Compte rendu, ballet. Paris, Palais Garnier, le 31 mai 2016. Coralli/Perrot : Giselle. Mathieu Ganio,Koen Kessels

Le romantisme fantastique est de retour au Palais Garnier avec le ballet Giselle ! Bijou de la danse acadĂ©mique et ballet romantique par excellence, il s’agit du dernier ballet classique de la Compagnie pour la saison 2015-2016 de l’OpĂ©ra de Paris. Une sĂ©rie d’Etoiles et de Premiers Danseurs interprètent les rĂ´les titres, accompagnĂ©s par Koen Kessels dirigeant l’Orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoire. La production crĂ©Ă©e en 1998 avec les fabuleux costumes et dĂ©cors d’Alexandre Benois a donc tout pour plaire, Ă  tous les sens.

Giselle rédemptrice

Les distributions peuvent changer Ă  la dernière minute (la possibilitĂ© est bien indiquĂ©e dans les publications de l’opĂ©ra), le principe qui peut susciter la dĂ©ception chez les spectateurs venus applaudir tel ou tel danseur, telle ou telle Ă©toile.., revĂŞt de bonnes raisons. Cette saison riche en controverses et faits divers reprĂ©sente aussi une sorte de transition ; nous avons eu droit au brouhaha inĂ©vitable d’une grande maison, bastion de la Haute Culture, devant ses expĂ©rimentations dont le but est de trouver un sens renouvelĂ© dans l’ère contemporaine. Pour brosser de nouvelles perspectives, il est important d’avoir une conscience Ă©veillĂ©e par rapport Ă  l’histoire et au contexte, l’importance de la revalorisation avant la transformation. Le progrès semble ĂŞtre plus durable quand il est Ă©difiĂ© sur des bases solides. Tout dĂ©truire pour tout refaire peut aussi paraĂ®tre lĂ©gitime, mais surtout prĂ©cipitĂ©. Que Giselle (et plus tard Forsythe, dans le contemporain/nĂ©o-classique) clĂ´t la saison du Ballet est dans ce sens un fait chargĂ© de signification et, dans le contexte des directeurs fugaces et ballets dĂ©programmĂ©s, une lueur d’espoir, de beautĂ©, un rappel d’excellence pour l’avenir, affirmation très nĂ©cessaire dans notre Ă©poque criblĂ©e de tensions, de terreur et de violence.

Ces sentiments font Ă©galement partie, curieusement en l’occurrence, de l’imaginaire cher aux Romantiques. La passion, les contrastes, la violence, l’espoir mystifiĂ©, les bonheurs et horreurs de la vie quotidienne sublimĂ©s, etc., etc. Autant de thèmes plus ou moins prĂ©sents dans Giselle. Dans l’acte 1, diurne, nous avons la fĂŞte villageoise, des tableaux folkloriques Ă  la base sublimĂ©s par la danse technique et virtuose des vendangeurs et paysans. Remarquons ici l’excellente prestation du Premier Danseur François Alu et du Sujet Charline Giezendanner dans le pas de deux des paysans. Elle y est sauterelle, fine, mignonne et radieuse Ă  souhaits, depuis le dĂ©but et pendant ces variations jusqu’Ă  la coda ! Lui, s’il commence tout Ă  fait solide, mais sans plus, finit son pas de deux avec panache et brio après s’ĂŞtre montrĂ© tout Ă  fait impressionnant dans ses sauts Ă©poustouflants, ses impeccables cabrioles ; le tout avec une attitude de joie campagnarde qui lui sied très bien !
Mais après la fĂŞte vint la mort de Giselle, suite Ă  la dĂ©ception du mensonge d’Albrecht, et l’acte est fini. L’acte II, nocturne (ou « blanc » Ă  cause des tutus omniprĂ©sents), est l’acte des Wilis, spectres des jeunes filles mortes avant leur mariage, qui chassent des hommes dans la forĂŞt et qu’elles font danser jusqu’Ă  leur mort. Valentine Colasante, Première Danseuse, joue Myrta, la Reine des Wilis, et se montre imposante ma non troppo, sĂ©duisante avec ses pointes et ses diagonales, et humaine dans ses sauts. Les deux Wilis de Fanny Gorse et HĂ©loĂŻse Bourdon sont fabuleuses, tout comme le Hilarion qu’elles croisent et dĂ©cident de tourmenter, rĂ´le ingrat en l’occurrence magistralement interprĂ©tĂ© par le Premier Danseur, Vincent Chaillet. Mais outre le fabuleux Corps de Ballet, paysans, vendangeurs, dames et seigneurs, et spectres, Giselle est avant tout… Giselle.

Lincoln Center Festival 2012Albrecht, le Duc qui sĂ©duit et baratine Giselle, puis en souffre, n’a pas de meilleur interprète que l’Etoile Mathieu Ganio. LE Prince Romantique de l’OpĂ©ra de Paris Ă  notre avis : le danseur campe son rĂ´le avec Ă©lĂ©gance et gravitas. Outre ses belles lignes et son jeu d’acteur remarquable, il est surtout très agrĂ©able Ă  la vue grâce Ă  sa technique qui impressionne Ă  chaque fois. Ses entrechats sont souvent les plus beaux, les plus rĂ©ussis, souvent irrĂ©prochables ; son extension, ses sauts sont imprĂ©gnĂ©s de l’intensitĂ© dramatique qui lui est propre, et frappent toujours par la finesse dans l’exĂ©cution. La Giselle de l’Etoile DorothĂ©e Gilbert (qu’on n’attendait pas voir sur scène ce soir), est l’autre superbe partie du couple tragique, et la protagoniste prima ballerina assoluta indĂ©niable après cette reprĂ©sentation ! Elle est toute vivace toute candide au Ier acte, excellente danseuse et actrice, sa descente aux enfers de la folie suite au chagrin amoureux, et sa mort imminente, sont dans sa prestation frappantes par la sincĂ©ritĂ©. Comment elle passe si facilement du badinage villageois sautillant Ă  la folie meurtrière riche en pathos est tout Ă  fait remarquable. Au IIème acte, elle est la grâce nostalgique, la douleur amoureuse, la ferveur mystique, faite danseuse. La mĂ©lancolie l’habite dĂ©sormais en permanence, mais elle n’est pas plus forte que le souvenir de l’amour inassouvi qui a causĂ© sa mort. Quelle dĂ©monstration d’un art subtil de l’arabesque par l’Etoile en vedette ! Quelle profondeur artistique quand elle s’Ă©lève sur ses pointes ! L’expression de son Ă©lan amoureux quand elle sauve Albrecht Ă  la fin de l’oeuvre est exaltante, comme toute sa performance.

Remarquons Ă©galement la performance très solide de l’Orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoires, surtout les vents sublimes, et espĂ©rons que les quelques petits dĂ©calages, repĂ©rĂ©s ça et lĂ , entre fosse et plateau soient maĂ®trisĂ©s rapidement par le chef Koen Kessels. A ne pas manquer car Giselle fait un retour d’autant plus rĂ©ussi qu’il Ă©tait attendu, au Palais Garnier, avec plusieurs distributions, du 30 mais jusqu’au 14 juin 2016.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 19 mars 2016. Rudolf Noureev : Roméo & Juliette. Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Karl Paquette, François Alu

sergei-prokofievCompte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 19 mars 2016. Rudolf Noureev : RomĂ©o & Juliette. Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Karl Paquette, François Alu… Corps de Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. SergueĂŻ Prokofiev, musique. Rudolf Noureev, chorĂ©graphie et mise en scène. Simon Hewett, direction musicale. Retour du puissant RomĂ©o et Juliette de Rudolf Noureev Ă  l’OpĂ©ra de Paris ! Ce grand ballet classique du XXème siècle sur l’incroyable musique de Prokofiev est dirigĂ© par le chef Simon Hewett et dansĂ© par les Etoiles : Mathieu Ganio et Amandine Albisson lesquels campent un couple amoureux d’une beautĂ© saisissante ! Une soirĂ©e oĂą règnent la beautĂ© et les Ă©motions intenses, un contrepoids bien nĂ©cessaire par rapport Ă  la curiositĂ© du Casse-Noisette revisitĂ© rĂ©cemment au Palais Garnier (LIRE notre compte rendu critique du Ballet Casse-Noisette couplĂ© avec Iolanta de Tchaikovski, mis en scène par Dmitri Tcherniakov, mars 2016)

 

 

 

Roméo et Juliette : Noureev rédempteur

 

Dès le lever du rideau, nous sommes impressionnĂ©s par les dĂ©cors imposants et riches du collaborateur fĂ©tiche de Noureev, Ezio Frigerio. Rudolf Noureev, dont on cĂ©lĂ©brait le 78ème anniversaire le 17 mars dernier, signe une chorĂ©graphie oĂą comme d’habitude les rĂ´les masculins sont très dĂ©veloppĂ©s et pourtant parfois Ă©touffĂ©s, et oĂą il offre de beaux tableaux et de belles sĂ©quences au Corps de ballet, privilĂ©giant l’idĂ©e de la dualitĂ© et de la rivalitĂ© entre Capulets et Montaigu, le tout dans une optique relevant d’une approche cinĂ©matographique, parfois mĂŞme expressionniste. Le couple Ă©ponyme Ă©toilĂ© dans cette soirĂ©e brille d’une lumière reflĂ©tant les exigences et la splendeur de la danse classique.
Dès sa rentrĂ©e sur scène, le RomĂ©o de Mathieu Ganio charme l’audience par la beautĂ© de ses lignes, par son allure princière qu’on aime tant, jointe Ă  son naturel, Ă  ce je ne sais quoi de jeune homme insouciant. S’il paraĂ®t peut-ĂŞtre moins passionnĂ© pour Juliette que certains le voudront, -ignorant au passage le fait qu’il s’agĂ®t d’un Romeo de Noureev, donc ambigu comme tous les rĂ´les crĂ©Ă©s par Noureev, et nous y reviendrons-, il a toujours cette capacitĂ© devenue de plus en plus rare de rĂ©aliser  les meilleurs entrechats sans trop tricher, et il emballe toujours avec son ballon aisĂ©, un bijou de lĂ©gèretĂ© comme d’Ă©lasticitĂ©.

Alu_francois-premier danseurC’est l’hĂ©roĂŻne d’Amandine Albisson qui est la protagoniste passionnĂ©e (tout en Ă©tant un rĂ´le quand mĂŞme ambigu, elle aussi, partagĂ© entre devoir et volontĂ©). Elle campe une Juliette aux facettes multiples et aux dons de comĂ©dienne indĂ©niables. Elle incarne le rĂ´le avec tout son ĂŞtre, tout en ayant une conscience toujours Ă©veillĂ©e de la rĂ©alisation chorĂ©graphique qui ne manque pas de difficultĂ©s. Divine : ses pas de deux et de trois au IIIe acte sont des sommets d’expression et de virtuositĂ©. Quelles lignes et quelle facilitĂ© apparente dans l’exĂ©cution pour cette danseuse, vĂ©ritable espoir du Ballet de l’OpĂ©ra. Le Mercutio du Premier Danseur François Alu, rayonne grâce Ă  son jeu comique et Ă  sa danse tout Ă  fait foudroyante, comme on la connaĂ®t Ă  prĂ©sent, et comme on l’aime. Il paraĂ®t donc parfait pour ce rĂ´le exigeant. Nous remarquons son Ă©volution notamment en ce qui concerne la propretĂ© et la finition de ses mouvements. Toujours virtuose, il atterrit de mieux en mieux. La scène de sa mort est un moment tragi-comique oĂą il se montre excellent, impeccable dans l’interprĂ©tation théâtrale comme dans les mouvements. Nous ne pouvons pas dire de mĂŞme du Pâris du Sujet Yann Chailloux, bien qu’avec l’allure altière idĂ©ale pour le rĂ´le, nous n’avons pas Ă©tĂ© très impressionnĂ©s par ses atterrissages, ni ses entrechats, et si ses tours sont bons, il est presque complètement Ă©clipsĂ© par le quatuor principale (plus Benvolio).

romeo-et-juliette_Mathieu-GanioLe Tybalt de l’Etoile Karl Paquette est sombre Ă  souhait. Il a cette capacitĂ© d’incarner les rĂ´les ambigus et complexes de Noureev d’une façon très naturelle, et aux effets Ă  la fois troublants et allĂ©chants. S’il est toujours un solide partenaire, et habite le rĂ´le complètement, il nous semble qu’il a commencĂ© la soirĂ©e avec une fatigue visible qui s’est vite transformĂ©e, heureusement. Le Benvolio de Fabien Revillion, Sujet, a une belle danse, de jolies lignes, une superbe extension… Et une certaine insouciance dans la finition qui rend son rĂ´le davantage humain. Le faux pas de trois de RomĂ©o, Mercutio et Benvolio au IIe acte est fabuleux, tout comme le faux pas de deux au IIIe avec RomĂ©o, d’une beautĂ© larmoyante, plutĂ´t très efficace dans son homo-Ă©rotisme sous-jacent (serait-il amoureux de RomĂ©o?). Sinon, les autres rĂ´les secondaires sont Ă  la hauteur. Remarquons la Rosaline mignonne d’HĂ©loĂŻse Bourdon, ou encore la Nourrice dĂ©jantĂ©e de Maud Rivière. Le Corps de Ballet, comme c’est souvent le cas chez Noureev, a beaucoup Ă  danser et il semble bien s’Ă©clater malgrĂ© (ou peut-ĂŞtre grâce Ă ) l’exigence. Ainsi nous trouvons les amis de deux familles toujours percutants et les dames et chevaliers en toute classe et sĂ©vĂ©ritĂ©.

Revenons Ă  cet aspect omniprĂ©sent dans toutes les chorĂ©graphies de Noureev, celui de l’homosexualitĂ©, explicite ou pas. Le moment le plus explicite dans RomĂ©o et Juliette est quand Tybalt embrasse RomĂ©o sur la bouche Ă  la fin du IIe acte. Pour cette première Ă  Bastille, il nous a paru que toute l’audience, nĂ©ophytes et experts confondus, a soupirĂ©, emballĂ©, surpris, Ă  l’occasion.
Evitons ici de gĂ©nĂ©raliser en voulant minimiser le travail de l’ancien Directeur de la Danse Ă  l’OpĂ©ra, Ă  qui nous devons les grand ballets de Petipa, entre autres accomplissements, considĂ©rant la place rĂ©currente de l’homosexualitĂ© dans son oeuvre et par rapport Ă  l’importance de cette spĂ©cificitĂ© dans son legs chorĂ©graphique… il s’agĂ®t surtout d’une question qui est toujours abordĂ©e, frontalement ou pas, dans ses ballets, et qui a profondĂ©ment marquĂ© sa biographie. Matière Ă  rĂ©flexion.

Nous pourrons Ă©galement pousser la rĂ©flexion par rapport Ă  l’idĂ©e que la fantastique musique de Prokofiev ne serait pas très… apte Ă  la danse. L’anecdote raconte que la partition, complĂ©tĂ©e en 1935, a dĂ» attendre 1938, voire 1940 en vĂ©ritĂ©, pour ĂŞtre dansĂ©e. Il paraĂ®t que les danseurs Ă  l’Ă©poque (et il y en a quelques uns encore aujourd’hui) la trouvaient trop « symphonique » (cela doit ĂŞtre la plus modeste des insultes dĂ©guisĂ©s), et donc difficile Ă  danser.

FĂ©licitons vivement l’interprĂ©tation de l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris, sous la baguette du chef Simon Hewett, offrant une performance de haut niveau et avec une grande complicitĂ© entre la fosse et le plateau. Que ce soit dans la lĂ©gèretĂ© baroquisante de la Gavotte extraite de la Symphonie Classique de Prokofiev, ou dans l’archicĂ©lèbre danse des chevaliers, au dynamisme contagieux, avec ses harmonies sombres et audacieuses et avec une mĂ©lodie mĂ©morable. Que des bravos ! A voir et revoir encore avec plusieurs distributions les 24, 26, 29 et 31 mars, ainsi que les 1er, 3, 8, 10, 12, 13, 15, 16 avril 2016, PARIS, OpĂ©ra Bastille.