COMPTE-RENDU, critique concert piano. La Roque, le 13 août 2019. Benjamin Grosvenor, piano. Schumann, Chopin, Liszt


COMPTE-RENDU, concert piano. La Roque d’AnthĂ©ron, Parc du chĂąteau de Florans, le 13 aoĂ»t 2019. Benjamin Grosvenor, piano. Schumann, Chopin, Liszt
 Par notre envoyĂ© spĂ©cial YVES BERGÉ… Depuis sa finale remportĂ©e au Concours de la BBC, Ă  l’Ăąge de onze ans, le jeune pianiste britannique, vingt-sept ans, originaire de Southend-on-Sea, dans le ComtĂ© de l’Essex, parcourt le monde et fascine par sa technique et sa sensibilitĂ©. LaurĂ©at de plusieurs prix, il enregistre son premier disque chez Decca Ă  onze ans ! Ce disque, consacrĂ© Ă  Chopin, Liszt, Ravel, est unanimement saluĂ© par la critique internationale. (Grammophon Awards et Diapason d’or!). C’est un programme en crescendo qu’il nous offrait ce mardi 13 aoĂ»t 2019 au Festival International de piano de La Roque d’AnthĂ©ron. Des piĂšces essentiellement romantiques de Robert Schumann (1810-1856), FrĂ©dĂ©ric Chopin (1810-1839), Franz Liszt (1811-1886) et plus modernes de LeoĆĄ Janáček (1854-1928) et SergueĂŻ Prokofiev (1891-1953).

Oeuvre de jeunesse de Robert Schumann, BlumenstĂŒck, littĂ©ralement morceau de fleurs ou par prolongement bouquet de fleurs, (Blumenstrauss) est Ă©crit autour d’un seul thĂšme, inlassablement varié ; beaucoup de grĂące, de clartĂ© dans le jeu du pianiste britannique qui n’en rajoute pas pour faire plus « romantique ».. Schumann pose une partition, Ă  l’apparence facile, mais oĂč les deux mains, dans une polyphonie de questions-rĂ©ponses, se partagent les difficultĂ©s et les motifs mĂ©lodiques, la main gauche n’Ă©tant pas, comme trop souvent, l’accompagnement, le faire-valoir de la main droite, plus libre, plus mĂ©lodique. Ici, au contraire, les deux dĂ©roulent le thĂšme, se chevauchent, s’entrelacent, mĂ©taphore du bouquet qui se crĂ©e devant nous, cadeau de Robert Ă  Clara dont il Ă©tait fou amoureux, elle, l’immense pianiste, de neuf ans sa cadette, lui, cherchant sans cesse sa voie, entre ses Ă©tudes de Droit Ă  Leipzig, sa carriĂšre de pianiste-compositeur, sans compter ses conflits incessants avec le terrible beau-pĂšre Friedrich Wieck, l’un des plus cĂ©lĂšbres professeurs de piano de l’Ă©poque. Mais la musique, plus que la jurisprudence, sera son refuge. Schumann le prouve encore avec cette deuxiĂšme Ɠuvre au programme : le cycle des Kreisleriana, opus 16, Ă©voque le maĂźtre de chapelle Johannes Kreisler, personnage crĂ©Ă© par Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (1776-1822), familiĂšrement orthographiĂ© E.T.A Hoffmann, Ă©crivain romantique, Ă©crivain, musicien, dessinateur ; Hoffmann inspirera de nombreux artistes dont le plus cĂ©lĂšbre Jacques Offenbach qui lui consacrera son seul opĂ©ra non bouffe: Les Contes d’Hoffmann en 1881.
Schumann compose certainement, ici, ses plus belles pages pour le piano, s’identifiant tour Ă  tour au mĂ©lancolique EusĂ©bius ou au passionnĂ© Florestan, entre rĂȘverie et impulsivitĂ© qui seront ses traits de caractĂšres majeurs. Tout l’idĂ©al romantique est lĂ . Chaque piĂšce est ainsi divisĂ©e en deux parties distinctes. Kreisler est dĂ©crit par Hoffmann comme un maĂźtre de chapelle Ă©trange, emportĂ©, spirituel, sensible, crĂ©ativitĂ© dĂ©bordante, sensibilitĂ© excessive, alter ego d’Hoffmann et de… Schumann  ce qui permet Ă  ce dernier de composer ce florilĂšge de sentiments divers! La magnifique lettre de Robert Ă  Clara (Clara Wieck qui deviendra Clara Schumann !) du 3 mai 1838 tĂ©moigne de cet emportement passionnĂ©: Des mondes tout Ă  fait nouveaux s’ouvrent devant moi. J’ai composĂ© en quatre jours les Kreisleriana. Toi et ta pensĂ©e les dominent complĂštement ; je veux te les dĂ©dier. J’ai remarquĂ© que mon imagination n’est jamais si vive que lorsqu’elle est anxieusement tournĂ©e vers toi…C’est ainsi, ces jours derniers encore, et en attendant une lettre de toi, j’ai composĂ© de quoi remplir des volumes. Musique extraordinaire, tantĂŽt folle, tantĂŽt grave et rĂȘveuse. Tu ouvriras de grands yeux quand tu la dĂ©chiffreras. Vois-tu, j’ai l’impression que je vais finir par Ă©clater de musique, tant les idĂ©es se pressent et bouillonnent en moi quand je songe Ă  notre amour ».
Dans ces huit piĂšces pour piano aux tempi et aux atmosphĂšres contrastĂ©s (« ExtrĂȘmement agitĂ©, trĂšs intime, un peu plus lent, encore plus vif, plus animĂ©, rapide et comme en jouant… »),  on retrouve tous les Ă©tats-d’Ăąme du compositeur.

 

 

Benjamin Grosvenor : Romantisme so british !

 

 

 

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Grosvenor arrive Ă  les sublimer par un jeu prĂ©cis, sans emphase, brillant ou enfantin, survoltĂ© ou simple. On passe de motifs trĂšs rapides Ă  des motifs de quelques notes, clins d’Ɠil aux comptines de notre enfance, harmonies trĂšs classiques ou frottements judicieux parfois dissonances. On passe d’une Ă©criture trĂšs mĂ©lodique Ă  une polyphonie soudainement austĂšre, proche d’un Choral de Bach ! MĂ©lodies calmes puis chevauchĂ©es d’arpĂšges ininterrompus, entre quĂȘte et dĂ©sespoir. Si les pianos Steinway sont rois Ă  la Roque, brillants et majestueux, Grosvenor a choisi de jouer sur un piano Bechstein, de facture allemande, plus rond et sensuel. Robert Ă©crit Ă  Clara : « Dans certaines parties, il y a un amour vraiment sauvage, et ta vie et la mienne et beaucoup de tes regards ! » Entre passion et angoisse, trĂšs belle interprĂ©tation sensible et puissante.

On change complĂštement d’univers avec la Sonate pour piano 1er octobre 1905 de LeoĆĄ Janáček, Ă©voquant la mort tragique d’un ouvrier de Brno, assassinĂ© par baĂŻonnette en dĂ©fendant l’UniversitĂ© de sa ville, le 1er octobre 1905! Si le compositeur est passĂ© Ă  la postĂ©ritĂ© grĂące, essentiellement, Ă  son opĂ©ra JenĆŻfa en trois actes composĂ© en 1904, cette sonate est trĂšs emblĂ©matique de son style, ses deux mouvements s’inscrivant dans l’univers expressionniste du compositeur tchĂšque :
1 Le Pressentiment : Allegro tragique, noté con moto, agitation du pressentiment que recrée merveilleusement Benjamin Grosvenor.
2 La Mort : Adagio ; appel torturé, nombreux silences introspectifs, puis motifs minimalistes que le pianiste dessine comme un orfÚvre ; il attaque puis laisse résonner, pulsation réguliÚre aux sonorités étrangement médiévales.
Le cycle Visions fugitives, opus 22 de SergueĂŻ Prokofiev permet Ă  Grosvenor d’explorer les affres du XX Ăšme siĂšcle. Il s’inspire, pour cette Ɠuvre, de poĂšmes de son ami Constantin Dmitrievitch Balmont (1867-1942), poĂšte symboliste franco-russe qu’il rencontre plusieurs fois en France et en Russie. Vingt piĂšces pour piano, composĂ©es entre 1915-1917, aux titres trĂšs Ă©vocateurs, l’indication de vitesse habituelle (lent, rapide…adagio, allegro…) Ă©tant systĂ©matiquement agrĂ©mentĂ© d’une indication plus expressive Lentamente-Introduction/Andante-PiĂšce en forme d’arabesque/Allegretto-Danse/Animato-PiĂšce pleine d’Ă©nergie aĂ©rĂ©e…
Le début est un balancement dissonant, suivi immédiatement par un thÚme trÚs ludique, joyeux, puis une atmosphÚre impressionniste surprenante, ensuite un morceau vif qui rappelle Satie ! Un enchaßnement en arpÚges main gauche quand la main droite se balade dans tous les registres ; sur cet ostinato main gauche et cette main droite si libre, Grosvenor est prodigieux, un toucher exquis, agile.

Le pianiste termine son rĂ©cital en apothĂ©ose. Il joue la RĂ©miniscence de Norma de Franz Liszt, arrangement titanesque de l’opĂ©ra de Vincenzo Bellini (1801-1835) La Norma. On sait que le compositeur hongrois, pianiste Ă©blouissant, Ă©tait un spĂ©cialiste des arrangements, paraphrases, rĂ©miniscences d’opĂ©ras : Wagner, Verdi et tant d’autres, l’ont inspirĂ©. C’est trĂšs impressionnant techniquement et le pianiste britannique maĂźtrise toutes les difficultĂ©s, il se transcende et tout l’opĂ©ra est devant nous : airs, chƓurs, passages symphoniques… ; l’intrigue semble dĂ©filer devant les spectateurs Ă©bahis ! Moment fort du concert . Deux mains et c’est tout l’orchestre qu’on entend ! Prodigieux ! Par notre envoyĂ© spĂ©cial YVES BERGÉ

 

 

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Festival International de piano de La Roque d’AnthĂ©ron
Parc du Chùteau de Florans, mardi 13 août 2019.
Crédit photo : © Christophe Grémiot

‱ RĂ©cital de piano : Benjamin Grosvenor
‱ BlumenstĂŒck opus 19 de Robert Schumann
‱ Kreisleriana, opus 16 de Robert Schumann
‱ Barcarolle en fa # majeur opus 60 de FrĂ©dĂ©ric Chopin
‱ Sonate pour piano 1er octobre 1905 de Leoơ Janáček
‱ Visions fugitives, opus 22 de Sergueï Prokofiev
‱ RĂ©miniscence de Norma de Franz Liszt, d’aprĂšs l’opĂ©ra de Vincenzo Bellini