Compte rendu, opéra. Paris. Théâtre du Châtelet, le 12 février 2015. Michaël Levinas : Le Petit Prince. Jeanne Crousaud, Vincent Lièvre-Picard, Catherine Trottmann, Rodrigo Ferreira… Orchestre de Picardie. Arie van Beek, direction. Lilo Baur, mise en scène.

La première version lyrique française de l’œuvre emblĂ©matique d’Antoine Saint-ExupĂ©ry Le Petit Prince, revient en France sur la scène duThéâtre du Châtelet, toujours par ses choix de programmation, Ă©clectique et audacieux. L’opus est de la plume de MichaĂ«l Levinas, qui Ă©crit Ă©galement le livret d’après le conte original de l’écrivain-aviateur. L’Orchestre de Picardie est sous la direction d’Arie van Beek et la plutĂ´t jeune distribution des chanteurs est mise en scène par Lilo Baur.

L’oeuvre incomprise… ma non tanto

petit prince michael levinasLe Petit Prince, conte philosophique habitĂ© d’une poĂ©sie subtile, est dĂ©cidĂ©ment une Ĺ“uvre très souvent incomprise. Si l’auteur la dĂ©die aux enfants, il ne s’agĂ®t surtout pas d’une conte d’enfants ni pour les enfants. Les sujets d’une profondeur mĂ©taphysique Ă©chappent normalement Ă  l’attention et Ă  la comprĂ©hension des pauvres enfants qui sont emmenĂ©s Ă  lire le conte. Dans ce sens, la crĂ©ation du compositeur MichaĂ«l Levinas, qui remonte Ă  l’automne 2014, fait une justice inattendue Ă  l’esprit de l’œuvre littĂ©raire. Or, la coproduction de l’OpĂ©ra de Lausanne, le Grand Théâtre de Genève l’OpĂ©ra de Lille et l’OpĂ©ra Royal de Wallonie est prĂ©sentĂ© comme un spectacle pour enfants. Remarquons la forte prĂ©sence des enfants dans la salle, accompagnĂ©s, bien Ă©videmment. Si une intention d’adoucir, voire d’ignorer, les Ă©lĂ©ments les plus dĂ©licats du comte (le suicide notamment) est Ă©vidente, la musique et le livret ne sont pas les plus accessibles pour un jeune public. Notre rĂ©serve rĂ©side dans l’idĂ©e, bonne, d’ouvrir les chemins de l’opĂ©ra aux enfants et aux jeunes, et si le Petit Prince est idĂ©al ou pas pour ces effets. La rĂ©ussite ultime et l’idiosyncrasie de l’opĂ©ra nous permettent de conclure qu’il l’est au final, mais pas sans rĂ©serves.

Le Petit Prince et l’Aviateur sont interprĂ©tĂ©s avec brio et sensibilitĂ© par Jeanne Crousaud et Vincent Lièvre-Picard. La première fait preuve d’une agilitĂ© non nĂ©gligeable requise pour la musique si particulière que Levinas lui rĂ©serve. Théâtralement, elle incarne le Petit Prince, tout tourment et naĂŻvetĂ©, avec une aisance tendue qui sied bien Ă  l’aspect plus ou moins angoissant de l’histoire. Musicalement, elle est Ă©trange, comme le Petit Prince doit l’ĂŞtre Ă  notre avis. Quand il parle des baobabs, baobabs, baobabs, il chante une sorte de quodlibet vocalisant (quodlibet dans son sens littĂ©raire d’élĂ©ment alĂ©atoire) sur le mot baobab. L’effet sur l’audience divertie et quelque peu dĂ©concertĂ©e est remarquable. L’Aviateur de Lièvre-Picard a un timbre touchant et une belle prĂ©sence sur scène. Sa musique est moins Ă©trange que celle du Petit Prince, et l’opposition entre la nature des personnages est tout Ă  fait mĂ©morable. Les nombreux rĂ´les secondaires le sont aussi. Remarquons la Rose de Catherine Trottmann, un peu vocalisante, un peu coquette ; le Renard et Le Serpent de Rodrigo Ferreira, qui chante en voix de baryton et en voix de contre-tĂ©nor selon les besoins, et qui est toujours saisissant dans son jeu d’acteur. FĂ©licitons donc le travail de Lilo Baur et son Ă©quipe pour le très bon travail d’acteurs et la fidĂ©litĂ© visuelle par rapport au conte (fabuleuses lumières de Fabrice Kebour).

Et l’Orchestre de Picardie sous la direction d’Arie van Beek ? Fabuleux, mĂŞme si l’opĂ©ra n’a pas une orchestration particulièrement poussĂ©e. Le chef adapte sa baguette aux rythmes de danses baroques que Levinas utilise avec facilitĂ©, tout comme il maintient la tension musicale avec une frappante Ă©conomie des moyens. Une crĂ©ation rare qui se prĂ©tend accessible au grand -et petit- public qui finit par ĂŞtre un poil trop froide et intellectuelle, Ă©veillant l’intĂ©rĂŞt profond des experts et connaisseurs, mais n’inspirant que des rires nerveux et des applaudissements incertains pour une grande partie de l’auditoire. Une Ĺ“uvre d’une heure et demi Ă  peu près, d’une valeur confirmĂ©e… mais pas pour tous.