ENTRETIEN avec KAROL BEFFA, Ă  propos du cd “Talisman”

beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsENTRETIEN avec Karol Beffa, compositeur. L’éditeur Klarthe records dĂ©die un nouvel album (intitulĂ© « Talisman ») aux mondes poĂ©tiques du compositeurs KAROL BEFFA, peintre et alchimiste de climats d’un rare souffle suggestif. En format orchestral ou chambriste, les 5 pièces rĂ©centes constituent ainsi une nouvelle anthologie majeure ; elles tĂ©moignent d’une sensibilitĂ© Ă  part. Entre “Clouds” et “Clocks”, onirisme et fureur, le compositeur dĂ©voile certains secrets de fabrication, particulièrement inspirĂ© par les poètes et les Ă©crivains dont Borges… Aujourd’hui, Karol Beffa rĂ©flĂ©chit Ă  ce qui pourrait ĂŞtre un prochain opĂ©ra, et il compose pour l’horizon 2021, un « Tombeau » pour chĹ“ur et orchestre, afin de cĂ©lĂ©brer le 200 ème anniversaire de la mort de NapolĂ©on. Explications, Ă©claircissements Ă  propos de l’envoĂ»tement qui naĂ®t Ă  l’écoute du programme « Talisman » …

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Comment choisissez vous les textes que vous mettez en musique ? Dans le cas par exemple des Ruines circulaires ou du Bateau ivre ? Qu’est-ce qui vous inspire particulièrement dans ces deux textes ? Leur forme, leur sujet ?

Il arrive que je n’aie pas le choix et que le texte soit imposé pour des raisons liées à la commande. Ainsi des quatre contes musicaux dont j’ai écrit la musique : L’Œil du Loup (texte de Daniel Pennac), L’Esprit de l’érable rouge (texte de Minh Tran Huy), Le Roi qui n’aimait pas la musique (texte de Mathieu Laine), Le Roman d’Ernest et Célestine (texte de Daniel Pennac). Dans le cas du Roman d’Ernest et Célestine, France Culture désirait produire une fiction radiophonique qui serait tirée d’une œuvre de Pennac, et j’ai suggéré à la productrice Blandine Masson Le Roman d’Ernest et Célestine, un long texte que Daniel a écrit à partir de la série d’albums Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent. Autre exemple : il y a quelques années, j’ai été contacté par une dame qui voulait me commander un cycle de mélodies sur des poèmes d’une poétesse chinoise du XIIe siècle, dans leur traduction anglaise. Elle voulait que le cycle soit créé par un contre-ténor de sa connaissance, un Chinois vivant à Londres. Pour Fragments of China, j’ai donc retenu quatre poèmes de Li Qingzhao qui racontent tout un cycle amoureux, à l’image des quatre saisons : rencontre, premiers émois, amour réciproque, désamour et abandon. D’autres fois, les contraintes liées à la commande sont moins rigoureuses mais existent tout de même : « Je n’ai plus que les os… », pour chœur mixte (ou pour quatre voix solistes) sur un Sonnet de Ronsard, m’a été commandé en 2015 par Eric Rouchaud qui voulait que l’œuvre soit donnée dans le cadre d’un concert mettant en valeur la France des siècles passés.
Dans les cas que je viens de citer, il est question de mettre en musique un texte, qu’il s’agisse de vers (par exemple dans le cas d’une mélodie ou d’une pièce chorale) ou de prose (par exemple dans le cas de contes musicaux). En d’autres circonstances, j’ai pu être stimulé par le pouvoir évocateur de certaines de mes lectures, ou plus simplement j’ai été attiré par un titre, qui agit alors comme un déclencheur. Lorsque Akiko Suwanai m’a commandé mon deuxième concerto pour violon, en 2014, le fait que sa création devait avoir lieu à Yokohama m’a incité à aller fouiller dans ma mémoire du côté du Japon. Le roman de Kazuo Ishuguro, An Artist of the Floating World, m’avait beaucoup marqué lorsque je l’avais lu quand j’avais 16 ans. Je m’en suis inspiré, de  loin en loin, pour l’écriture de ce concerto que j’ai intitulé A Floating World… Je ne doutais pas à ce moment-là que, deux ans plus tard, Kazuo Ishuguro obtiendrait le Prix Nobel de littérature…

Pour ce qui est des Ruines circulaires, pour orchestre bois par deux, il faut savoir que je suis un fan absolu du poète et Ă©crivain argentin Jorge Luis Borges, qui est par ailleurs un passionnĂ© de mathĂ©matiques, un maĂ®tre du nonsense et de l’illusion. Comme ce gĂ©ant, je ressens une attirance forte pour le rĂŞve, l’absurde, la spĂ©culation intellectuelle et la logique. PlongĂ© très jeune dans son Ĺ“uvre foisonnante, j’ai Ă©tĂ© tout particulièrement sensible Ă  la nouvelle Les Ruines circulaires. Superbement Ă©crite, c’est un condensĂ© des obsessions de Borges : le labyrinthe, le double, les mises en abyme, le vertige de l’infini. Il se peut que Borges m’influence aussi sur un plan esthĂ©tique, en ce sens que j’essaie de trouver un analogue musical Ă  son style prĂ©cis, incisif, tranchant comme un scalpel. Et sa fascination pour les illusions m’a certainement encouragĂ© Ă  en rechercher des Ă©quivalents dans le domaine des sons. Pour Les Ruines circulaires, j’ai imaginĂ© des tuilages d’objets musicaux en transformation permanente. Ailleurs, je cherche un substitut sonore aux spirales, ou encore je m’efforce de suggĂ©rer la sensation d’un vertige par des montĂ©es infinies vers l’aigu ou des descentes infinies vers le grave.
Quant au Bateau ivre, c’est un poème que j’ai découvert dans ma prime adolescence et qui m’a fasciné, sans que je sois rebuté par l’hermétisme de certains de ses vers. Notez que Les Ruines circulaires comme Le Bateau ivre sont des titres somptueux et puissamment évocateurs. Dans notre Anagramme à quatre mains. Une histoire vagabonde des musiciens et de leurs œuvres, mon ami Jacques Perry-Salkow, un génie de la langue et des contraintes, a d’ailleurs trouvé plusieurs très belles anagrammes pour Le Bateau ivre, dont celle-ci : « Beauté virale ».

 
 

 

Y a-t-il des pièces dont vous aimeriez encore faire évoluer la forme (orchestration, développement, durée…) ?

C’est plutôt rare. Et comme vous pouvez vous en doutez, même si un compositeur le voulait, son éditeur aurait sans doute tendance à l’en dissuader pour des raisons pratiques. Si l’œuvre lui a été commandée comme imposé d’un concours, la partition, une fois imprimée, est achetée par les candidats et il est difficile de lui faire subir quelque modification que ce soit. Quand il s’agit de musique pour orchestre, je livre à l’éditeur une partition que j’estime fin prête, et qu’il envoie telle quelle à l’imprimeur. Lors des répétitions puis de la première, les musiciens jouent ce qui est écrit sur cette partition. Pendant ces répétitions, il m’arrive de demander quelques modifications. Elles sont notées par les musiciens sur leur partition et ils en tiendront compte lors de l’exécution de l’œuvre. J’incorpore ces changements dans le fichier numérique de ma partition et je l’envoie à l’éditeur pour qu’il en fasse tirer une seconde impression, définitive, qui inclura les modifications. Entre l’édition de la partition pour les répétitions et l’édition définitive, les variations ne portent que sur des détails de nuance ou d’indication de tempo. De toute façon, j’essaie d’avoir des partitions avec notations de nuance, de tempo ou de caractère les plus précises possible pour que les musiciens ne soient pas dans l’incertitude pendant la répétition.
Ce qui peut se produire, en revanche, c’est qu’une fois conçue, couchée sur le papier et créée, je m’aperçoive que je préférerais qu’une pièce soit publiée avec d’autres au sein d’un recueil. En 2004, j’ai écrit pour piano Voyelles (encore Rimbaud !). En 2010 une Toccata, et en 2011 un Prélude, les deux également pour piano. Comme ces trois pièces pouvaient à bon droit être considérées comme des Etudes (à chaque fois, je me suis posé un problème compositionnel que j’ai essayé de traiter sous ses différentes facettes), j’ai ultérieurement décidé d’intégrer ces trois pièces dans mon deuxième cahier d’Etudes, Six Nouvelles Etudes. Elles sont finalement devenues les Etudes 11, 12 et 9, respectivement.

 
 

 

On a l’impression que les cinq pièces composant votre CD Talisman se succédaient les unes en un enchaînement quasi parfait… Est-ce volontaire ? 

Je crois que c’est pure coïncidence ! Nous nous sommes d’abord entendus, mon ami clarinettiste Julien Chabod (du label Klarthe) et moi, pour imaginer un programme de CD qui inclut seulement des pièces enregistrées par Radio France, que celles-ci elles relèvent de la musique de chambre ou de l’orchestre. Une fois la sélection effectuée, il nous a semblé judicieux de débuter et de clore le CD par une pièce symphonique. Les Ruines circulaires figurent donc en première position, Le Bateau ivre en dernière. J’ai par ailleurs estimé bienvenu d’avoir une pièce motorique en position centrale : Destroy, qui s’inspire des musiques actuelles (funk, pop, techno…). Ne restaient plus que les deux autres pièces de musique de chambre : Talisman et Tenebrae. Et Talisman étant construite en quatre mouvements, il m’a semblé préférable de la faire figurer en deuxième position.

 
 

 

Une fascination pour le sombre, l’anxiété, l’inquiétude souterraine est perceptible dans les climats que vous développez. Est-ce l’une des clés de votre écriture ?

A mes débuts de compositeur, je pratiquais volontiers les atmosphères à la sensualité alanguie, l’onirisme, les mystères et les brumes… Sans pour autant renier mes premières amours, m’est venue, vers 2005, l’envie de me lancer dans l’exploration d’un univers plus accidenté, plus tumultueux, « de bruit et de fureur». Bref, sans renoncer à mes tendances apolliniennes, de tenter l’aventure du dionysiaque. Dans les deux cas, qu’il s’agisse de clouds (une musique faite de couleurs, d’harmonies, de textures, qui privilégie le contemplatif) ou de clocks (une musique faite de pulsation, de rythme, de dynamisme, qui privilégie l’énergie), les climats sont effectivement assez sombres.
Les titres de mes pièces s’en ressentent d’ailleurs : Les Ombres qui passent, pour violon, alto ou violoncelle et piano ; Cortège des ombres, pour clarinette, alto (ou violon, ou violoncelle) et piano ; Les Ombres errantes, pour clarinette, cor et piano (que Julien Chabod, Pierre Rémondière et Julien Gernay viennent d’enregistrer pour Klarthe). Mais aussi Éloge de l’ombre, pour harpe, ou Paysages d’ombres, pour flûte, alto et harpe. A tel point que mon éditeur m’a demandé, à moitié sérieusement, si je pourrais désormais éviter de mettre « ombres » dans mes intitulés… Mais d’autres titres vont dans le même sens : Tenebrae, pour flûte, violon, alto et violoncelle ; Dark, concertino pour piano et orchestre à cordes ; Paradise Lost, pour violoncelle et orchestre… Cette prédilection pour le crépusculaire, les demi-teintes, les atmosphères de tombée du jour viennent certainement du fait que je suis d’un naturel angoissé. Et notamment que je suis hanté par l’idée de la mort, la mienne ou celle de mes proches.

 
 

 

Y a-t-il d’autres œuvres pour orchestre sur lesquelles vous travaillez actuellement ?

Je viens de terminer la musique du Roman d’Ernest et Célestine, pour « orchestre Mozart » et récitant (ou récitants), cette fiction radiophonique de France Culture qu’a commandée Radio France. Comme toujours chez Pennac, le texte est subtil et se prête à plusieurs niveaux de lecture, selon les âges des auditeurs. En raison de la pandémie due au Covid-19, Radio France ne sait pas encore si l’œuvre pourra être enregistrée, comme prévu, en juin prochain, avec l’Orchestre philharmonique de Radio France. Plusieurs orchestres (dont l’Orchestre de Cannes et son directeur musical Benjamin Lévy) semblent eux aussi être intéressés par l’œuvre, ce qui me réjouit.
Dans le cadre de ma future résidence auprès du Musée de l’Armée, en avril-juin 2021, je dois écrire, pour le 200e anniversaire de la mort de Napoléon, un Tombeau pour chœur et orchestre. Il sera donné par l’Orchestre de la Garde républicaine et le Chœur de Paris Sciences et Lettres en mai 2021. Et enfin, pour sa 20e édition programmée en février 2021, le concours Piano Campus m’a commandé l’œuvre imposée pour les finalistes : un bref concerto pour piano qu’ils joueront avec le Concerto en sol de Ravel : un voisinage forcément intimidant, d’autant que Ravel est l’un des compositeurs que j’admire le plus.
J’ai par ailleurs un projet d’opéra, dont j’espère vivement qu’il pourra se réaliser. Il faut pour cela que l’œuvre puisse bénéficier d’une commande, et il faut aussi réunir les conditions d’une captation et d’une reprise. Plusieurs maisons d’opéra sont intéressées, mais il est encore un peu tôt pour en parler. Tragédie ou opéra-bouffe, drame ou opérette, opéra de chambre ou très grande forme… ce ne sont certainement pas les idées de livrets qui manquent.

 
 

 

Propos recueillis en avril 2020

 
 
 
 

 
 
CD

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LIRE aussi notre critique complète du cd KAROL BEFFA Talisman, paru dĂ©but mai 2020 chez l’Ă©diteur KLARTHE records :
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-talisman-oeuvres-de-karol-beffa-1-cd-klarthe-records/

beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsCD événement, critique. TALISMAN : œuvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records) – C’est une manière d’anthologie délectable, car ce remarquable programme démontre l’étendue des capacités compositionnelles du Français (d’origine polonaise) Karol Beffa. On y relève dans le mode tonal assumé et réjouissant, les affinités électives qui nourrissent un parcours créatif singulier et personnel : Bartok, Ravel et son homologue en Pologne Karol Szymanowski et Lutoslawski. Mais aussi Berg, Dutilleux, Ligeti… Chez Beffa, la matière sonore s’illumine de l’intérieur, déroulant une somptueuse opportunité pour les instruments de briller dans la profondeur, jamais dans l’artifice… Ce ne sont pas les pièces réunies dans ce programme qui nous contrediront, tant la sensibilité poétique de Karol Beffa conduit l’orchestre à explorer toujours plus loin le caractère et l’atmosphère de climats inédits. On y décèle pour notre part le goût de la texture orchestrale apte à suggérer et caractériser, cette même fascination du sombre et du grave qui fait aussi l’inspiration majeure de Philippe Hersant. CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2020
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-talisman-oeuvres-de-karol-beffa-1-cd-klarthe-records/

 
 

 
 
 

 

CD événement, critique. TALISMAN : œuvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records)

beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, critique. TALISMAN : Ĺ“uvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records) – C’est une manière d’anthologie dĂ©lectable, car ce remarquable programme dĂ©montre l’étendue des capacitĂ©s compositionnelles du Français (d’origine polonaise) Karol Beffa. On y relève dans le mode tonal assumĂ© et rĂ©jouissant, les affinitĂ©s Ă©lectives qui nourrissent un parcours crĂ©atif singulier et personnel : Bartok, Ravel et son homologue en Pologne Karol Szymanowski et Lutoslawski. Mais aussi Berg, Dutilleux, Ligeti… Chez Beffa, la matière sonore s’illumine de l’intĂ©rieur, dĂ©roulant une somptueuse opportunitĂ© pour les instruments de briller dans la profondeur, jamais dans l’artifice… Ce ne sont pas les pièces rĂ©unies dans ce programme qui nous contrediront, tant la sensibilitĂ© poĂ©tique de Karol Beffa conduit l’orchestre Ă  explorer toujours plus loin le caractère et l’atmosphère de climats inĂ©dits. On y dĂ©cèle pour notre part le goĂ»t de la texture orchestrale apte Ă  suggĂ©rer et caractĂ©riser, cette mĂŞme fascination du sombre et du grave qui fait aussi l’inspiration majeure de Philippe Hersant.

FĂ©ru de littĂ©rature comme de poĂ©sie, Karol Beffa se montre inspirĂ© par la prose flamboyante et onirique de l’Argentin Borges dont les Ruines Circulaires (2002) produisent in fine la partition qui ouvre ce programme de 5 pièces. Le compositeur s’approprie la figure du sorcier dĂ©miurge prĂŞt Ă  crĂ©er un nouvel ĂŞtre capable des mĂŞmes pouvoirs pour l’imaginaire… Ainsi si son “fils” naĂ®t de ses propres rĂŞves, le Sorcier reçoit la rĂ©vĂ©lation de ses propres origines par le dieu du feu qui en Ă©lectrisant sa crĂ©ature, l’a rendu vivante ; mais il l’a initiĂ© au secret de ses origines : lui-mĂŞme (le Sorcier) n’est que l’image vivante d’un rĂŞve rĂ©pliquĂ© ; son immortalitĂ© montre qu’il n’a rien de mortel ni de naturel… Beffa plonge dans la matière suspendue du fantasme ; semble exprimer jusqu’aux attentes intimes du Sorcier-dieu, Ă©tirant l’espace et le temps, en une texture suave, dense, Ă©nigmatique. On y perçoit l’hommage au Wagner de Tristan, au Debussy de PellĂ©as ; la musique y pense et suggère ; rien n’y est description mais plutĂ´t passage, mĂ©tamorphose… de l’étoffe des rĂŞves justement. D’autant plus perceptible et tactile grâce ici Ă  la sensibilitĂ© des instrumentistes du Philharmonique de Radio France, en particulier les cordes. Mais Ă  notre avis, le chef aurait pu jouer davantage sur la transparence, en intensifiant tout autant la charge dramatique.

Bel effet de transition avec Talisman de 2018, qui associe la clarinette et un trio pour cordes et piano. La pièce donne le titre de l’album : le premier mouvement (“MystĂ©rieux”) prolonge l’ambiance enivrĂ©e, mystĂ©rieuse – inquiĂ©tante des Ruines circulaires. MĂŞme si Beffa qualifie la pièce de sombre et mĂŞme de « sinistre » (cf l’esprit des ruines), les interprètes savent en dĂ©duire lĂ  encore un rayonnement subtil (palpitant mĂŞme dans le dialogue d’une frĂ©missante texture du second volet intitulĂ© « Contemplatif ») ; ils dĂ©ploient une soie Ă©nigmatique dans les deux morceaux extrĂŞmes, enveloppant le volet central, plus agitĂ© et dramatique. Y dialoguent entre autres, la sombre facĂ©tie de la clarinette aux lueurs scintillantes, qui se dĂ©robent toujours -, et le violon d’une idĂ©ale acuitĂ© expressive, tandis que le piano martèle comme un rictus dĂ©moniaque, le tĂ©nĂ©brisme, intranquille et indĂ©fectible du morceau.

Destroy (2006) illustre idéalement la poétique de Beffa dans la seule texture des cordes (ici la pièce est écrite pour quatuor à cordes et piano), animée par une pulsion rythmique inéluctable qui semble avancer dans le vide et inspirer au violon, une amplification frénétique jusqu’à la transe, suivi par le piano qui laisse in fine l’auditeur comme exténué, déconcerté. Superbe sensation de vertige ou d’apesanteur sonore en une danse syncopée qui aurait perdu tout repère. Avec le compositeur au piano, l’œuvre bénéficie d’une assise et d’une motorique, impeccables.

CLIC_macaron_2014Beau contraste avec l’âpreté glaçante, elle aussi pourtant dans le sombre le plus criard de Tenebrae (aux langueurs étales énigmatiques dans la seconde partie « Douloureux »); mais tout s’enchaîne dans l’ambitieuse pièce finale, Le Bateau ivre, partition récente de 2017, là encore inspirée par la littérature et la poésie ; et quelle poésie, en délire et hallucinations du divin Rimbaud, faiseurs de paysages et de révélations inouïs ; Karol Beffa exprime le cheminement de la nef, en sa course de plus en plus chahutée ; ses éclairs colorés, ses aspirations perdues. Tout un monde vacillant entre poésie contrôlée et folie affleurante. La transition avec le second volet de Tenebrae est idéale tant le début du Bateau semble une amplification orchestrale du climat de « Douloureux » ; la musique au delà des mots ; Beffa semble y déployer les mille et une nuances du désespoir le plus abyssal, le plus indicible, au violon solo, dans un ciel chargé de nimbes et miroitements éperdus ; le colorisme s’y déverse et s’électrise avec un raffinement inouï ; bel accomplissement orchestral, en écho de la première pièce de 2002, soit 15 ans plus ancienne, Les Ruines Circulaires. Le National de France s’enivre, entre volupté et inquiétude ; il semble plonger dans le coeur d’un ténébrisme, traversé d’éclairs et de brillances inédites, en un continuum et une course échevelée, inéluctable dont le climax progressif égale la transe du boléro ravélien : sa radicale saturation ; le dernier chant / cri d’un orchestre finalement libéré. Magistral.

 

 

 

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CD événement, critique. TALISMAN : œuvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records)

1. Les Ruines circulaires (2002)
Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Pascal Rophé

Talisman (2018)
Sanja Bizjak (piano), Patrick Messina (clarinette),
Lyodoh Kaneko et Young-Eun Koo (violon),
Allan Swieton (alto), Marlène Rivière (violoncelle)
2. Mystérieux
3. Contemplatif
4. Secco
5. Lent

6. Destroy (2006)
Quatuor Renoir et Karol Beffa (piano) – live recording

Tenebrae (2018)
Gustav Villegas (flûte), Guillaume Chilemme (violon),
Léa Hennino (alto), Victor Julien-Laferrière (violoncelle)
7. Sombre
8. Douloureux

9. Le Bateau ivre (2017)
Orchestre national de France, dir. Alain Altinoglu – live recording

 

 

 

ENTRETIEN AVEC KAROL BEFFA

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beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsENTRETIEN avec Karol Beffa, compositeur. L’éditeur Klarthe records dédie un nouvel album (intitulé « Talisman ») aux mondes poétiques du compositeurs KAROL BEFFA, peintre et alchimiste de climats d’un rare souffle suggestif. En format orchestral ou chambriste, les 5 pièces récentes constituent ainsi une nouvelle anthologie majeure ; elles témoignent d’une sensibilité à part. Entre “Clouds” et “Clocks”, onirisme et fureur, le compositeur dévoile certains secrets de fabrication, particulièrement inspiré par les poètes et les écrivains dont Borges… Aujourd’hui, Karol Beffa réfléchit à ce qui pourrait être un prochain opéra, et il compose pour l’horizon 2021, un « Tombeau » pour chœur et orchestre, afin de célébrer le 200 ème anniversaire de la mort de Napoléon. Explications, éclaircissements à propos de l’envoûtement qui naît à l’écoute du programme « Talisman » … Propos recueillis en avril 2020 / LIRE notre entretien complet avec Karol Beffa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

APPROFONDIR

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Précédent cd de Karol Beffa critiqué sur CLASSIQUENEWS

 

CD, critique. “CREATIONS” : QUATUOR VENDOME. Bacri, Beffa, Escaich, Connesson… (1 cd Klarthe records (2011-2016). Feux d’artifice de Karoll Beffa

http://www.classiquenews.com/can-critique-creations-quatuor-vendome-bacri-beffa-escaich-connesson-1-cd-klarthe-records-2011-2016/

 

CD, critique. Karol Beffa : Into the dark (Constraste, 1 cd Aparté 2013). L’ensemble Contraste (piloté par Johan Farjot) signe un album monographique dédié à l’écriture crépusculaire et savamment ombrée du compositeur franco-suisse Karol Beffa (né en 1973), C’est avec Thierry Escaich et Philippe Hersant sans omettre Philippe Manoury, l’un des compositeurs les mieux inspirés d’aujourd’hui, dont l’accessibilité des œuvres rend l’idée même de musique contemporaine, fraternelle, humaine, souvent enivrante

http://www.classiquenews.com/cd-karol-beffa-into-the-dark-constraste-1-cd-aparte-2013/

 

 

Prédécent livre de Karol Beffa critiqué sur CLASSIQUENEWS

 

LIVRE événement. KAROL BEFFA : Diabolus in opera (éditions Alma nuvis).

http://www.classiquenews.com/ddd/

 

 

 

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard). Le texte plus chronologique que biographique s’attache surtout à révéler la profonde unité et cohérence d’un œuvre ordinairement estimé comme éclectique, expérimentale, souvent inabouti du fait même de son incessante et continue quête structurelle. Toute la pensée de György Ligeti (1923-2006) reste un questionnement ontologique qui interroge la finalité même de la musique et le sens de sa forme transitoire. Et ce n’est certainement pas les entretiens cités par fragments ou celui intégré en fin d’ouvrage (édité pour partie dans la revue Commentaire en 2006) qui éclaire et élucide le « cas Ligeti »… bien au contraire. L’intelligence et la sensibilité suprême du compositeur l’auront préservé malgré une adolescence marquée par l’exil, hors de sa Transylvanie natale, puis la guerre et ses horreurs inoubliables… LIRE notre critique complète de la bio LIGETI par Karol Beffa : http://www.classiquenews.com/livre-evenement-compte-rendu-critique-gyorgy-ligeti-par-karol-beffa-editions-fayard/

 

 

 

 

 

Compte rendu de concert :

COMPTE-RENDU, critique récital. ENGHIEN LES BAINS, le 13 av 2019. Tristan Pfaff / CD critique (Ad Vitam) / 3 études de Karol Beffa

 

http://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-recital-enghien-les-bains-le-13-av-2019-tristan-pfaff-cd-critique-ad-vitam/

 

 

COMPTE-RENDU, critique récital. ENGHIEN LES BAINS, le 13 av 2019. Tristan Pfaff / CD critique (Ad Vitam)

BEFFA Karol douze etudes cd tristan pfaff piano critique cd classiquenewsCompte-rendu critique récital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt, et CD T.Pfaff/K. Beffa, (1 cd Ad Vitam). Un pianiste, un compositeur. Tristan Pfaff et le compositeur Karol Beffa étaient invités samedi 13 avril, par l’association Pianomasterclub, à l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains. Les douze études de Karol Beffa représentent l’essentiel de son œuvre pour piano. Tristan Pfaff en a créé l’intégralité en juillet 2014, puis les a enregistrées sous le label Ad Vitam (CD paru fin 2018). Ce concert permit d’entendre trois de celles-ci extraites du second cahier, au cœur d’un programme associant Chopin et Liszt.

Tristan Pfaff interprète Karol Beffa

Une heure de musique avec Tristan Pfaff ne laisse pas sur sa faim: le choix des œuvres, et pas des moindres, et la densité de son jeu ont fait de ce concert un moment intense où l’écoute ne se relâche jamais. Construit comme un triptyque, la Sonate n°2 opus 35, dite funèbre, de Chopin en est le premier tableau. Tristan Pfaff s’y engage avec toute la force de sa sincérité, lui donne souffle d’un bout à l’autre (premier mouvement), dans une tenue cependant qui se refuse à toute effusion démesurée, à l’impudique épanchement, à la prétention d’un pathos par trop démonstratif. Les voix chantent, timbrées admirablement quels que soient les registres (scherzo), sans excès. La main gauche tire du Pleyel des accents sombres, tour à tour voilés ou coulés dans le bronze, qui jamais ne plombent le flux musical, en particulier dans la marche funèbre empreinte d’une grande dignité de ton. Voilà Chopin bien servi par la classe de cet interprète dont les moyens pianistiques que beaucoup pourraient lui envier, demeurent au service de la justesse de l’expression comme de son élégance.

DU CONCERT AU CD… Les trois Ă©tudes de Karol Beffa, volet central, donnent un aperçu de l’homogène diversitĂ© des douze Ă©tudes formant le corpus dĂ©diĂ© au piano par le compositeur, qui occupent l’espace entier du CD rĂ©cemment paru chez Ad Vitam. Au cĂ´tĂ© du pianiste celui-ci se tient assis, comme pour insuffler, au fil des pages qu’il tourne, l’inspiration Ă  son interprète qui la fait sienne. On entend la 7ème, Ă  l’atmosphère mĂ©ditative, la 10ème « sur le nom d’Auvers », une pièce Ă©nergĂ©tique qui contraste avec ses alternĂ©s rapides, ses scansions rythmiques, ses traits articulĂ©s dans l’aigu, et ses vigoureuses octaves montantes Ă  la basse, et enfin la 11ème, dont la rĂ©fĂ©rence thĂ©matique Ă  la cinquième Valse sentimentale de Ravel nous amène dans un univers arachnĂ©en, mystĂ©rieux au dĂ©part, qui s’épaissit et s’assombrit en son centre dans le tissu serrĂ© de ses canons, et finit Ă©nigmatique. Tristan Pfaff en fin coloriste en dessine les espaces et les lignes enchevĂŞtrĂ©es avec clartĂ© et subtilitĂ©, et dĂ©joue avec le plus grand naturel les difficultĂ©s techniques, celles notamment relatives aux Ă©carts et aux dĂ©placements sur le clavier. L’ensemble Ă©coutĂ© au disque donne une impression familière, d’à la fois de nouveau et de connu, tant le langage musical est immĂ©diatement intelligible. Karol Beffa ne conçoit pas la crĂ©ation musicale ex nihilo: si le modèle « Ligeti » est omniprĂ©sent, il inscrit son Ă©criture dans le fil de ses aĂ®nĂ©s, Dutilleux, Debussy, Ravel, mais aussi Reich. Cette imprĂ©gnation sert la personnalitĂ© originale de ce compositeur qui, au-delĂ  de ses « tics » d’écriture, marque incontestablement de son sceau les pages de ces Ă©tudes. Tristan Pfaff, dĂ©dicataire de la douzième, la plus redoutable, signe ici un très beau disque oĂą sa sensibilitĂ© trouve un heureux terrain d’expression.

Revenons au concert avec le dernier tableau du triptyque: la Réminiscence de Norma de Liszt/Bellini. Tristan Pfaff en traduit l’esprit de bravoure dès les premières minutes et on mesure dans cette pièce aux difficultés innombrables, le talent de ce pianiste et le niveau de sa maîtrise technique. Une interprétation éblouissante mettant en valeur au-delà du pianisme lisztien l’envergure orchestrale, les tessitures vocales, en particulier dans le médium du clavier: il timbre et fait chanter ses pouces comme personne. Quelle éloquence, quelle exaltation dans le jeu! On en est soulevé, tout comme ses mains qui semblent ne plus toucher le clavier, volent au-dessus de lui. Le bis, fugace en comparaison, n’en sera pas moins brillant, avec Étincelles de Moszkowski dans l’arrangement d’Arcadi Volodos.

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Compte-rendu critique récital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt — À écouter: CD Karol Beffa, Douze études, par Tristan Pfaff, piano, label Ad Vitam Records, 2018.

Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard). Le texte plus chronologique que biographique s’attache surtout à révéler la profonde unité et cohérence d’un œuvre ordinairement estimé comme éclectique, expérimentale, souvent inabouti du fait même de son incessante et continue quête structurelle. Toute la pensée de György Ligeti (1923-2006) reste un questionnement ontologique qui interroge la finalité même de la musique et le sens de sa forme transitoire. Et ce n’est certainement pas les entretiens cités par fragments ou celui intégré en fin d’ouvrage (édité pour partie dans la revue Commentaire en 2006) qui éclaire et élucide le « cas Ligeti »… bien au contraire. L’intelligence et la sensibilité suprême du compositeur l’auront préservé malgré une adolescence marquée par l’exil, hors de sa Transylvanie natale, puis la guerre et ses horreurs inoubliables…
Biographe et essayiste de premier plan ici, le compositeur Karol Biffa saisit idéalement le paradoxe Ligeti, penseur plus que compositeur, créateur davantage que réalisateur. Si la forme parfaite n’existe pas, au moins Ligeti a le génie d’en poser les jalons initiateurs. L’énigme Ligeti se définit par son inachèvement même, son sens permanent de l’invention : d’où un catalogue de partitions particulièrement diversifié : chambriste, symphonique, solistique,… et lyrique : l’unique opéra le Grand Macabre (1974-1977) constitue ici le chapitre le plus marquant de la démarche et du travail de Ligeti (malgré la faiblesse reconnue de son livret) ; son délire poétique inspiré du gothique fantastique (de caractère bouffon, confronté au tragique du Requiem de 1965) a permis de réaliser concrètement le meilleur opéra contemporain des années 1970.
L’intérêt du texte revient au profil de son auteur qui est aussi compositeur. Chaque
partition est conceptualisé dans un contexte musical et rétabli dans le parcours d’une écriture constamment critique. Donc forcément insatisfaite. Du reste, en ce sens, Ligeti nous rappelle le sens de la formule d’un Stravinsky qui dans toutes ses conversations et entretiens rapportés, avait le génie du trouble plutôt que de l’explicitation.

Ligeti par Beffa
D’un compositeur l’autre : immersion directe

György LigetiLes grandes fresques orchestrales : Apparitions (1959), Atmosphères (1961), Lontano (1967)… ; l’introspection mĂ©ditative presque insupportable des Etudes pour piano (1985-2001) ; la grande poĂ©tique rythmique, de Continuum, 1968 au Concerto pour piano de 1988, sans omettre Clocks and Cloud de 1973, pièce maĂ®tresse sur le plan de l’esthĂ©tique, – et qui donne mĂŞme son titre Ă  la troisième partie du livre (« Clocks and Cloud : 1965-1980 »), comme l’irrĂ©sistible travail sur la texture et sa flamboyante plasticitĂ© (Sippal, Dobbal, Nadihegeduvel, 2000)… figurent au titre des plus grandes rĂ©alisations musicales et expressives de la seconde moitiĂ© du XXè. Chacun de ses jalons, est magistralement prĂ©sentĂ©, exposĂ©, analysĂ© dans une langue accessible et claire.
MarquĂ© par Bartok, mais aussi l’inĂ©luctable tragique de la guerre, Ligeti rĂ©ussit Ă  dĂ©ployer sa voix propre, en dehors de toutes chapelles postmodernes, hors des discours dogmatiques d’un Boulez, hors du champs temporel des minimalistes et rĂ©pĂ©titifs amĂ©ricains. La singularitĂ© de l’oeuvre ligetienne revient Ă  la biographie musicale propre du compositeur : un ami, un pĂ©dagogue, – certes professeur et compositeur donc (Ă  Hambourg et Ă  Darmstadt), qui fut surtout, et c’est le point essentiel de son Ĺ“uvre qui lui donne son ampleur et sa puissance spĂ©cifique, un penseur esthète au carrefour des disciplines, de la musique, de la littĂ©rature, de la peinture. Lecture incontournable. CLIC CLASSIQUENEWS de l’étĂ© 2016.

Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa. Editions Fayard. 460 pages. Parution : mai 2016. ISBN : 978 2 213 70124 0. Prix indicatif : 28 €. CLIC CLASSIQUENEWS de l’été 2016 (à ce titre intégré dans notre sélection de l’été 2016).

VIDEO : reportage Festival PrĂ©sences, janvier 2011 (Les 20 ans) : extraits de Requiem de Ligeti, sous la direction d’est Pekka-Salonen.

http://www.classiquenews.com/video-festival-presence-de-radio-france-janvier-2011-esa-pekka-salonen/

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard). Publication Ă©vènement au rayon “biographies” : le compositeur contemporain Karol Beffa dĂ©die une nouvelle biographie au compositeur nĂ© hongrois György Ligeti (1923-2006) et qui dut quitter son pays en 1956, après l’occupation par les chars russes de Budapest. En terre germanique (Vienne, Cologne, Hambourg…), Ligeti devient Ligeti, crĂ©ateur douĂ© d’une intelligence remarquable, d’une culture illimitĂ©e et d’une exigence musicale exceptionnelle. Il a composĂ© comme un Ă©crivain, dans la lignĂ©e de Bartok, au carrefour d’esthĂ©tiques diverses (post schoenbergienne, sĂ©rielle, spectrale…), toujours supĂ©rieurement maĂ®trisĂ©es. Combinant Ă  sa grande Ă©rudition, les ferments d’un instinct sĂ»r colorĂ© par un esprit facĂ©tieux “dada”, Ligeti s’est tenu Ă  bonne distance des dogmatisme et des concepts fumeux pseudo expĂ©rimentaux… Il incarne une trajectoire Ă  part, celle d’une personnalitĂ© totale. Admirateur, le compositeur Karoll Beffa complète une sĂ©rie de travaux prĂ©cĂ©dents, plutĂ´t convaincants mais majoritairement d’auteurs britanniques, Ă©lucidant de nombreux aspects de l’oeuvre de Ligeti (comme de sa personnalitĂ© et de ses goĂ»ts) jusque lĂ  peu abordĂ©s : le dernier Ligeti, son amour du timbre, les clĂ©s pour comprendre la quĂŞte musicale dans son ensemble. L’auteur du Grand Macabre (1974-1977) ne pouvait trouver ici meilleur avocat. Prochaine grande critique dĂ©veloppĂ©e dans le mag cd, dvd, livres de CLASSIQUENEWS.

 

 

 

 

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa, éditions Fayard, 464 pages. Parution annoncée le 18 mai 2016.

 

 

 

 

CD. Karol Beffa : into the dark (Constraste, 1 cd Aparté 2013)

cd-karoll-beffa-into-the-dark-cd-aparte-CLIC-de-classiquenews-Comptre-rendu-critique-cd-CLIC-de-classiquenews-de-juin-2015CD. Karol Beffa : Into the dark (Constraste, 1 cd ApartĂ© 2013). L’ensemble Contraste (pilotĂ© par Johan Farjot) signe un album monographique dĂ©diĂ© Ă  l’Ă©criture crĂ©pusculaire et savamment ombrĂ©e du compositeur franco-suisse Karol Beffa (nĂ© en 1973), C’est avec Thierry Escaich et Philippe Hersant sans omettre Philippe Manoury, l’un des compositeurs les mieux inspirĂ©s d’aujourd’hui, dont l’accessibilitĂ© des Ĺ“uvres rend l’idĂ©e mĂŞme de musique contemporaine, fraternelle, humaine, souvent enivrante. Karol Beffa fut le plus jeune titulaire de la chaire de crĂ©ation artistique au Collège de France (2012/2013) : une fonction lĂ©gitime si l’on constate ici l’Ă©tendue de ses facultĂ©s compositionnelles. Le Concerto pour alto et orchestre (2005) est avec DĂ©dale  (1999), la pièce la plus ancienne du programme de ce disque. Pour cordes seules, l’oeuvre dĂ©ploie et cultive des rĂ©sonances sombres (c’est le “dark side” d’un Beffa continĂ»ment inspirĂ© par l’ombre et la gravitĂ©), qui semblent au dĂ©marrage citer quelque Ă©pisode du Requiem de Berlioz. L’ensemble Contraste sait affirmer le caractère mĂ©ditatif et repliĂ©, si prenant par son aspiration funèbre, affichant perpĂ©tuellement un deuil viscĂ©ral. Le cycle fait entendre l’activitĂ© d’une dĂ©sespĂ©rance tenace, tel le parcours d’une malĂ©diction sinueuse qui chemine dans le dĂ©sespoir le plus profond et qui s’Ă©paissit par paliers ascendants. L’oeuvre affiche une rĂ©ussite indiscutable : elle acclimate sur le mode orchestral et concertant, la matière de Masques, partition antĂ©rieure pour violon et violoncelle. Le vif qui suit est plus agitĂ© voire convulsif  traversĂ© de spasmes inquiets. De notre point de vue, le compositeur y perd la cohĂ©rence de construction et sa charge Ă©motionnelle est sacrifiĂ©e pour un jeu purement formel.

Into the dark :

Karol Beffa, apĂ´tre de l’ombre, Ă©grène 1001 nuances de noir…

 

karol_beffa_603Plus nuancĂ©e, la matière du petit Concerto pour harpe de 2013 enchaĂ®ne une sĂ©rie de visions harmoniques dans un climat extatique oĂą l’interprète (Emmanuel Ceysson inspirĂ©) doit surtout faire chanter l’instrument soliste, vĂ©ritable rĂ©sonateur d’un sentiment d’enchantement presque enivrĂ© en tout cas nocturne. Le sombre et l’ombre, la nuit et le crĂ©puscule dessinent ici autant de plans d’un mĂŞme paysage qui rĂ©vèle, contrairement Ă  ce que laisse supposer le texte de prĂ©sentation, non pas la difficultĂ© de Karol Beffa Ă  atteindre une secrète unitĂ© de pièce en pièce, mais plutĂ´t sa grande cohĂ©rence d’inspiration : chaque partition scrupuleusement complĂ©mentaire et en rĂ©sonance entre elles, composant en nuances de noirs les plus tĂ©nus, ce “dark” proclamĂ© en couverture, comme la couleur de l’apĂ´tre Ă  l’obscuritĂ© flamboyante.
Ainsi, Ă©galement de 2013, Dark pour piano et cordes est d’une solennitĂ© jamais raide ni dĂ©clamation et lĂ  encore nocturne, dont le second Ă©pisode – hĂ©las-, s’affaiblit comme un pastiche de Rachmaninov.

CLIC D'OR macaron 200De 2012, les 4  chants sur les poèmes de Saint Jean de la Croix sont heureusement d’une toute autre qualitĂ© d’obscuritĂ©. Certes ils pâtissent malgrĂ© leurs climats d’imploration ardente, de l’articulation totalement inintelligible de la mezzo Karine Deshayes, qui se fourvoie dans un espagnol brumeux et mou. Mais la beautĂ© cuivrĂ©e, crĂ©pitante du timbre captive indiscutablement. Le premier chant : Un  pastorcico solo est embrasement;  Del  verbe divino nourrit une prière assoiffĂ©e et aussi inquiète sur un mode presque interrogatif;  Sin  arrimo y  con arrimo est plus apaisé  mais comme apeurĂ© et d’une douleur panique ;  ! Oh llama de amor viva est d’une introspection intime, secrète qui exprime les Ă©lans silencieux et rentrĂ©s des grands mystiques… autant de sentiments ciselĂ©s qui ici n’Ă©voquent pas les degrĂ©s du noir intĂ©rieur mais plutĂ´t toutes les marches les plus infimes d’une introspection ultime  articulant la foi comme une exploration du moi profond. HĂ©las que n’avons les textes intĂ©graux et leur traductions pour se dĂ©lecter de la collusion verbe et instruments, d’autant  que par les cordes seules, l’orchestre est loin d’accompagner simplement : il Ă©claire  aussi  chaque aspiration, chaque enjeux  Ă©motionnel  du texte. C’est pour nous le cycle le plus intĂ©ressant du programme enregistrĂ©. Sublime.

DĂ©dale, pièce que l’on connaĂ®t dĂ©jĂ  de longue date (crĂ©Ă©e en 1999), exprime mieux que tout dĂ©veloppement redit après lui, ce labyrinthe initiatique dont le secret et le mystère demeurent jusqu’Ă  la fin, intact, prĂ©servĂ© de tout dĂ©voilement. La pièce de 12 mn est un absolu chef d’oeuvre de concision et de construction dramatique : une ivresse aux cordes seules qui rĂ©capitule et englobe l’esprit des MĂ©tamorphoses de Strauss et La Nuit transfigurĂ©e de Schönberg : ses glissandi trahisent les sursauts du rĂŞve animĂ©, l’activitĂ© secrète de la psychĂ© toujours efflorescente et jamais dĂ©voilĂ©e. De l’aveu du compositeur, il s’agit du prolongement d’une lecture de Borges, mais aussi de la rĂ©miniscence d’un songe qui convoque une matière mouvante inaccessible. La section centrale plus dramatique et explicitement narrative concentre, aspire, exaspère toute vellĂ©itĂ© de la conscience, pour replier cette arche vers l’Ă©mergence de l’immatĂ©riel, comme au dĂ©but : dans des miroitements contenus mais bien actifs. Un chef d’oeuvre que chacun doit “vivre” et Ă©prouver au disque mais aussi au concert, comme une courte expĂ©rience fulgurante. Contraste menĂ© par Johan Farjot et Arnaud Thorette et la harpe enchantĂ©e, orphique de Ceysson signent une Ă©blouissante lecture de cette pièce du sublime.

cd-karoll-beffa-into-the-dark-cd-aparte-CLIC-de-classiquenews-Comptre-rendu-critique-cd-CLIC-de-classiquenews-de-juin-2015CD, compte rendu critique. Karol Beffa : Into the dark. Ensemble Contraste. Johan Farjot, direction. Avec Karine Deshayes (mezzo, Nuit obscure), Arnaud Thorette (violon, alto), Emmanuel Ceysson (harpe) et Karol Beffa (piano). 1 cd Aparté. Programme enregistré à Paris (Temple Saint-Marcel) en janvier et février 2013. Durée : 1h11mn. CLIC de classiquenews de juin 2015.