CD événement, critique. RAVEL, ATTAHIR. ONL, Alexandre Bloch (1 cd Alpha, 2018)

CD-RAVEL-ATTAHIR-valse-rapsodie-espagnole-RAVEL-cd-ORCH-NAT-DE-LILLE-classiquenews-cd-critique-review-cd-critique-classiquenewsCD événement, critique. RAVEL, ATTAHIR. ONL, Alexandre Bloch (1 cd Alpha, 2018). Après un remarquable double coffret dévoilant l’opéra de jeunesse de Bizet (Les Pêcheurs de perles où s’affirment les affinités lyriques de l’Orchestre National de Lille), après un récent album Chausson, tout autant passionnant, et orchestralement ciselé,… l’orientation du nouveau programme confirme ici l’excellence symphonique de la phalange lilloise, apte à relever tous les défis donc, précisément ravéliens, comme en terme de création contemporaine (Attahir)… Dès le début, La Valse tourbillonne dès les premiers à coups aux contrebasses auxquels répondent la pétillance sombre des bassons puis tout l’orchestre qui scintille de mille nuances instrumentales, sur le rythme souple, en bascule de cette valse de plus en plus endiablée. La suavité rayonnante des clarinettes redoublent de volupté face à l’ivresse envoûtante des cordes ; mais très vite l’implosion menace l’équilibre dans la véhémence chaloupée ; la toupie se transforme en sirène hurlante, faisant de la pièce de Ravel, un sommet de construction qui se déconstruit progressivement sous l’effet de l’urgence de son rythme. On pense d’un bout à l’autre du pomèe précédent de cet autre orchestrateur miraculeux, Paul Dukas, et son Apprenti Sorcier où le chant orchestral affirme une narrativité incandescente puis dit une même explosion formelle, dans la surenchère incontrôlable des textures sonores.

 

 

 

L’Orchestre Nationel de Lille et Alexandre Bloch
expriment la richesse poétique de La Valse et de la Rapsodie…

Magies ravéliennes

 

 

La Rapsodie espagnole (1907-1908) est le premier accomplissement orchestral de Ravel. celui qui saisit le milieu musical français (parisien) et qui allait déboucher ensuite sur l’apothéose de Daphnis et Chloé (1912). Le raffinement scintillant de l’écriture, l’intelligence de la conception dramatique et architecturale, la sensibilité des couleurs et l’instinct des timbres disent le génie de Ravel. Sous le geste à la fois ample, oxygéné mais précis et ciselé d’Alexandre Bloch, Ravel sonne non pas impressionniste comme on ne cesse de le déclarer, mais fauve. Une appréciation plus juste car l’auteur de Miroirs ou de Gaspard de la nuit et bientôt de Daphnis, y affirme un goût de la couleur, une vision juste et fulgurante qui le rapproche des sensuels et poétiques Vlaminck, Van Dongen, Matisse, Derain…

Le Prélude à la nuit et ses 4 notes descendantes enivrantes est énoncé comme un songe lointain, dans une morne volupté fatiguée mais toujours opalescente ; dans  Malaguena, danse codifiée de Malaga, même suprême retenue, distanciée mais caressante et très finement élucidée, où les deux amants certainement, se calculent, s’envisagent avec cette pudeur élégantissime, caractères propres à Ravel (tact du hautbois), que Alexandre Bloch exprime avec une souplesse jubilatoire. La plus difficile des quatre pièces demeure le climat nocturne lui aussi, de cette Habanera qui atteint au sublime dans le panthéon poétique ravélien, : il s’agit de réactiver un souvenir personnel, provenant de la mère ; Ravel s’y montre plus andalou que les espagnols ; plus évanescents, fugitif et racé que les plus fiers des hidalgos (même Falla reconnut l’hispanité viscérale d’un Ravel touché par la grâce dans son premier essai orchestral) ; félin et sensuel en diable, Alexandre Bloch dirige comme un peintre… par touches qui s’enlacent naturellement, dans la volupté jusqu’à l’évaporation finale.
CLIC D'OR macaron 200Enfin Feria déploie la magie de son défilé de timbres à la furieuse et impérieuse exaltation, entre solennité et joie méditerranéenne ; entre pudeur rentrée et poétique, et déclaration lascive, le chef du National de Lille déploie des trésors d’œillades suggestives, d’une infinie et irrésistible séduction. Laquelle s’exprime dans un fracas sonore des plus exaltés, mais ô combien caractérisé grâce à la généreuse précision du chef. Alexandre Bloch déclare sa flamme au génie ravélien dont on soupçonne qu’il stimule continument la maîtrise du maestro.

Aux côtés de cette révélation ravélienne, le cd fixe la création par l’orchestre et le chef du Concerto pour serpent et orchestre de Benjamin Attahir, alors en janvier 2018, compositeur en résidence au sein de l’Orchestre National de Lille. Nous renvoyons le lecteur à la critique de la création à laquelle assistait classiquenews :
« Le Concerto est en réalité la 2è pièce d’un cycle en cours de 5 sections, récapitulant les 5 appels à la prière de l’ordinaire musulman. Cette 2è étape correspond à la prière du midi. Si au cours de la passionnante rencontre préliminaire au concert où le compositeur et son interprète / créateur (Patrick Wibart) dialoguent et présentent leur travail, Benjamin Attahir s’est dit très intéressé par le timbre (proche du cor et du trombone) et par la vocalité naturelle du Serpent, il s’est surtout montré soucieux de la structure et de l’architecture dramatique d’une pièce de plus de 20 mn qui nous aura séduit par son plan ambitieux, son souci des contrastes, des ruptures de caractères, sa recherche constante de couleurs. A cela s’ajoute aussi une démarche particulière pour la spatialisation : 2 cors étant placés au niveau du balcon principal, permettant dans la dernière partie de l’oeuvre – la plus convaincante, des effets d’échos et de réponses entre le chant puissant et feutré du serpent soliste situé sur la scène, et les deux cuivres placés de part et d’autres de la galerie ; leurs résonances mêlées, décalées, dialoguées recréent l’impression de vagues sonores enveloppantes quand les appels à la prière se multiplient dans l’espace urbain. »

LIRE l’intégralité du compte rendu critique du 26 janvier 2018 :
https://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-concert-lille-auditorium-du-nouveau-siecle-le-26-janvier-2018-haydn-attahir-beethoven-orchestre-national-de-lille-alexandre-bloch/

 
 

Approfondir

LIRE notre annonce du Concerto pour serpent de B Attahir par l’Orchestre national de Lille :
https://www.classiquenews.com/a-lille-le-concerto-pour-serpent-de-benjamin-attahir/

LIRE notre compte rendu critique du concert de la création Concerto pour serpent de Benjamin Attahir, le 26 janvier 2018
https://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-concert-lille-auditorium-du-nouveau-siecle-le-26-janvier-2018-haydn-attahir-beethoven-orchestre-national-de-lille-alexandre-bloch/

 

 

 

Précédents articles critiques dédiés à l’Orchestre National de Lille et Alexandre BLOCH :

 

 

 

chausson poeme amour et mer alexandre bloch gens orchestre national de lille cd annonce critique cd review cd classiquenewsCD événement, critique. ERNEST CHAUSSON : Poème de l’amour et de la Mer, Symphonie opus 20 (Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch / Véronique Gens – 1 cd Alpha 2018). Comme une houle puissante et transparente à la fois, l’orchestre piloté par Alexandre Bloch sculpte dans la matière musicale ; en fait surgir la profonde langueur, parfois mortifère et lugubre, toujours proche du texte (dans les 2 volets prosodiés, chantés du « Poème de l’amour et de la mer » opus 19) : on y sent et le poison introspectif wagnérien et la subtile texture debussyste et même ravélienne dans un raffinement inouï de l’orchestration. D’une couleur plus sombre, d’un medium plus large, la soprano Véronique Gens a le caractère idoine, l’articulation naturelle et sépulcrale (« La mort de l’amour » : détachée, précise, l’articulation flotte et dessine des images bercées par une volupté brumeuse et cotonneuse, mais dont le dessin et les images demeurent toujours présent dans l’orchestre, grâce à sa diction exemplaire : quel régal).

cd-pentatone-les-pecheurs-de-perles-bizet-orch-national-de-lille-alexandre-bloc-fuchs-dubois-sempey-les-cris-de-paris-annonce-cd-evenement-par-classiquenewsCD événement, ANNONCE. BIZET : Les Pêcheurs de perles / ONL, Alexandre Bloch (2 cd Pentatone). En mai 2017, l’Orchestre national de Lille dirigé par Alexandre Bloch son directeur musical, choisissait de ressusciter l’opéra de jeunesse de Bizet, les Pêcheurs de perles (1863). Un sommet lyrique plus abouti et cohérent qu’on ne le dit, le maillon essentiel avant Carmen (crée 12 ans plus tard), pour comprendre ce goût de la caractérisation individuelle, des atmosphères (orientalisantes, proches de Lakmé de Léo Delibes plus tardif, créé en 1883), ce génie du drame qui sans emphase et tout en subtilité dépeint des êtres d’exception comme les deux amoureux Nadir et Leila, finalement sauvé par le rival du premier, Zurga… Pour l’orchestre, c’est un défi dans l’expression des nombreux paysages sonores ; pour les chanteurs, – tous de la nouvelle génération du chant français dont surtout les indiscutables Cyrille Dubois et Julie Fuchs (Nadir et Leila), un défi sur le plan de la diction romantique française ; pour le chef, même travail de ciselure détaillée comme de cohérence du plateau

 

METZ, Arsenal, ce soir : La Valse de Ravel par David Reiland

reiland david maestro mains baguette enchanteresseMETZ, Arsenal. ce soir 22 nov, 20h. LA VALSE de RAVEL. L’Orchestre National de METZ et David Reiland (notre photo, DR) jouent la si délicate Valse de Ravel, hymne à la danse et aussi orgie progressive de rythmes et de couleurs dans laquelle Maurice le si mesuré et pudique, « ose » faire imploser le tissu symphonique jusqu’à la transe la plus débridée, à l’obsessionnelle ivresse. Auparavant la virtuosité, spécialité toute française et parisienne au XVIIIè, transporte grâce à la Symphonie Concertante de Mozart, créée à Paris en 1779 où brillent en dialogue avec l’orchestre, deux invités attendus, prometteurs : l’alto (Adrien La Marca) et le violon (Alena Baeva).

METZ, Arsenal
Orchestre National de Metz
David Reiland, direction
violon : Alena Baeva
alto : Adrien La Marca

Vendredi 22 novembre 2019, 20h

RESERVEZ
https://www.citemusicale-metz.fr/agenda/la-valse-de-ravel
1h15 + entracte

Clés d’écoute, conférence préalable par Philippe Malhaire
19h РEntr̩e libre

Programme

MOZART : Ouverture de Cosi fan tutte / Symphonie Concertante

RAVEL : La Valse / Le Boléro

CD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et Chloé (Philippe Jordan, 1 cd Erato 2014)

RAVEL daphnis et chloe raveldaphnisjordanCD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et Chloé (Philippe Jordan, 1 cd Erato 2014). C’est un superbe accomplissement qui outre sa pleine réussite dans les équilibres si ténus chez Ravel, confirme les affinités indiscutables de Philippe Jordan avec la musique française. Le choix du programme reste très pertinent car il apporte une lecture enfin nouvelle sur Daphnis et Chloé, ne serait-ce que par la présence « rectifiée » des voix chorales, éléments essentiel ici quand il est souvent relégué (à tort) dans d’autres versions… Le chœur (opportunément très présent dans la prise de cet enregistrement parisien de 2014) apporte cette couleur vocale imprécise et flottante (il ne dit rien de précis ou ne participe pas linguistiquement à l’action), emblème de ce néoclassicisme dont rêvait Ravel. Mais que Diaghilev sut écarter lors d’une reprise londonienne en 1914, goût ou économie oblige ?

La subtilité de la partition ravélienne grandit dans cette restitution sonore où les instruments pèsent autant que les voix. La récente production du Roi Arthus de Chausson, révélée dans sa parure orchestrale l’a démontré à l’Opéra Bastille : Philippe Jordan sait faire chanter et parler l’orchestre parisien avec une finesse de ton rare, qui l’inscrit dans le sillon de son père, Armin. Ecoute intérieure, équilibre des pupitres, lisibilité et voile générique, hédonisme et motricité, le chef actuel directeur musical de la Maison parisienne cisèle et sculpte avec autant de tact que de puissance, révélant comme personne avant lui, – de notre propre expérience récente, le Wagner de Tannhaüser ou surtout du Ring. Chambrisme et rugosité véhémente d’un orchestre qui est devenu son complice. Le travail et l’entente s’écoutent ici, au service d’un Ravel à la fois sensuel et impressionniste, antiquisant et onirique au delà de toute imagination. La baguette éclaire l’oeuvre en la rendant non à son raffinement précieux mais à sa sobriété enchanteresse.

Daphnis et Chloé étincelle d’intelligence et d’accomplissement imprévus oubliés : une série de révélation sonore en cascade grâce à la baguette enchantée du chef suisse.  La Valse surenchérit dans le registre de la sensualité instrumentale ; elle s’élève encore d’une marche pour atteindre cette lascivité impudique, osant des oeillades à peine voilées pour une extase enfiévrée proprement irrésistible. D’un paganisme franc et mouvant, Philippe Jordan, à la fois caressant, suggestif, nerveux, fait émerger les mélodies les unes après les autres avec un sens inné de la séduction comme de la continuité organique (pour ne pas dire charnelle). Cette version n’aurait pas déplu à Béjart pour sa chorégraphie, s’il l’avait connue. Magistral. Paris a la chance de bénéficier d’un chef d’une telle maturité raffinée. Et si l’Orchestre national de Paris était le meilleur orchestre à Paris ?

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et Chloé (Ballet en un acte, créé le 29 mai 1913), La Valse (Poème chorégraphique, créé le 12 décembre 1920). Orchestre et choeur de l’Opéra national de Paris. Philippe Jordan, direction. 1 cd Erato 0825646166848, 1h08mn. Enregistré à Paris en octobre 2014.

CD. HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel (2012)

HJ_LIM_cd erato ravel scriabineCD. HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel (2012). Fougue, vitalité, profondeur : le piano roi de HJ Lim. Paris, août 2010, elle donnait une intégrale des Sonates de Beethoven, d’une verve et d’un panache déjà ahurissant (lire notre compte rendu du Beethoven par HJ Lim). La revoici pour Erato après avoir enregistré cette intégrale Beethoven rayonnante et énergique à l’époque chez Emi et l’avoir redonné en concert en octobre 2012, la toujours jeune pianiste coréenne (moins de 30 ans en 2014), revient en France ce 10 mars 2014 à Paris pour un récital événement et sort simultanément un nouveau disque dédié aux valses et Sonates de Ravel et Scriabine, pertinente évocation de la fougue poétique du Paris des années 1900-1920. (La Valse de Ravel est jouée en quatre mains devant Diaghilev au printemps 1920). Le feu digital  de HJ Lim est toujours aussi ardent voire audacieusement percussif (bel allant du “très franc” des Valses nobles et sentimentales de 1911), puis toucher liquide et perlé quasi Debussyste, c’est à dire d’une immatérielle suggestivité, de la dernière valse ravélienne (Épilogue), vrai écoute aux univers suspendus et énigmatiques. L’enchaînement avec la Sonate n°4 de Scriabine est parfaite : même suggestivité tendue, mystérieuse d’un mouvement à l’autre, où le pianiste compositeur enfin libéré de sa charge de professeur au conservatoire de Moscou peut exprimer ici (1903) une fièvre autobiographique surdimensionnée : du démiurgique divin dans une très vive sensibilité humaine (envol tourbillonnant, rhapsodique, lisztéen du Prestissimo volando final)…

Piano envoûtant

CLIC D'OR macaron 200La finesse et la subtilité de la pianiste très inspirée se dévoilent ici sans retenue mais avec une pensée infaillible qui assure au tempérament en verve, l’unité organique entre chaque séquence très caractérisée (rubato captivant des deux Poèmes de Scriabine). Enchaîner la Sonate n°5 de Scriabine (un condensé de jaillissement vaporeux) puis la Valse de Ravel montre d’étonnantes similitudes compositionnelles, une fraternité d’univers personnels troublants. Même leur inventivité classique ou passionnément romantique paraît interchangeable : classicisme de la Sonatine de Ravel, foudroiement des Sonates de Scriabine… mais chiasme révélateur ici, concernant les Valses, les caractères s’inversent : Ravel est bien un visionnaire inclassable et Scriabine, quêteur d’infini, un classique mais si subtil et sensuel facétieux… La Valse est le point d’orgue d’un récital où triomphent le goût et le tempérament d’une musicienne de haute voltige : son clavier est vaporeux, véneneux, d’une transe superlative. C’est peu dire.

Ravel, Scriabine, comme beaucoup ont aimé en peinture affronter dans leur période cubiste, Braque et Picasso : un même génie à … quatre mains. De tout évidence ce jeu des confrontations, affinités, allusions miroitantes distingue d’abord le toucher funambule, arachnéen de la pianiste coréenne HJ LIM. La syncope féerique, l’ivresse intérieure, la cabrure énigmatique (décidément le premier des deux Poèmes opus 32 de Scriabine reste notre préféré, plage 16)… Il y a une évidente parenté de ton, de style, de caractère entre les deux compositeurs : c’est toute la valeur de ce programme magnifiquement conçu, subtilement emporté par une pianiste au talent très original. Dans l’arène des grands du piano, au registre féminin, les vrais talents sont rares : aux côtés des Alice Sara Ott et surtout Yuja Wang chez DG, HJ LIM fait figure de challenger.

Prochain concert de HJ LIM à Paris, le 10 mars 2014 au Théâtre du Palais Royal (Ravel, Chopin, Beethoven). Réservations : 01 42 97 40 00 ou www.theatrepalaisroyal.com

HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel. 1 cd Erato. Enregistrement réalisé en avril 2012 à Liverpool.