ARTE. L’Ariadne enceinte de Katie Mitchell (Aix 2018)

arte_logo_2013ARTE, dim 19 janv 20, minuit. R. STRAUSS : Ariadne auf Naxos, Aix 2018 (Davidsen, Orch de Paris, Albrecht). En replay sur Arte.tv, jusqu’en dĂ©c 2021; accessible aussi sur YOUTUBE en version intĂ©grale. De toute Ă©vidence Katie Mitchell Ă©vacue ce qui la gĂȘne et dilue l’essentiel dans une mise en scĂšne qui cite visuellement l’art dĂ©co, mais s’agite beaucoup, produisant des dĂ©placements confus qui nuisent terriblement Ă  la lisibilitĂ© des situations ; le profil du jeune compositeur (uniquement prĂ©sent dans la comĂ©die du Prologue et rĂŽle travesti), la gravitĂ© soudaine de la soprano qui deviendra dans l’opĂ©ra proprement dit (Ariadne auf Naxos) Zerbinette est Ă  peine mise en lumiĂšre : pourtant quel contraste avec sa lĂ©gĂšretĂ©, et insouciance virtuose dans l’ouvrage lyrique qui suit.
L’urgence des prĂ©paratifs qui prĂ©cĂšdent l’opĂ©ra, et donc l’improvisation nĂ©cessaire comme le climat des coulisses avant la reprĂ©sentation, sont totalement absents. Tout est convenu et se succĂšde sans surprise (le maĂźtre Ă  danser perchĂ© sur ses talons de Queen dĂ©lurĂ©e !!!). Pour exprimer la mĂ©tamorphose qui se produira bientĂŽt dans l’esprit de la pauvre Ariane abandonnĂ©e par ThĂ©sĂ©e, mais sauvĂ©e par sa rencontre avec le dieu Bacchus, Mitchell invente ainsi une Ariane enceinte, prĂ©occupĂ©e par son bĂ©bĂ© Ă  naĂźtre
 gestation qui Ă©voque un travail souterrain qui impacte Ă©videmment la dĂ©marche et le comportement de la « diva » 

 

 

 

Ariadne confuse et prosaĂŻque…

 

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Au mĂ©pris du drame originel, conçu par Strauss et son librettiste Hofmannshtal, comme Warlikowski ou Tcherniakov, Mitchell invente des relations qui ne sont pas dans la partition originelle : ainsi l’attirance du compositeur pour Zerbinette, duo manquĂ© qui tombe Ă  plat. C’est gadget mais trĂšs Ă  la mode parmi les pseudo metteurs en scĂšne. De mĂȘme, elle nous afflige en remĂąchant la thĂ©matique du genre, dĂ©sormais dĂ©clinĂ©e Ă  toutes les sauces : ici les femmes sont viriles (l’épouse du mĂ©cĂšne a des airs de lesbienne assumĂ©e, d’autant que son mari s’affiche en robe rouge
 Elle participe volontiers au jeu des chanteurs acteurs de la tragĂ©die) ; et les hommes sont naturellement effĂ©minĂ©s : les 3 figurants danseurs qui doublent les comĂ©diens italiens sont habillĂ©s chacun d’une guĂ©piĂšre, marquant leur taille de 
 lolitas qui s’ignoraient ? Voyez le valet dĂ©lurĂ© / excitĂ© qui monte soudainement sur la table pendant l’air de Zerbinette et se dĂ©hanche et se contorsionne pour aguicher le chaland
 Quel sens Ă  ces dĂ©rives qui n’apportent rien ? PolluĂ©e par tant d’incongruitĂ©, la mise en scĂšne est un foutoir au royaume du grand n’importe quoi. Et dire que beaucoup de spectateurs risquent de dĂ©couvrir cette oeuvre si subtile comme on a dit, – produit du livret de Hugo von Hofmannsthal
 dans cette foire chaotique et dĂ©cousue.

Dans l’opĂ©ra qui suit, Ariane enceinte donc, n’est que rancoeur, raideur proche de l’hystĂ©rie aux aigus lancĂ©s en Ă©chos d’une tension bien laide
 oĂč est le mystĂšre ? oĂč est cette Ăąme meurtrie que les comĂ©diens italiens tentent de dĂ©rider. La dĂ©laissĂ©e tourne en rond, attablĂ©e ou debout autour de la table (de noces) oĂč ses partenaires s’agitent eux aussi confusĂ©ment.

CĂŽtĂ© interprĂ©tation, orchestralement comme vocalement soit c’est petit et serrĂ© ou tendu, soit cela est surlignĂ© et surexpressif sans beaucoup de nuances (les 3 nymphes / Dryades manquent de moelleux). DĂ©jĂ  saluĂ©e pour son format wagnĂ©rien, Lise Davidsen a des moyens qui sonnent ici mal dĂ©grossis, surjouant souvent sans la grĂące intĂ©rieure, les vertiges Ă©motionnels que savaient incarnĂ©s une Jessye Norman entre autres, ou une Schwarzkopf, dans le registre altier, aristocratique. La soprano norvĂ©gienne chante trop large et manque de cette finesse proche du texte qui a fait la valeur de ses ainĂ©es. Elle est faite davantage pour chanter les Wiesedonck-lieder de Wagner plutĂŽt que les mĂ©lodies arachnĂ©ennes de Strauss (mĂȘme si elle chante les Quatre derniers) ; la priĂšre et la langueur de Isolde plutĂŽt que les hĂ©roĂŻnes blessĂ©e, tendres : il y a du dragon dans cette voix puissante qui ne comprend pas la fragilitĂ© essentielle d’Ariane, femme vaincue par le destin et qui aspire pourtant Ă  s’élever.

La Zerbinette de la française Sabine Devielhe apporte une touche de fraĂźcheur Ă  la fois ingĂ©nue et tendre, – mĂȘme affublĂ©e d’un bĂ©ret de vieille confidente, un rien tassĂ©e, cheveux roux, raides, assĂ©nant ses leçons de sagesse et de clairvoyance amoureuse, Ă  une Ariane qui fait toujours la gueule ; mais la Française ne semble pas comprendre son texte : peu de consonnes, et un texte qui manque de prĂ©sence. Et la voix demeure quand mĂȘme petite. Trop. Il faut revenir Ă  nos fondamentaux pour ce rĂŽle parmi les plus vertigineux destinĂ©es aux vraies coloratouras Ă  l’opĂ©ra (c’est Ă  dire Ă  Rita Steich qui avait et le texte et la technique, et la couleur et le caractĂšre).
Le pire arrive enfin au mĂ©pris de toute lecture de la mythologie et des thĂ©matiques si subtiles qui y sont attachĂ©es, toutes souhaitĂ©es pourtant par les auteurs Straus et Hofmannsthal. Pas de rencontre salvatrice entre Ariane et Bacchus, l’enfant dieu sĂ©ducteur, d’une impertinence qui rĂ©gĂ©nĂšre : non ici Ariane accouche sur la table
 de ce mĂȘme Bacchus, nouveau nĂ© ; la lecture plaquĂ©e, dĂ©naturante de Mitchell reste dĂ©concertante pour le moins. Mais alors il aurait fallu plutĂŽt prsentĂ© ce spectacle comme l’Ariadne auf Naxos de Mitchell d’aprĂšs Strauss et Hofmannshtal.
Eric Cutler chante lui aussi avec ardeur mais parfois court sans guĂšre de finesse. Il est affublĂ© lui aussi d’un accessoire dont on cherche encore la signification : prĂ©sentant comme un roi mage, une boĂźte carrĂ©e, vitrĂ©e et Ă©videmment lumineuse. L’ardeur du dĂ©sir et la machine de rĂ©demption qui s’opĂšrent auprĂšs d’Ariane ont du mal Ă  se dĂ©ployer dans cette vision qui reste terre Ă  terre et incohĂ©rente : comment Ă©lucider la naissance de ce jeune bambin que Mitchell assimile au dieu salvateur surgissant dans la vie tragique d’Ariane?
Dans la fosse aixoise, Albrecht rate lui aussi sa direction, Ă©vitant toute voluptĂ© : tout sonne sec et petit, serrĂ©. Strauss ne va pas Ă  l’Orchestre de Paris, sans magie, sans nuances mystĂ©rieuses. Quel dommage. S’agissant du Festival aixois dont les opĂ©ras straussien sont une spĂ©cialitĂ© (avec ceux de Mozart), la production de Mitchell reste indigeste et gadget ; les interprĂštes, mal choisis. Frustrante soirĂ©e. Beau ratage agaçante et mise en scĂšne totalement incohĂ©rente.

 

 

Distribution
Direction musicale : Marc Albrecht
Mise en scĂšne : Katie Mitchell
DĂ©cors : Chloe Lamford
Costumes : Sarah Blenkinsop
LumiĂšre : James Farncombe
Dramaturgie : Martin Crimp
Responsable des mouvements : Joseph W. Alford

La Prima Donna / Ariane : Lise Davidsen
Le TĂ©nor / Bacchus : Eric Cutler
Zerbinetta : Sabine Devieilhe
Le Compositeur : Angela Brower
Le MaĂźtre de musique : Josef Wagner
Le MaĂźtre Ă  danser : Rupert Charlesworth
Arlequin : Huw Montague Rendall
Brighella : Jonathan Abernethy
Scaramuccio : Emilio Pons
Truffaldino : David Shipley
NaĂŻade : Beate Mordal
Dryade : Andrea Hill
Écho : Elena Galitskaya
Un officier : Petter Moen
Un perruquier : Jean-Gabriel Saint Martin
Un laquais : Sava Vemić
Le Majordome : Maik Solbach
L’Homme le plus riche de Vienne : Paul Herwig
Sa Femme : Julia Wieninger

Orchestre Orchestre de Paris

VOIR L’OPERA… En replay sur Arte.tv, jusqu’en dĂ©c 2021, et aussi sur youtube, version intĂ©grale : merci au Festival d’Aix en Provence de donner accĂšs Ă  ses rĂ©alisations passĂ©es. Le show du valet Ă  la guĂȘpiĂšre sur la table est Ă  1h24mn.