Julien Behr d’avoir remplacé au pied levé Eric Cutler dans le rôle d’Eric. La voix du ténor français est jolie, le phrasé élégant et il se tire avec les honneurs de son rôle, appris vraisemblablement en très peu de temps. Le Troïl du baryton canadien Russell Braun déçoit quelque peu, malgré les efforts visibles qu’il déploie pour rester fidèle à l’écriture française. Si l’instrument semble d’un beau métal, sa projection vocale paraît retomber à ses pieds, ce qui fait perdre à sa voix, et notamment son aigu – pourtant apparemment bien présent, notamment à l’unisson de Minnia à la fin de leur grand duo – une grande partie de son impact et de son mordant. Un Maudit qui pourrait impressionner mais dont la stature s’émousse. Face à lui, Sally Matthews accomplit une très belle performance en Minnia, grâce à une exquise musicalité et une concentration harmonique dans l’émission qui permet à sa voix de surplomber la masse orchestrale et de remplir la salle, notamment dans des aigus à la résonance frappante. Sa virtuosité n’est pas en reste, et sa polonaise brillante au premier acte démontre sa maîtrise des trilles et de l’agilité, en technicienne accomplie. Seule la clarté de la diction pâtit parfois de cette conception d’un chant plus vocal que réellement dit, sauf lorsqu’elle s’efforce d’articuler clairement certains mots, qui prennent alors un impact saisissant.

Mais notre coup de cœur va sans réserve au Magnus de Bernard Richter, à la vocalité toujours aussi solaire et radieuse, éblouissante d’éclat. Grâce à ce placement haut exempt de tout sombrage et autre engorgement, il déploie ainsi sans effort une voix puissante et claire, semblant littéralement traverser tant l’orchestre que le chœur, parfaitement audible durant toute la représentation. En outre, il nous gratifie de magnifiques phrasés sur le souffle, d’aigus et suraigus riches, faciles et percutants, ainsi que d’une déclamation du texte de haute école. Un grand ténor actuel, qu’on a déjà hâte de réentendre.

On salue également la très belle prestation, d’une belle homogénéité malgré un certain manque de dramatisme, du ChÅ“ur de Chambre Philharmonique Estonien. A la tête de ses Musiciens du Louvre Grenoble, Marc Minkowski couve amoureusement cette partition qu’il est le premier à redécouvrir et la fait briller de tous ses feux, galvanisant ainsi ses instrumentistes d’un enthousiasme communicatif.  Une découverte passionnante que ce Vaisseau fantôme de Dietsch, qu’on réécoutera avec grand plaisir prochainement : le cd est annoncé courant 2014…

Versailles. Opéra Royal, 21 mai 2013. Pierre-Louis Dietsch : Le Vaisseau fantôme ou Le Maudit des mers. Livret de Paul Foucher. Avec Minna : Sally Matthews ; Troïl : Russell Braun ; Magnus : Bernard Richter ; Eric : Julien Behr ; Barlow ; Ugo Rabec ; Scriften : Mika Kares. Choeur de Chambre Philharmonique Estonien ; Chef de chœur : Heli Jürgenson. Les Musiciens du Louvre Grenoble. Marc Minkowski, direction musicale

Illustration : Pierre-Louis Dietsch, compositeur du Vaisseau Fantôme (livret de Richard Wagner), DR