Cosi fan tutte version Haneke

mozart_portraitArte. Mozart : Cosi fan tutte. Michael Haneke, dimanche 19 avril 2015, 23h. Une relecture au scalpel du “drame joyeux / Dramma giocoso” (même classification que pour Don Giovanni) de Mozart par le cinéaste Michael Haneke. La vision cinématographique cisèle un jeu d’acteurs d’une rare subtilité : la souffrance des jeunes qui sont ainsi éduqués à l’amour barbare par le couple de manipulateurs, Depsina et Ferrando. Troublés, désirants, Guglielmo et Dorabella se consument d’amour sous le jeu des premiers feux (ils finissent à moitié dénudés au II…). La justesse de la lecture d’Haneke révèle dans le jeu des regards et le chant du corps, des non dits terrifiants de frustration : en définitive, ce qu’il fait de la relation perverse, violente, entre Despina / Alfonso, chacun représentant l’intérêt de leur sexe au détriment de l’autre, est passionnant. Peu à peu, le spectateur découvre combien sous couvert d’éduquer les jeunes âmes aux brûlures de l’amour, ces deux vieux expérimentés règlent leur compte. Ils se vengent l’un de l’autre par personne interposée, donc se délectent de la souffrance que leur jeu produit.

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Sous l’autoritĂ© perverse d’Alfonso / Despina, les deux jeunes couples apprennent les dĂ©sillusions de l’amour…

 

 

 

Cosi version Michael Haneke : finesse et subtilité cyniques

Michael-HanekeLe soir oĂą le Teatro Real applaudissait Ă  tout rompre la première de ce Così fan tutte, Michael Haneke recevait Ă  Los Angeles l’Oscar du meilleur film Ă©tranger pour Amour, dĂ©jĂ  couronnĂ© d’une Palme d’or et de cinq CĂ©sars.  Pour sa deuxième mise en scène d’opĂ©ra, c’est aussi une vision de l’amour, cruelle et dĂ©senchantĂ©e, dĂ©voilĂ©e au public, dans une mise en scène d’un glaçant rĂ©alisme : l’esprit en Ă©moi met en relief la finesse multisĂ©mantique du livret Ă©crit par Mozart et Da Ponte. Haneke dirige les trois couples d’interprètes : Dorabella/Ferrando, et Fiorfiligi/Gugielmo, mais aussi les calculateurs-mentors Alfonso et Despina, aussi affectĂ©s que leurs jeunes victimes par les morsures d’amour ; les anciens amants mènent un jeu qui met en lumière leurs blessures. En attĂ©nuant la comique de surface du dramma giocoso de Mozart, Haneke fait ressortir sa profonde mĂ©lancolie, sa tristesse tendre, son cynisme radical et subtil : la vie et l’amour sont ocĂ©ans de dĂ©ception, d’amertume, de renoncement… Ceux qui croient Ă  l’amour, en demandent-ils trop Ă  la vie ? MĂŞme si une certaine lassitude s’installe Ă  force de dĂ©plorations et de prières vers un dessillement collectif (la perte de la saveur lĂ©gère et comique, faussement insouciante Ă©carte les effets de contrastes entre comique et tragique), de toute Ă©vidence, la mise en scène souligne combien texte et musique sont restĂ©s universels, d’une modernitĂ© incisive, bouleversante : sous couvert d’un pari stupide, ici les ĂŞtres fragiles sont prĂŞts Ă  imploser et perdre leur identitĂ©. Troublant et juste.  Dommage que cĂ´tĂ© voix, le niveau ne soit pas Ă  la hauteur de la rĂ©alisation.

 

 

 

arte_logo_175Arte. Mozart, Cosi fan tutte au Teatro Real de Madrid. Michael Haneke, mise en scène. Dimanche 19 avril 2015, 23h. Opéra en deux actes de Wolfang Amadeus Mozart ~ Livret : Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Michael Haneke. Sylvain Cambreling, direction. Avec : Annett Fritsch (Fiordiligi), Paola Gardina (Dorabella), Juan Francisco Gatell (Ferrando), Andreas Wolf (Guglielmo), Kerstin Avemo (Despina), William Schimell (Don Alfonso) et l’Orchestre et les Choeurs du Teatro Real de Madrid. Chef de choeur : Andrés Maspero. Réalisation : Hannes Rossacher (France, 2013, 3h). Coproduction : Idéale Audience, ARTE France, TVE et EuroArts Music International, Teatro Real de Madrid et Théâtre de la Monnaie-De Munt (Bruxelles), avec la participation de l’ORF et de Servus TV.

 

 

Le Don Giovanni de Michel Haneke repris Ă  l’OpĂ©ra Bastille

MOZART_Opera_portrait_profilParis, OpĂ©ra Bastille. Mozart: Don Giovanni. Michel Haneke, 15 janvier>14 fĂ©vrier 2015. Reprise de la production de Don Giovanni par le rĂ©alisateur et homme de théâtre Michel Haneke. Le spectacle a Ă©tĂ© crĂ©Ă© in loco en 2006 et porte toutes les marques du monde rĂ©aliste voire cru et mĂŞme violent (La pianiste) du metteur en scène autrichien. Particulièrement cĂ©lĂ©brĂ© grâce aux films, Le Ruban blanc et le rĂ©cent Amour (palme d’or Ă  Cannes), Michel Haneke sait se glisser dans l’intimitĂ© brute et pure des Ă©motions en sachant parfaitement maĂ®triser la convention illusoire du théâtre. Mieux le cinĂ©aste efface l’artificiel de la camĂ©ra et pĂ©nètre au cĹ“ur des passions et des intentions, Ă  mille lieux du convenu et de tout sentimentalisme. Bach, Schubert, Mozart sont ses compositeurs favoris : mais allusivement ou très fugacement prĂ©sents dans ses films. GĂ©rard Mortier lui offre une mise en scène Ă  l’opĂ©ra : Katia Kabanova fut Ă©voquĂ©e mais Ă©cartĂ©e (car Haneke ne pouvait mettre en scène un opĂ©ra dont il ne parlait pas la langue). Mozart s’est imposĂ© naturellement : ainsi ce Don Giovanni de 2006, crĂ©Ă© Ă  Bastille et repris en janvier et fĂ©vrier 2015.

 

 

 

Rapports de force

 

mozart-don-giovanni-michel-haneke-opera-bastille-paris-janvier-fevrier-2015-300RĂ©aliste et cynique, clinique observateur des rapports de force qui se rĂ©alisent dans l’opĂ©ra de Mozart et de son librettiste Da Ponte, Haneke imagine le sĂ©ducteur sans dieu, directeur des ressources humaines dans une grande entreprise de La DĂ©fense : son terrain de chasse, les femmes de mĂ©nage … voilĂ  qui transforme le duettino entre le chasseur et la gazelle Zerlina en… scène de harcèlement musical.
Soulignant l’importance du jeu théâtral (aussi capital que le chant, voire plus dans certaines sĂ©quences…), n’hĂ©sitant pas Ă  ponctuer le drame mozartien, de scènes de pur théâtre, Haneke sonde la violence humaine au-delĂ  du supportable : que peut un diable s’il n’a pas de victimes consentantes ? Que peut ĂŞtre l’homme s’il ne peut tĂ´t ou tard exercer sa domination ? C’est un monde de jouisseurs et de… masochistes. Un mĂŞme regard s’est ensuite dĂ©veloppĂ© dans son Cosi fan tutte, prĂ©sentĂ© Ă  Madrid puis Bruxelles en 2013. La modernitĂ© de Don Giovanni vient de sa justesse critique sur le genre humain : pas de prĂ©dateur sexuel sans victime Ă  demi consentante ? C’est dans cette vision sans fausse pudeur, mais juste par les troubles et les ambivalences qu’elle sait dĂ©celer que le drame musical prend ici une nouvelle dimension.

Ex compagnon d’Anna Netrebko, le baryton uruguayen Erwin Schrott incarne la fĂ©linitĂ© perverse et manipulatrice du hĂ©ros sans morale et une nouvelle distribution rĂ©active Ă  ses cĂ´tĂ©s le jeu de sĂ©duction et de domination qui pilote les rapports de Don Giovanni avec les femmes de l’opĂ©ra : la fausse prude Anna, l’amoureuse sincère dĂ©laissĂ©e Elvira, la jeune fausse ingĂ©nue Zerlina… Dans la fosse, Alain Altinoglu retrouve un opĂ©ra qu’il a appris Ă  aimer et Ă  dĂ©fendre comme pianofortiste sous la direction de Jean-Claude Malgoire, en 2011 Ă  Tourcoing. C’est d’ailleurs le fondateur et directeur de l’Atelier Lyrique de Tourcoing qui lui a permis de diriger son premier opĂ©ra : Don Giovanni, justement (en 2002). 13 ans plus tard, la vision de l’ouvrage s’est enrichie, en particulier la prĂ©sence de la mort semble plus prenante que l’apparente insouciance du hĂ©ros. Un Don Giovanni hantĂ© par les tĂ©nèbres, malgrĂ© sa provocation finale ? C’est ici la volontĂ© de construire l’opĂ©ra comme un drame organique dont tout le flux depuis les premiers accords (les pas du Commandeur dĂ©jĂ ) s’accomplit inĂ©luctablement vers le sommet qui en est la confrontation du hĂ©ros avec Dieu, du fils avec son père… Explicitation et rĂ©ponse sur la scène de l’OpĂ©ra Bastille Ă  compter du 15 janvier et jusqu’au 14 fĂ©vrier 2015.

 

 

boutonreservationParis, Opéra Bastille. Du 15 janvier au 14 février 2015. Mozart / Da Ponte : Don Giovanni. Michel Haneke, mise en scène (reprise. Création en 2006). A. Altinoglu, direction.

Diffusion sur Radio classique le 11 février 2015 à 19h.