L’Italienne à Alger de Rossini à l’Opéra de Tours

rossini-portrait-gioachino-rossini-bigTOURS, Opéra. ROSSINI : L’Italienne à Alger. 1er, 3, 7 fév 2019. A l’époque où Rossini doué d’une inspiration débordante, jaillissante, multiple, compose serias et buffas, avec une déconcertante facilité, l’heure est à la facétie confrontant non sans équivoques savoureuses et travestissements délicieux voire sulfureux, Occident et Orient. En un aller retour des mieux inspirés. A Venise, Rossini présente en mai 1813, L’Italienne à Alger ; puis à Milan sur la scène de La Scala, en août 1814, c’est Le Turc en Italie. En si peu de temps, croiser les regards, jouer des points de vue pour nourrir des situations de plus en plus délirantes, relève d’un génie exceptionnel. Et tout cela prépare au sommet du genre buffa que demeure Le Barbier de Séville créé sur la scène de l’Argentina de Rome en 1816.

Isabella, maîtresse à Alger

L’italienne est un dramma giocoso (dans la tradition piquante, libre de Mozart) : l’intelligence féminine y est célébrée, tandis que les hommes qu’ils soient algériens ou italiens (le bey, Lindoro, Taddeo…) n’y paraissent que trop faibles ou crédules… Même l’épouse en titre du sultan, Elvira, bien que répudiée, tient tête, reste loyal à celui qui l’a écartée ; elle reçoit même pour son édification, une belle leçon de domestication conjugale, de la part de l’Occidentale par laquelle se réalise le drame …

SYNOPSIS. Acte I : Isabella, héroïne centrale, est aimée de Lindoro, tenu en esclavage à Alger par le bey Mustafa. Ce dernier entend se débarrasser de son épouse encombrante Elvira en la donnant justement à Lindoro. Lequel résiste car il aime toujours sa belle Isabella, laquelle surgit après un naufrage sur les côtes algériennes… Le bey découvre les charmes de la belle italienne Isabella et s’en éprend aussitôt.
Dans l’acte II, Isabella victorieuse a assujetti le bey Mustafa. Elle prend soin de garder auprès d’elle Lindoro qu’elle aime toujours. Isabella entend réconcilier Mustafa avec son épouse Elvira ; le bey fulmine, à la fois frustré et décontenancé par cette italienne incontrôlable (fameux quintette « Ti presento di mia mano… »). L’Italienne va plus loin : elle souhaite élever la dignité du bey à celle de « Papataci », titre fantaisiste et invention pure, grâce à laquelle, en une cérémonie parodique digne de Molière (le Bourgeois Gentilhomme), elle moque la naïveté et l’orgueil du sultan… lequel doit rester muet et sage devant toute adversité (s’il veut se montrer digne de cette insigne dignité).
En effet, les italiens (Isabella, Lindoro et Tadeeo qui accompagnaient la jeune femme) quittent le palais du bey et se sauvent en bateau. Obligé au silence et à l’inaction, Mustafa n’a plus que sa belle Elvira pour le reconforter et lui pardonner.

Avant Rosina, dans le Barbier de Séville (mezzo-soprano), Rossini confie à une alto, le personnage volontaire et redoutable d’Isabella, femme forte, au tempérament bien trempé. C’est une furie calculatrice qui a l’intelligence d’une stratège : séduisante et manupulatrice.
La verve de Rossini est à son sommet : jamais plus, après l’Italienne à Alger, le compositeur ne développera une telle facilité génial dans le genre buffa délirant. Le raffinement et l’invention de l’écriture s’y montrent égaux dans l’acte I et puis II, ce qui n’est pas forcément le cas dans les opéras qui suivent.

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ROSSINI : L’Italienne à Alger à L’Opéra de TOURS
3 représentations seulement

Vendredi 1er février 2019 – 20hboutonreservation
Dimanche 3 février 2019 – 15h
Mardi 5 février 2019 – 20h

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RESERVEZ VOTRE PLACE
http://www.operadetours.fr/l-italienne-a-alger

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ROSSINI : L’Italienne à Alger
Dramma giocoso en 2 actes
Créé le 22 mai 1813 au Teatro San Benedetto de Venise
Livret de Angelo Anelli

Coproduction Opéra National de Lorraine, Opéra-Théâtre de Metz Métropole

Direction musicale: Gianluca Martinenghi
Mise en scène: David Hermann
Assisté de Karin Maria Piening
Décors: Rifail Ajdarpasic
Costumes: Bettina Walter
Lumières: Fabrice Kebour
Assistant: lumières Alexis Koch
Masques: Cécile Kretschmar

Isabella: Chiara Amarù
Mustafà: Burak Bilgili
Lindoro: Patrick Kabongo
Elvira: Jeanne Crousaud
Taddeo: Pierre Doyen
Zulma: Anna Destraël
Haly: Aimery Lefèvre

Choeur de l’Opéra de Tours
Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours
La production créée en 2012, passée par Nancy en juin 2018, brille par son efficacité, une intelligence dramatique qui révèle le génie buffa de Rossini. Belle réussite.

Compte-rendu, opéra. Toulouse, Capitole, le 29 mai 2016; Gioacchino Rossini : L’Italienne à Alger ; Laura Scozzi ; Antonio Fogliani.

Avant de parler de cette mise en scène qui ne plaît pas à tout le monde, il est important de saluer une distribution rossinienne intéressante. Tout d’abord Isabelle est incarnée par une grande spécialiste du rôle, l’italienne Marianna Pizzolato. Cette grande et belle voix claire de projection et profonde de timbre fait merveille. La technique vocale est parfaite avec lors des reprises des abellimenti de grande virtuosité. Les aigus sont dardés et les graves pulpeux. L’homogénéité du timbre, la longueur du souffle, les trilles parfaitement réalisés confirment une belcantiste de haut vol. Son amoureux le ténor Maxim Mironov est un Lindoro de rêve tant vocalement que scéniquement. Le ténor russe a une voix agréablement sucrée sans mièvrerie. Lui aussi a un timbre d’une homogénéité parfaite et vocalise admirablement. C’est pourtant son legato et son utilisation de nuances et des couleurs qui font tout le prix de ses délicieuses cavatines. Pietro Spagnoli est un Mustafà intéressant, connu du monde entier. Sans avoir la beauté vocale du duo d’amoureux, il sait utiliser sa technique impeccable pour rendre hommage à la diabolique partition de Rossini. L’aisance scénique lui permet de traverser toutes les épreuves que lui réservent Rossini et Scozzi, avec flegme.

 

 

 

L’humour est aux commandes et certains rient jaune

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En Taddeo, Joan Martín-Royo sait rendre sympathique ce rôle peu valorisant. La Zulma de Victoria Yarovaya est agréable de timbre et sa présence dans les ensembles est remarquable. Seuls Gan-ya Ben-gur Akselrod en Elvira au timbre acide et Aimery Lefèvre en Haly à la voix ce jour trop discrète sont un peu en dessous des attentes. Le choeur d’homme du Capitole est agréable à tout moment, très présent sans trop de brutalité dans les choeurs un peu rustres.
L’orchestre dirigé par Antonio Fogliani est virtuose mais un peu trop présent. Les tempi manquent  de souplesse et les crescendi ne sont pas assez grisants dans les finals. La direction est un peu trop ferme et manque de rubato.
MISE EN SCENE. Quand à la mise en scène, il faut bien dire que son humour est décapant et que le visage de l’exploitation de la pauvreté, de la prostitution ainsi dénoncé, n’est forcement pas au goût de tous. Pourtant notre beau pays a du mal a lutter contre la prostitution et les mâles de notre pays n’y renoncent pas, tout civilisés qu’ils se prétendent. Alors le sexe dans sa violence ainsi mis en scène avec en gros plan un couple sexy qui se massacre dès avant le lever de rideau … et qui finira avec des visage tuméfiés fait choc. Et ces danseurs doués, Elodie Ménadier et Olivier Sferlazza, vont décliner à la manière d’une bande dessinée satyrique le mal qu’un homme et une femme peuvent se faire qui est sans limites… Match qui sera gagné au filet par la femme.

Et le message est au final assez bienveillant. C’est l’amour d’Isabella et Lindoro qui justifie tous les moyens employés pour retrouver son droit d’exister. Le sexe banal et frénétique, (comme un lapin) de Mustafa, décrit bien une forme d’activité que ne renient pourtant pas les plus puissants, avec l’argent plus généreusement donné que toute autre chose. Isabella bien en chaire et imaginative (l’initiation de Mustafa au rite sado-maso) sait rendre un peu de vie au puissant Bey qui s’ennuie ferme dans sa vie comme au lit…

Elles, prostituées sur talon aiguilles, pauvres filles calibrées,  sans vie propre, habillées des fantasmes les plus ringards, sont bien fades. Même le strip-tease intégral est moribond. Le sexe si banalement robotisé est mortel. L’audace de Laura Scozzi a donc été de tendre un miroir à notre société dite cultivée qui ne sait pas faire évoluer la bestialité tapie au fond de trop d’hommes. C’est leur tendre un miroir de mortel ennui sur leur sexualité, à la manière du film Shame, alors que la vie exulte en Isabella, qui sait ne pas se laisser enfermer et libère les esclaves (du sexe pour le sexe?).
Le seul regret sera celui d’avoir été trop distrait de la perfection vocale du couple d’amoureux. Occuper les chanteurs à tout moment et leur faire faire des choses pour faire quelque chose… n’est pas notre conception du jeu à l’opéra.
La suavité du chant de Maxim Mironov en Lindoro ne gagne rien à faire du bricolage ou tailler un bosquet… Isabella au bain est bien venue, mais lui faire éplucher des légumes ou s’agiter au ménage n’apporte rien. Les décors tournants sont la vraie originalité qui permet très rapidement de changer de pièce tout en percevant le huis-clos de l’ennui.
Laura Scozzi a fait mieux que moderniser cet opéra emplumé et enturbanné : elle a décapité le mythe de la prétendue liberté sexuelle actuelle qui autorise l’asservissement.

Compte-rendu, opéra.Toulouse,Capitole,le 29 mai 2016; Gioacchino Rossini (1792-1868): L’Italienne à Alger, dramma giocoso en deux actes sur un livret d’Angelo Anelli créé le 22 mai 1813 au Teatro San Benedetto,Venise; Nouvelle coproduction avec le Staatstheater de Nuremberg (février 2017); Laura Scozzi,mise en scène; Natacha Le Guen de Kerneizon, décors; Tal Shacham, costumes; François Thouret, lumières; Avec: Marianna Pizzolato, Isabella; Maxim Mironov, Lindoro; Gan-ya Ben-gur Akselrod, Elvira; Pietro Spagnoli, Mustafà; Joan Martín-Royo, Taddeo; Victoria Yarovaya, Zulma; Aimery Lefèvre, Haly; Elodie Ménadier et Olivier Sferlazza, le couple de danseurs; Orchestre National du Capitole; Choeur du Capitole, Alfonso Caiani direction; Antonio Fogliani, direction musicale.

Illustration : © Patrice Nin

Jean-Claude Malgoire dirige L’Italienne à Alger

TOURCOING italienne a alger malgoire opera presentation compte rendu classiquenews italiennePARIS, TCE, les 8 et 10 juin. L’Italienne à Alger de Rossini. Nouveau Rossini subtil et facétieux, pour lequel Jean-Claude Malgoire retrouve le metteur en scène Christian Schiaretti, soit 10 ans de coopération inventive, colorée, poétique. La production de l’Atelier Lyrique de Tourcoing est présentée telle une “création prometteuse” : Malgoire retrouve ainsi la verve rossinienne, après l’immense succès de son Barbier de Séville qui en 2015 avait souligné la 30ème saison de l’ALT (Atelier Lyrique de Tourcoing). Pour le chef Fondateur de La Grande Ecurie et la Chambre du Roy, revenir à Rossini c’est renouer avec l’adn de sa fine équipe de musiciens et de chanteurs : Cyrus à Babylone, Tancrède / Tancredi (2012) L’échelle de soie en marquent les jalons précédents. Pour L’Italienne à Alger (créé en 1813 à Venise par un jeune auteur de … 21 ans), le chef aborde une nouvelle perle théâtrale et lyrique qui diffuse le goût exotique pour le Moyen Orient et les Indes, un monde lointain et fantasmatique qui fascine et intrigue à la fois… curiosité tenace depuis l’Enlèvement au Sérail de Mozart et avant, Les Indes Galantes de Rameau, pour le XVIIIè, sans compter Indian Queen, ultime opéra (laissé inachevé) de Purcell à la fin du XVIIè. On voit bien que l’orientalisme à l’opéra fait recette, mais Rossini le traite avec une finesse jubilatoire et spirituelle de première qualité. Jean-Claude Malgoire a à cœur de caractériser la couleur comique et poétique de l’ouvrage (bien audible dans la banda turca, les instruments de percussion métalliques : cymbale, triangle, etc…). Délirant et souverainement critique, Rossini produit un pastiche oriental – comme Ingres dans sa Grande Odalisque, mais revisité sous le prisme de sa fabuleuse imagination. Avec Schiaretti, précédent partenaire de L’Echelle de soie, Jean-Claude Malgoire ciblera l’intelligence rossinienne, faite d’économie et de justesse expressive. Soulignons dans le rôle centrale d’Isabella, la jeune mezzo Anna Reinhold et son velouté flexible déjà applaudie au jardin des Voix de William Christie, et récemment clé de voûte du cd / programme intitulé Labirinto d’Amore d’après Kapsberger (CLIC de classiquenews de juillet 2014)

L’italienne à Alger
Opéra — création
Opéra bouffe en deux actes de Gioachino Rossini (1792-1868)
Livret d’Angelo Anelli
Créé le 22 mai 1813 au Teatro San Benedetto à Venise

Direction musicale : Jean Claude Malgoire
Mise en scène : Christian Schiaretti

Isabella, Anna Reinhold
Lindoro, Artavazd Sargsyan
Taddeo, Domenico Balzani
Mustafa, Sergio Gallardo
Elvira, Samantha Louis-Jean
Haly, Renaud Delaigue
Zulma, Lidia Vinyes-Curtis

Ensemble vocal de l’Atelier Lyrique de Tourcoing
La Grande Ecurie et la Chambre du Roy

Vendredi 20 mai 2016, 20h
Dimanche 22 mai 2016, 15h30
Mardi 24 mai 2016, 20h
TOURCOING, Théâtre Municipal Raymond Devos

Mercredi 8 juin 2016 19h30
Vendredi 10 juin 2016 19h30
PARIS, Théâtre des Champs Elysées

Représentation du vendredi 20 mai en partenariat avec EDF
Représentation du mardi 24 mai en partenariat avec la Banque Postale
Tarifs de 33 à 45€ / 6€ – 18 ans /10€ – 26 ans / 15€ demandeurs d’emploi

RENSEIGNEMENTS /RÉSERVATIONS
03.20.70.66.66
www.atelierlyriquedetourcoing.fr

 

 

SYNOPSIS. Orient / occident : une sexualité pimentée, renouvelée, terreau fertile aux rebondissements comiques. Si Rossini dans sa musique recherche des couleurs orientalisantes (percussions et cuivres très présents), le bey d’Alger, Mustafa (basse) s’étant lassé de son épouse en titre (Elvira) recherche plutôt une nouvelle compagne italienne (Isabella, alto) afin de pimenter son quotidien domestique / érotique. Mais cette dernière aime Lindoro (ténor) qui comme elle, est prisonnier de l’oriental. Au sérail, les deux amants italiens parviennent à s’échapper grâce à la confusion d’une mascarade fortement alcoolisée : après avatars divers et moult quiproquos, en fin d’action, Mustafa revenu à la raison, retrouve sa douce Elvira, délaissée certes, mais toujours amoureuse…

La verve comique, la saveur trépidante, l’esprit et la finesse sont les qualités d’une partition géniale, où le jeune et précoce Rossini sait mêler le pur comique bouffon, souvent délirant et décalé (trio truculent de la grosse farce du trio “Pappatacci”), et la profondeur psychologique qui approche le seria tragique. Le profil d’Isabella, à la féminité noble, les airs virtuoses pour ténor (Lindoro) saisissent par leur profondeur et leur justesse, d’autant que les couleurs de l’orchestre rossinien, touchent aussi par leur raffinement nouveau. Après l’Italienne, Rossini affirme son jeune génie et la précocité de ses dons lyriques versatiles dans l’ouvrage suivant Il Turco in Italia (1813), autre bouffonnerie d’une élégance irrésistible. Toujours en avance sur les tendances du goût, la musique marque ainsi une curiosité que Delacroix (Les femmes d’Alger, 1834) ou Ingres (Le Bain turc, 1864), illustreront à leur tour selon leur goût, mais des décennies plus tard.

 

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Compte rendu, opéra. Massy, opéra, le 11 mars 2016. G. Rossini : L’Italienne à Alger. Aude Extrémo… Dominique Rouits.

rossini-portrait-gioachino-rossini-bigIl était une fois un dramma giocoso composé en 18 jours… Il s’agît seulement du premier véritable chef d’œuvre comique de Rossini, l’Italienne à Alger, créé à Venise en 1813. Une coproduction de qualité signé Nicolas Berloffa vient divertir le public massicois. L’Opéra de Massy propose une nouvelle distribution des jeunes talents pour la plupart, pour une soirée haute en couleurs et riche en comédie.

Italienne d’amour, Italienne d’humour : épatante Aude Extremo !

Si la soirée commence avec la soprano Eduarda Melo annoncée souffrante, ceci ne l’a pas empêché d’assurer la prestation, ni l’opéra de se dérouler avec l’éclat et l’entrain qu’impose la musique piquante de Rossini. L’Italiana in Algeri (titre original en italien) raconte l’histoire d’Isabella, éprise de Lindoro, emprisonnée par le bey d’Alger Mustafa. Celui-ci est las de sa femme Elvira et souhaite désormais épouser une Italienne. Isabella assume un rôle héroïque et décide de sauver son pauvre Lindoro. En soi, l’histoire n’est pas de grande importance et le livret et aussi riche en incohérences que la partition en morceaux de bravoure ! L’importance réside donc plutôt dans la performance et la représentation.

Pour remporter le défi, Nicolas Berloffa signe une mise en scène pragmatique et habile, tout à fait respectueuse des spécificités drolatiques de l’histoire, malgré une apparence irrévérencieuse. Dans le programme nous lisons qu’il a voulu faire du personnage d’Isabella quelqu’un de plus ambigu et complexe, et il traduit ceci par une Isabella « très colérique ». Or, le personnage d’Isabella est en vérité le plus complexe de l’opus, et devant une écoute libre de préjugés nous constatons facilement que le personnage est en effet à la fois coquin et dévoué. On a voulu nous convaincre que l’idée vient du metteur en scène, mais nous savons que cette héroïne délicieuse est 100% Rossini. Nous adhérons à la proposition surtout parce qu’elle veut insister sur le comique et qu’elle prétende l’enrichir (elle n’en arrive pas forcément, mais ça marche). Cependant, un aspect vraiment remarquable de la mise en scène, à part le travail de comédien, qu’on l’aime ou pas, est le dispositif scénique tournant qui ajoute une fluidité supplémentaire à l’œuvre (décors de Rifail Ajdarpasic). Enfin, l’Isabella colérique et volupteuse de Berloffa, mais surtout de Rossini, est superbement incarnée par la mezzo-soprano Aude Extrémo. Quel délice de performance ! A part son magnétisme sur scène, elle campe des graves veloutés et ne déçoit pas dans les variations vocalisantes, si nécessaires dans Rossini. Si sa performance nous séduit totalement, nous éprouvons d’autres sentiments vis-à-vis à celle du jeune ténor Manuel Nunez Camelino, dont nous féliciterons surtout l’effort et la candeur (remarquons qu’il s’agît d’un rôle particulièrement difficile à interpréter et quelque peu ingrat vis-à-vis au drame). Eduarda Melo, quant à elle, s’abandonne dans sa performance théâtrale tout à fait réussie malgré son état. Elle chante les notes les plus aiguës de la partition non sans difficulté, chose compréhensible, mais nous transporte avec facilité dans le monde irréel et invraisemblable de l’histoire par son excellent jeu d’actrice. Donato di Stefano en Mustafa est tout aussi bon acteur, mais nous ne sommes pas forcément séduits par sa performance vocale qui manque un peu de brio. Celle du baryton italien Giulio Mastrototaro en Taddeo, par contre, nous surprend : il est peut-être celui qui a le style le plus rossinien de la distribution et c’est tout un bonheur !

Les rôles secondaires de Zulma et Ali sont interprétés dignement par Amaya Rodriguez et Yuri Kissin respectivement. Ils sont excellents en vérité ; elle avec un timbre séduisant et lui, une voix imposante. Les choeurs de l’Opéra de Massy quant à eux auraient pu être plus dynamiques pourtant. L’orchestre maison ne dérange pas, si nous pensons qu’il aurait pu gagner en entrain, il reste respectueux de la partition, peut-être trop. La belle folie scénique sur le plateau et la performance d’Aude Extrémo dans le rôle-titre peuvent être à elles seules les raisons fondamentales d’aller voir ce spectacle. Une soirée à la fois drôle et sage qui est bonne pour la morale !

Compte rendu, opéra. Massy. Opéra de Massy. 11 mars 2016. G. Rossini : L’Italienne à Alger. Aude Extrémo, Eduarda Melo, Giulio Mastrototaro … Choeur et Orchestre de l’Opéra de Massy. Dominique Rouits, direction musicale. Nicola Berloffa, mise en scène.

Illustration: © Françoise Boucher

NDLR : Ceux qui souhaitent écouter Aude Extremo, classiquenews était venu à l’Opéra de Tours découvrir et capter quelques scènes de la production de L’Heure espagnole de Ravel où la mezzo captivait déjà dans le rôle de Concepcion… VOIR le reportage L’heure Espagnole de Ravel à l’Opéra de Tours avec Aude Extremo

Compte rendu, opéra. Avignon. Opéra du Grand Avignon, le 2 février 2014. Rossini : L’Italienne à Alger. Roberto Rizzi-Brignoli, direction. Nicola Berloffa, mise en scène.

L’œuvre. Rossini a vint et un ans et en est à son onzième ouvrage lyrique. Il a connu un grand succès à Venise avec La Cambiale di matrimonio en 1810 et le Teatro San Benedetto lui commande en urgence un autre opéra en 1813, bouclé et monté en moins d’un mois, qui sera son quatrième en un an… Pris par le temps, Rossini prend le livret de L’Italiana in Algeri de Mosca et Anelli (1808) confie les récitatifs et l’air d’Haly à un assistant, pratique courante à l’époque, dont même Mozart usa pour La Clemenza di Tito. Le 22 mai 1813, donc, la création de L’Italiana in Algeri remporte un triomphe à Venise, puis dans toute l’Italie. Stendhal, qui n’est pas de la première mais assiste à une représentation avec les interprètes de la création raconte dans sa Vie de Rossini, que le public riait aux larmes. Rossini, qui feint de s’étonner d’avoir osé cette « folie », conclura avec humour, face au succès, que les Vénitiens sont plus fous que lui.

Stendhal encore rapporte que, pour balayer les soupçons qu’on insinue qu’il a utilisé dans le dernier air de l’héroïne la musique de Mosca, imposait à la Marcolini, créatrice du rôle titre, de chanter, après le sien, pour qu’on fît la différence, celui de son prédécesseur, ce qui n’est pas un mince exploit vu la difficulté, déjà, en fin de parcours, pour la cantatrice, de finir sur une aria héroïque à l’aigu acrobatique. Ce qui laisse entendre l’excellence de l’interprète et explique aussi, avec la décadence du chant due au wagnérisme et au vérisme à la fin du XIXe siècle et pratiquement jusqu’au milieu du XXe l’éclipse de Rossini à part celle du Barbier mais transposé abusivement pour soprano colorature aigu pour le rôle de Rosine, les voix légères vocalisant plus aisément alors qu’il est pour contralto : dans l’esthétique vocale rossinienne, qui est encore celle du bel canto du XVIIIe siècle, toutes les voix, les graves et les hautes, devaient vocaliser avec aisance, agilité, volubilité et, à cet égard, L’Italiana est exemplaire : aucune voix n’échappe à cette exigence stricte de « beau chant» virtuose.

 

Le livret : de la réalité à la dérision


Rossini italienne alger avignon
Le sujet repose sur la réalité des otages, esclaves, que la piraterie barbaresque fournit sur les marchés ottomans. Les récits abondent en Méditerranée, l’Espagne, en particulier, s’en fait une spécialité, fourmillant de romances de cautivos, ‘poèmes de captifs’ et ce n’est pas un hasard si les héros de l’Enlèvement au sérail ont des noms espagnols, Belmonte, Pédrillo. Mais avec l’échec des Turcs à prendre Vienne en 1683, marquant le début de leur recul en Europe, le danger s’éloignant, la dérision approche. Le livret d’Anelli est dans la veine des opéras turcs qui hantent l’opéra italien depuis longtemps mais en inverse plaisamment les codes : ce n’est pas le héros qui va délivrer sa belle des griffes d‘un despote oriental, l’enlever au sérail comme dans Mozart, mais l’inverse. Ici c’est la femme qui, usant des armes du charme et de son intelligence (elle dépasse celle de tous les personnages masculins), vient arracher son amoureux et passif Lindoro à l’esclavage et au mariage que lui impose le Bey capricieux Mustafa, lassé de sa propre femme Elvira (une Espagnole enlevée ?) et de son harem. Mais la belle Isabelle vient aussi escortée d’un amant, qui montre que, pendant l’absence de l’aimé captif, elle n’est pas restée sans ressources. L’héroïne, réussit aussi le tour de réconcilier Mustafa et sa femme, et de délivrer les esclaves italiens, entonnant un insolite chant patriotique.

Cet air final héroïque d’Isabella , « Pensa a la patria », ‘Pense à la patrie’, serait dû à l’influence de Napoléon selon Stendhal, ce qui peut étonner, puisque ce fut Bonaparte qui mit fin en 1797 à la République de Venise où fut créée cette Italienne… Cette aria fut  refusée par la censure à Naples devint “Pensa alla sposa…”, ‘Pense à ta femme’ ! Pendant le premier chœur, une citation de La Marseillaise à la flûte et aux violons, fut aussi censurée à Naples.

La musique joue habilement des stéréotypes de la turquerie. On connaît Le Bourgeois Gentilhomme (1670) de Molière et Lully et sa farce turque finale du Mamamouchi. La lignée est longue qui passe  par Rameau (L’Egyptienne, 1731, Les Indes Galantes, 1735), par Gluck et ses Pèlerins de La Mecque (1764), Mozart et sa « Marche turque » (1778), Beethoven plus tard. Les oppositions mineur/majeur, les effets de percussion sont une stylisation musicale que l’on retrouve dans Die Entführung aus dem Serail ‘L’Enlèvement au sérail’ (1782) qui use d’instruments typés comme turcs (piccolo, timbales, triangle, cymbales, grosse caisse) et Osmin a quelques mélismes orientalisants. On peut citer encore Il Serraglio di Osmano (1784) de Gazzaniga, et Gl’intrighi del serraglio (1795) de Paër, Le Calife de Bagdad, de Boïeldieu (1800)et toute la famille des bouffes napolitains qui, comme les Autrichiens par le continent, aux premières loges face aux côtes encore turques de la Grèce et de l’Adriatique. Rossini use joyeusement de ce bagage légué par le folklore de la parodie turque dans une Venise qui a toujours côtoyé, rudoyé l’empire ottoman. Et pactisé avec lui.

Réalisation

On connaissait cette production (à la distribution près), donnée à Marseille en décembre 2012. Elle n’a pas pris une ride, sinon de rire et s’est même bonifiée. Les décors astucieux de Rifail Ajdarpasic, cette boîte à malice tournante, avec plus d’un tour dans son sac, devenant tour à tour, harem, hammam, palais à moucharabiehs avec trophées africains de chasse, cuisine, terrasse d’hôtel oriental de luxe, avaient paru d’un technicolor hollywoodien trop criard, toc et mastoc, plastoc : miracle ou mirage oriental de lumières mieux adaptées de Luca Antolini, l’effet d’estompe, plus sombre, des couleurs assagies (ou repeintes) mettent davantage en valeur les beaux costumes dans le goût années 30 de Nicola Berloffa qui signe aussi la mise en scène, avec des réminiscences en contre emploi d’uniformes de la légion (coloniale) au service des corsaires et soldats pas encore colonisés. Cet apaisement des tons de mille et une nuits en carton-pâte délibéré me semble rendre plus étonnante, détonante, trépidante la folie qui règne sur scène.

Stendhal dira de cette Italienne à Alger, qu’elle est la perfection du genre bouffe, « une folie organisée et complète » : on peut l’appliquer à cette mise en scène qui organise minutieusement un désordre et une folie dont on s’épuiserait à dire, sans les épuiser, les trouvailles, les gags qui arrivent en rafale, sans temps mort, dans le tempo, dans la musique, avec le prodige que le plus farfelu acquiert un naturel bouffe irrésistible. À partir de cette grande malle débarquée par les mâles soldats, dès qu’Isabella débarque, tel un diable, une belle diablesse, non une poupée sortant de sa caisse —ou Pandora, ou Cléopâtre de son tapis— après sa lamentation  Cruda sorte ! Amor tiranno, dès la strette de la cavatine, ça décolle, àa carambole, ça craque, se détraque, sauf l’esprit de cette femme de tête qui va mener le jeu. Chaque air de chaque interprète est traité parfaitement en vrai travail d’acteurs ; les chœurs superbement préparés (Aurore Marchand), si nombreux, sont tout aussi intégrés au jeu trépidant et les ensembles, si délicats dans leur frénésie rythmique, et syllabique pour le plus fameux, sont incroyablement mobiles : un désordre ordonné au millimètre, une réussite.

 

Interprétation

rossini italienne à alger, avignonDès la fameuse ouverture, ces sortes de pas de loup feutrés qu’on croirait d’une anticipation de malicieuse musique de dessin animé, ponctués fermement, à peine interrompus par la ligne voluptueuse de la clarinette, avant que le crescendo, l’accélération vive, nerveuse, rieuse, qui deviendra l’un des traits typiques de Monsieur « vaccarmini », ne s’empare en fièvre grandissante de l’orchestre, course, cavalcade, galop effréné, on sent que le chef Roberto Rizzi-Brignoli tient sa baguette comme une cravache ni vache ni rêche, chevauche en maître cette musique menée à un train d’enfer : sans temps mort, mais tendre dans les airs amoureux et voluptueux, enjoué, vif, le tempo est d’une vitalité exaltante, électrique, dynamique. Sur un nappage de cordes transparentes, il pointe les piccolos pépiants, flûtes futées, affûtées, tout l’humour piquant de Rossini, avec une netteté de dessin, ciselé, et le sens de la dynamique pétaradant, trépidant, tout est là dans sa légèreté juvénile, vivifiante. C’est un bouffe élégant qui n’élague rien de la bouffonnerie.

Les chanteurs se coulent, sans couler, dans ce rythme haletant sans failles, sans défaillances, du premier au dernier. En Haly haletant persécuté par le maître, Giulio Mastrototaro, baryton, détaille avec raffinement la morale de l’histoire, musique de l’assistant. En barbon barbu berné, imbu d’Isabelle, le baryton Armando Noguera est unTaddeo au superbe timbre, voix large, agile, et jeu d’une grande drôlerie. La basse
Donato di Stefano est un Mustafa infatué, inénarrable dans le jeu et le chant : il se tire avec aisance des diaboliques staccatos volubiles et virtuoses du rôle ; sans esbroufe, il s’ébroue dans les trilles, grimace dans le son sans préjudice de la musique. Il est le tyran content de l’être, redoutable et ingénu. En Lindoro, le ténor Julien Dran justifie l’estime qu’on lui portait déjà depuis le temps du CNIPAL, il a la grâce rossinienne dans la voix, l’agilité, et malgré le trac du premier air, « Languir per una bella », le moelleux dans les aigus et le charme dans la souplesse du jeu.

Malgré le rôle trop bref de Zulma, la mezzo Amaya Domínguez laisse percevoir la beauté d’un timbre prometteur. Quant à la soprano Clémence Tilquin, elle est une belle Elvira au prénom prédestiné à l’abandon d’un Don Giovanni que n’est pas son époux à toutes mains d’un sérail fourni, digne d’un meilleur sort, exaspérée, désespérée touchante même dans son hystérie de femme soumise au caprice de l’homme : sous le voile bouffe, le drame. La ruse étant l’arme des faibles, Isabella sera une justicière des femmes en payant l’homme de sa pièce : elle est campée, pimpante, piquante, coquine, taquine, câline, sensuelle, à croquer, à craquer, par la contralto Silvia Tro Santafé, voix voluptueuse de velours, ronde, profonde, charnue, égale sur tous ses registres, aux aigus éclatants. Les vocalises les plus acrobatiques de Rossini, elle donne perlées, détachées par le staccato, avec une précision et une musicalité admirables : un bonheur.

Bref, dynamique, tonique, vitaminée, euphorisante, en ces temps de morosité générale, cette Italiana devrait être remboursée par la Sécurité Sociale.

Avignon. Opéra du Grand Avignon, le 2 février 2014. Rossini : L’Italienne à Alger. Direction musicale : Roberto Rizzi-Brignoli. Mise en scène / costumes : Nicola Berloffa Orchestre Régional Avignon-Provence.

 Chœur de l’Opéra Grand Avignon, direction des Chœur : Aurore Marchand.

Etudes musicales / continuo : Mathieu Pordoy ; décors : Rifail Ajdarpasic  ; lumières : Luca Antolini.

Distribution :
Isabella : Silvia Tro Santafé; Elvira : Clémence Tilquin ;
Zulma : Amaya Dominguez;
Lindoro : Julien Dran ;
Mustafa : Donato di Stefano
; Taddeo : Armando Noguera ;
Haly : Giulio Mastrototaro.

Production présentée les 2 et 4 février 2014

Illustrations : Cédric Delestrade ACM-STUDIO