COMPTE-RENDU, critique, opéra. Barcelone, Liceu, le 14 avril mai 2021. Verdi : Otello. Gregory Kunde, Krassimira Stoyanova, Carlos Álvarez. Gustavo Dudamel / Amélie Niermeyer.

COMPTE-RENDU, critique, opéra. Barcelone, Liceu, le 14 avril mai 2021. Verdi : Otello. Gregory Kunde, Krassimira Stoyanova, Carlos Álvarez. Gustavo Dudamel / Amélie Niermeyer.  Par notre envoié spécial Narcisso Fiordaliso.

Verdi Ă  Paris : JĂ©rusalem, Don Carlos Ă  l'OpĂ©raOn croit rĂȘver : une salle remplie de spectateurs (certes, moitiĂ© moins que les ors de la cĂ©lĂšbre salle peuvent en contenir), un orchestre dans la fosse, des chanteurs Ă©voluant librement sur le plateau et mĂȘme une mise en scĂšne. Ailleurs en Europe, ce scĂ©nario ressemble Ă  de la science-fiction, Monaco et le Luxembourg exceptĂ©s. Mais en Espagne, c’est une rĂ©alitĂ© qui dure malgrĂ© la pandĂ©mie. Le Liceu a bien Ă©tĂ© obligĂ© de fermer quelques temps, mais c’était pour mieux rouvrir rapidement et accueillir le public dans des conditions sanitaires sĂ»res.
C’est donc avec un bonheur non dissimulĂ© qu’on pĂ©nĂštre dans l’illustre thĂ©Ăątre et qu’on prend place dans notre fauteuil.
Le rideau se lĂšve sur la production d’AmĂ©lie Niermeyer arrivĂ©e tout droit de Munich, en remplacement de celle initialement prĂ©vue, imaginĂ©e par Keith Warner et venant de Londres.
La femme de thĂ©Ăątre allemande nous montre les deux univers bien distincts dans lesquels Ă©voluent Otello et Desdemona : lumineux et innocent pour elle, obscur et inquiĂ©tant pour lui. Deux mondes qui se frĂŽlent, se rencontrent puis se sĂ©parent, jusqu’à ce que le Maure entraine son Ă©pouse dans le sien et lui ĂŽte la vie. Une scĂ©nographie intĂ©ressante, ouvrant de passionnantes perspectives, mais dont on sent parfois qu’elle a Ă©tĂ© taillĂ©e sur mesure pour d’autres interprĂštes, Jonas Kaufmann et Anja Harteros pour ne pas les nommer.
En effet, les trois protagonistes de cette soirĂ©e semblent parfois devoir composer entre leurs habitudes dans cet ouvrage, qu’ils ont interprĂ©tĂ© de nombreuses fois, et les consignes que leur impose la mise en scĂšne. On imagine assez facilement que la production plus traditionnelle en provenance de Londres leur aurait convenu plus naturellement.

CarrĂ© d’As

Mais nous rendons vite les armes, tant nous sommes face aux plus grands titulaires de ces rĂŽles Ă  notre Ă©poque.
Carlos Álvarez incarne un magnifique Iago, vĂ©ritable baryton Verdi, tout Ă  la fois corsĂ©, puissant et triomphal, ciselant le texte. On aurait aimĂ© parfois davantage de variations dans les couleurs et les nuances, mais la soliditĂ© de l’artiste emporte tout sur son passage, notamment dans un Credo dĂ©vastateur.
La Desdemona de Krassimira Stoyanova fait admirer une fois encore sa science du chant et la fraicheur veloutĂ©e de son instrument aprĂšs plus de vingt-cinq ans de carriĂšre, mĂ©dium solidement ancrĂ© et grave charnu. Et si certains aigus forte pourraient se dĂ©ployer plus largement, son passĂ© de violoniste refait surface lors d’une Chanson du Saule et d’un Ave Maria phrasĂ©s archet Ă  la corde et couronnĂ©s de pianissimi de haut lignage. Un modĂšle pour les jeunes gĂ©nĂ©rations.
KUNDE gregory-kunde-b3Dans le rĂŽle-titre, Gregory Kunde continue de nous Ă©tonner dans ce personnage qu’il a abordĂ© voilĂ  bientĂŽt dix ans. A 67 printemps, le tĂ©nor amĂ©ricain continue de dĂ©fier le temps : si le timbre grisonne et le grave se fait parfois tĂ©nu, le mĂ©dium affiche toujours un aplomb inĂ©branlable et, surtout, l’aigu fuse telle une lame, tranchant, arrogant, jamais Ă  court de squillo et de vaillance. A ce titre, dĂšs son entrĂ©e, l’Esultate annonce d’emblĂ©e la couleur, avec un si naturel de passage littĂ©ralement dardĂ© et mĂȘme tenu, comme peu de titulaires avant lui. L’artiste semble particuliĂšrement bien accordĂ© Ă  son Iago, ce qui nous vaut un duo Ă©lectrisant Ă  la fin de l’acte II. Photo : Gregory Kunde (DR).
L’entracte passĂ©, il Ă©meut dans un « Dio mio potevi » bouleversant de sincĂ©ritĂ©, pour achever la soirĂ©e dans une Mort littĂ©ralement murmurĂ©e, en grand musicien qu’il est. AcclamĂ© aux saluts, il prouve une fois encore qu’il fait partie des artistes majeurs de notre temps, et que, comme son mentor Alfredo Kraus, avec qui il partage la mĂȘme longĂ©vitĂ© vocale, l’heure de la retraite est encore loin.
Autour de ce trio majeur, la maison catalane a rĂ©uni une belle distribution : aux cĂŽtĂ©s des efficaces Lodovico et Montano de Felipe Bou et Fernando Latorre, le Cassio d’Airam HernĂĄndez se dĂ©fend bien – malgrĂ© une Ă©mission manquant d’accroche –, l’Emilia de Mireia PintĂł apportant sa maturitĂ© et sa fougue au personnage d’Emilia.
Mention spĂ©ciale pour le Roderigo percutant de Francisco Vas, tĂ©nor de caractĂšre indissociable des scĂšnes espagnoles, qui fĂȘte ce soir-lĂ  son dĂ©part en retraite aprĂšs trente annĂ©es de bons et loyaux services. Il est particuliĂšrement Ă©mouvant de voir ainsi public et collĂšgues remercier cet artiste qui faisait partie de la maison.
Excellent Ă©galement, le chƓur se montre particuliĂšrement investi et montre sa belle forme malgrĂ© le port du masque.
A la tĂȘte d’un orchestre des grands soirs tout entier Ă  son Ă©coute, Gustavo Dudamel, deux jours avant sa nomination en tant que directeur musical de l’OpĂ©ra National de Paris, transforme le brelan en carrĂ© d’As. Sa direction flamboyante parait particuliĂšrement inspirĂ©e par l’ouvrage, dans lequel il peut mettre Ă  profit son expĂ©rience symphonique tout en prenant soin des chanteurs, Ă  l’unisson desquels il articule littĂ©ralement. Il parvient ainsi Ă  mettre en valeur la richesse de l’écriture orchestrale sans jamais perdre de vue le drame et son inĂ©luctable progression. Du grand art. Une soirĂ©e inoubliable, qui dĂ©montre de façon Ă©clatante, malgrĂ© la situation sanitaire, Ă  quel niveau de qualitĂ© l’Espagne est capable de porter l’opĂ©ra.

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COMPTE-RENDU; critique, opĂ©ra. Barcelone, Liceu, 14 avril 2014. Verdi : Otello. Avec Otello : Gregory Kunde ; Desdemona : Krassimira Stoyanova ; Iago : Carlos Álvarez ; Cassio : Airam HernĂĄndez ; Emilia : Mireia Pintó ; Roderigo : Francisco Vas ; Lodovico : Felipe Bou ; Monatano : Fernando Latorre.  ChƓur du Gran Teatre del Liceu ; Chef de chƓur : Conxita Garcia. Orquestra SimfĂČnica del Gran Teatre del Liceu. Direction musicale : Gustavo Dudamel. Mise en scĂšne : AmĂ©lie Niermeyer.

DVD, Blu ray. TURANDOT : Wilson / Luisotti (BelAir classiques)

TURANDOT-wilson-madrid-theorin-kunde-opera-critique-cd-blu-ray-vod-classiquenews-critique-operaDVD, Blu ray, critique. TURANDOT : Wilson / Luisotti (BelAir classiques). Gestuelle statique et frontale, pas mesurĂ©s et saccadĂ©s, lumiĂšre diffuse (lunaire pour le premier acte) : l’imaginaire visuel et cette apologie de mouvements Ă©purĂ©s Ă  l’économie, dĂ©fendus depuis des lustres (souvent de façon systĂ©matique) par Bob Wilson fonctionnent indiscutablement ici : l’univers d’une Chine terrorisĂ©e par la princesse sanguinaire, oĂč la foule malmenĂ©e par les guerriers impĂ©riaux s’ébranle au diapason de la meule qui aiguise la lame du bourreau
 tout est magnifiquement dit dĂšs le premier tableau : les ĂȘtres sont rĂ©duits Ă  des mouvements d’automates, prĂ©cisĂ©ment muselĂ©s par un rĂ©gime tyrannique.
Dans ce tableau lĂ©tal et glaçant, morbide totalement dĂ©shumanisĂ©, les 3 ministres des rites agissent comme des bouffons qui dĂ©tendent singuliĂšrement la tension ambiante : les 3 masques rĂ©alisent l’incursion de la commedia dell’arte dans cette barbarie collective oĂč flotte comme une ombre la figure tutĂ©laire de Turandot princesse hallucinante qui peut n’avoir jamais existĂ© ! Ils tentent de dĂ©chirer la possession qui s’est saisie du cƓur du prince Calaf aprĂšs avoir vu la princesse inaccessible. Ainsi l’univers du conte de Goldoni, est il visuellement bien restituĂ©, subtile Ă©quation entre exotisme, cruautĂ©, onirisme.

CĂŽtĂ© voix, qu’avons-nous ? Le prince Calaf, un rien sage mais de plus en plus crĂ©dible au fur et Ă  mesure de l’action (Gregory Kunde) ; Liu, son amoureuse Ă©conduite, vocalement assurĂ©e (beaux aigus filĂ©s finaux de Yolanda Auyanet) ; le tableau qui ouvre le II, assure idĂ©alement les lamentations nostalgiques des 3 ministres usĂ©s (Ping, Pang, Pong) fatiguĂ©s par l’application des rites imposĂ©s par l’impossible princesse vengeresse. Les 3 chanteurs composent un trio passionnant, belle et unique incursion de l’humain (avant le duo amoureux final) dans une fresque mĂ©canique animĂ©e par des figurines statiques. Irene Theorin a longtemps chantĂ© le rĂŽle-titre, hĂ©las ici dans une forme rĂ©duite ; souvent sans graves et aux lignes et phrases courtes. Le chant est tendu, sans guĂšre de vertiges : pourtant Puccini a su exprimĂ© la solitude d’une jeune femme qui venge sincĂšrement le viol de son ancĂȘtre Lo U Ling et qui s’en pĂ©trifiĂ©e en une asexualitĂ© monstrueuse. Puis, la mĂȘme Ăąme frigide s’ouvre enfin Ă  l’amour, incarnĂ© par Calaf, le prince messianique qui dĂ©livre tous et toutes du poids des contraintes.

On regrette souvent la direction dure et parfois grandiloquente du chef Luisotti qui n’Ă©claire pas suffisamment ce colorisme gĂ©nial d’un Puccini souvent ivre de timbres impressionnistes. Globalement malgrĂ© les quelques rĂ©serves Ă©mises, cette production reste un trĂšs bon spectacle.

 
 

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+ d’infos sur le site de l’éditeur BelAir classiques:
https://belairclassiques.com/
Page TURANDOT / Wilson / Luisotti – Teatro Real Madrid, 2018
https://belairclassiques.com/film/puccini-turandot-bob-wilson-nicola-luisotti-gregory-kunde-irene-theorin-teatro-real-madrid-dvd-blu-ray

 

 

 

Extrait vidéo :

COMPTE-RENDU, critique, opéra. LIEGE, ORW, le 8 fév 2020. VERDI : Don Carlos, 1866. Kunde, Arrivabeni / di Pralafera

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. LIEGE, ORW, le 8 fĂ©v 2020. VERDI : Don Carlos, 1866. Kunde, Arrivabeni / di Pralafera. La version française de Don Carlos semble faire un retour en force sur les scĂšnes franco-belges, comme en tĂ©moignent les spectacles rĂ©cemment produits Ă  Paris (http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-verdi-don-carlos-le-19-octobre-2017-arte-yoncheva-garance-kaufmann-jordan-warlikowski/), Lyon https://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-lyon-festival-verdi-les-17-18-et-21-mars-2018-don-carlos-attila-macbeth-daniele-rustoni-christophe-honore-ivo-van-hove/ et Anvers – Ă  chaque fois dans des mises en scĂšnes diffĂ©rentes. Place cette fois Ă  une nouvelle production trĂšs attendue de l’OpĂ©ra royal de Wallonie, qui relĂšve le dĂ©fi d’une version sans coupures, Ă  l’exception du ballet, telle que prĂ©sentĂ©e par Verdi lors des rĂ©pĂ©titions parisiennes de 1866. On le sait, avant mĂȘme la premiĂšre, l’ouvrage subira un charcutage on ne peut plus discutable afin de rĂ©duire sa durĂ©e totale (de plus de 3h30 de musique), avant plusieurs remodelages les annĂ©es suivantes. La dĂ©couverte de cette version “originelle” a pour avantage de rendre son Ă©quilibre Ă  la rĂ©partition entre scĂšnes politiques chorales et tourments amoureux individuels, tout en assurant une continuitĂ© louable dans l’inspiration musicale. A l’instar de Macbeth, Verdi n’hĂ©sita pas, en effet, Ă  rĂ©Ă©crire des pans entiers de l’ouvrage lors des modifications ultĂ©rieures, au risque d’un style moins homogĂšne.

 

 

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L’autre grand atout de cette production est incontestablement l’excellent plateau vocal rĂ©uni : le public venu en nombre ne s’y est pas trompĂ©, entrainant une “ambiance des grands soirs », Ă  l’excitation palpable. TrĂšs Ă©mu par l’accueil enthousiaste de l’assistance, Gregory Kunde n’aura pas déçu les attentes, et ce malgrĂ© d’infimes difficultĂ©s pour tenir une Ă©paisseur de ligne dans les dĂ©clamations pianissimo au I. Pour autant, en dehors de ce timbre nĂ©cessairement abimĂ© avec les annĂ©es, le tĂ©nor amĂ©ricain nous empoigne tout du long par la maĂźtrise de ses phrasĂ©s, oĂč chaque syllabe semble vibrer d’une vitalitĂ© intĂ©rieure au service du drame. Son expression se fait plus encore dĂ©chirante lorsqu’elle est dĂ©ployĂ©e en pleine voix, lĂ  oĂč Kunde impressionne par une aisance technique digne de cet artiste parmi les plus grands. La longue ovation reçue en fin de reprĂ©sentation est Ă  la hauteur de l’engagement soutenu tout du long, sans marque de fatigue. En comparaison, on aimerait qu‘Ildebrando d’Arcangelo fende l’armure en plusieurs endroits afin de dĂ©passer son tempĂ©rament parfois trop placide – mĂȘme si l’on pourra noter que cette rĂ©serve reste en phase avec les ambiguĂŻtĂ©s de son rĂŽle. Quoi qu’il en soit, autant la majestĂ© dans les phrasĂ©s, que la rĂ©sonance dans les graves superbement projetĂ©s, sont un rĂ©gal de tous les instants.

A ses cĂŽtĂ©s, le wallon Lionel Lhote triomphe dans son rĂŽle de Rodrigo, Ă  force de soliditĂ© dans la ligne et de conviction dans l’incarnation. A peine lui reprochera-t-on une Ă©mission trop appuyĂ©e dans le mĂ©dium, au dĂ©triment de la puretĂ© de la prononciation. Belle prestation Ă©galement du Grand inquisiteur de Roberto Scandiuzzi, qui compense un lĂ©ger manque de profondeur dans les graves par une prĂ©sence magnifique de noirceur.

Les femmes assurent bien leur partie, au premier rang desquelles la touchante Yolanda Auyanet, toujours trĂšs juste dans chacune de ses interventions, d’une belle rondeur hormis dans quelques aigus tendus. L’Eboli de Kate Aldrich a moins d’impact vocal mais assure l’essentiel sur toute la tessiture, tandis que les seconds rĂŽles superlatifs (magnifiques Caroline de Mahieu et Maxime Melnik) donnent beaucoup de satisfaction.

Si les choeurs montrent quelques hĂ©sitations dans la cohĂ©sion au I, ils se rattrapent bien par la suite, de mĂȘme que le tonitruant Paolo Arrivabeni, un peu raide au dĂ©but avant de sĂ©duire par l’exaltation des verticalitĂ©s et son sens affirmĂ© de la conduite narrative. La mise en scĂšne illustrative de Stefano Mazzonis di Pralafera n’évite pas un certain statisme par endroits, mais sĂ©duit par son sens mĂ©ticuleux du dĂ©tail historique, parfaitement rendu par l’éclat de la scĂ©nographie et des costumes. Un grand spectacle logiquement applaudi par le chaleureux public liĂ©geois, sous le regard goguenard de Wagner (reprĂ©sentĂ© sur le plafond de l’OpĂ©ra en 1903, avec d’autres illustres compositeurs).

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. LIEGE, OpĂ©ra royal de Wallonie, le 8 fĂ©vrier 2020. Verdi : Don Carlos. Ildebrando D’Arcangelo (Philippe II), Gregory Kunde (Don Carlos), Yolanda Auyanet (Elisabeth de Valois), Kate Aldrich (La Princesse Eboli), Lionel Lhote (Rodrigue), Roberto Scandiuzzi (Le Grand Inquisiteur). Orchestre & ChƓurs de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie-LiĂšge, Paolo Arrivabeni (direction musicale) / Stefano Mazzonis di Pralafera (mise en scĂšne). A l’affiche de l’OpĂ©ra royal de Wallonie, Ă  LiĂšge, du 30 janvier au 14 fĂ©vrier 2020. Photo : OpĂ©ra Royal de Wallonie – LiĂšge.

 

   

   

 

COMPTE RENDU, opĂ©ra. VENISE, La Fenice, nov 2013. MEYERBEER : L’Africaine, Kunde, Vuillaume

fenice-africana vuillaume pratt kunde critique opera review opera concert classiquenewsCOMPTE RENDU, opĂ©ra. VENISE, La Fenice, nov 2013. MEYERBEER : L’Africaine, Kunde, Vuillaume. VENISE, NOVEMBRE 2013. AprĂšs Les Huguenots, – tragĂ©die sur l’intolĂ©rance humaine, la barbarie des fanatiques, Scribe et Meyerbeer s’attĂšlent Ă  leur nouvel opĂ©ra en 1837, sur le thĂšme de l’étrangĂšre, Ă  partir de la figure historique et exotique de Vasco de Gama. Les auteurs ciblent en particulier la dĂ©couverte du Nouveau Monde puis son exploitation mĂ©thodique par les colons europĂ©ens. Le sujet est mordant, la mise en forme, ambitieuse
 Le compositeur n’oublie pas l’alibi de la violence dominatrice, son corolaire religieux, puisque Ă  travers l’Inquisiteur, c’est le fanatisme qui est bien Ă©pinglĂ© aussi. Meyerbeer devra patienter cependant, tentĂ© par d’autres ouvrages prĂ©alables qui passent par le genre « comique » et lĂ©ger : L’Etoile du Nord et Dinorah. Puis Scribe meurt en 1861, et lui-mĂȘme dĂ©cĂšde en 1864 quand la partition de L’Africaine est achevĂ©e et mise en rĂ©pĂ©titions. Les coupures et refondations que le compositeur savait orchestrer n’ont pas lieu : il nous lĂšgue une version plus que complĂšte, parfois indigeste, dans laquelle tous les chefs peuvent opĂ©rer des tailles salvatrices. Car la crĂ©ation en 1865 – l’annĂ©e de la crĂ©ation de Tristan de Wagner, c’est FĂ©tis qui a rĂ©agencĂ© l’Ɠuvre de Meyerbeer, sans guĂšre d’unitĂ©, quitte Ă  la rendre justement trop copieuse.
Emmanuel Villaume tout en raccourcissant, a prĂ©servĂ© le souffle vital de l’orchestre, acteur du drame : l’ouverture et les prĂ©ludes des actes III et IV en tĂ©moignent. Ailleurs, l’activitĂ© permanente du chant symphonique honore la rĂ©putation de Meyerbeer et l’on comprend que le symphoniste Wagner, ait tant admirĂ© l’allure des opĂ©ras de Giacomo (fĂ»t-il juif.
). Quand on sait l’antisĂ©mitisme du compositeur, l’adoration n’est pas neutre. Mais Wagner n’en est pas Ă  sa premiĂšre contradiction, adulant et dĂ©fendant le chef crĂ©ateur de Parsifal, lui aussi juif, Hermann LĂ©vi (1882). De fait, il faut un vrai chef capable d’éclairer les couleurs de la partition qui brille par son orchestration raffinĂ©e.

Dans cette version Ă©dulcorĂ©e, repensĂ©e par le chef, on peut aisĂ©ment mesurer le gĂ©nie de Meyerbeer, puissant crĂ©ateur dans le genre du grand opĂ©ra Ă  la française, oĂč Ă  un quatuor vocal solide, rĂ©pond la fougue murmurĂ©e, rugissante de l’orchestre, la part lĂ©onine des chƓurs omniprĂ©sents (chƓur des femmes du III)
 Ainsi l’acte III cumule les effets des plus contrastĂ©s tel un catalogue de rebondissements Ă©clectiques (priĂšre des marins, tempĂȘte, guerre maritime, enfin
 massacre).

La Fenice peut s’enorgueillir de prĂ©senter telle lecture du dernier sommet lyrique de Meyerbeer quand Paris hĂ©site Ă  le produire malgrĂ© des possibilitĂ©s 
 solides. PrĂ©fĂ©rant Verdi et Puccini aux joyaux du patrimoine romantique et français.

Le Nelusko de Angelo Veccia est trĂšs crĂ©dible, vocalement agile, dramatiquement intelligent : le geste est entier et la voix sombre. InĂšs voit son profil de victime, ciselĂ© par Jessica Pratt, au timbre charnu et aux aigus jamais contraints. Selika, elle aussi Ă©prise de Gama, trouve en Veronica Simeoni, une personnalitĂ© de poids, elle aussi, en rien, dĂ©contenancĂ©e par les milles rudesses et Ă©preuves qu’infligent sa partition : sa nature est loyale et dĂ©terminĂ©e jusqu’à son sacrifice final. Car il y faut de la souplesse expressive dans l’aigu comme dans le grave
 En Vasco de Gama, Gregory Kunde sĂ©duit par la franchise et la sincĂ©ritĂ© d’une voix Ă  prĂ©sent mĂ»re mais qui a conservĂ© son impact et son intensitĂ©, une clartĂ© qui sert l’intonation et l’articulation.

Meyerbeer a conçu un grand spectacle sans sacrifier les voix ni la crĂ©dibilitĂ© des situations (le grand septuor de l’acte II, ;le duo de Vasco et Selika au IV, empruntĂ© Ă  celui de Valentine / Raoul des Huguenots ; berceuse de SĂ©lika ; « Ô Paradis » de Vasco, 
). Cette Afrique a tout de l’Inde : dont les rives furent rejointes par l’explorateur Vasco de Gama. Las, sur scĂšne, on regrette une confusion qui gĂȘne l’éclat des profils (superbes, affrontĂ©s comme la confrontation des deux hĂ©roĂŻnes rivales Ă  l’acte V), la pertinence des thĂ©matiques dĂ©noncĂ©es par les auteurs. MalgrĂ© son titre, l’action se dĂ©roule dans une contrĂ©e aux vagues rĂ©fĂ©rences hindouistes (ces « africains » adorent Brahma). Une meilleure attention aux Ă©quilibres entre tableaux collectifs et priĂšres ou impuissances individuelles eĂ»t Ă©tĂ© profitable. NĂ©anmoins, l’expĂ©rience tentĂ©e par La Fenice rend justice Ă  un opĂ©ra parmi les plus saisissants et touchants de Meyerbeer : les interludes avec projection vidĂ©o d’images affligeante du colonialisme esclavagiste tĂ©moigne de la rĂ©alitĂ© barbare Ă  l’époque de Gama, car Meyerbeer, tout pompeux qu’il soit, n’en a pas perdu son sens militant et humaniste. Reste qu’une version rĂ©visĂ©e, Ă©quilibrĂ©e est toujours Ă  prĂ©senter. Cette production vĂ©nitienne offre une belle fondation Ă  ce travail futur. Repris Ă  Paris ? – oĂč l’Africaine n’a pas Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e depuis 1902. A voir indiscutablement.

 

 

 

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COMPTE RENDU, opĂ©ra. VENISE, La Fenice, nov 2013. MEYERBEER : L’Africaine, Kunde, Vuillaume.

Giacomo Meyerbeer : L’Africaine
OpĂ©ra en cinq actes, livret d’EugĂšne Scribe
Création posthume, à Paris, salle Le Pelletier, le 28 avril 1865
Nouvelle production de la Fondation Teatro La Fenice
Pour le 150Ăš anniversaire de la mort de Giacomo Meyerbeer

Emmanuel Villaume, direction
Mise en scĂšne : Leo Muscato

Ines : Jessica Pratt
Vasco de Gama : Gregory Kunde
Nelusko : Angelo Veccia
Selika : Veronica Simeoni
Le Grand PrĂȘtre de Brahma : Ruben Amoretti
Don Pedro : Luca Dall’Amico
Don Diego : Davide Ruberti

Orchestre et chƓur du ThĂ©Ăątre de La Fenice
Chef du chƓur : Claudio Marino Moretti
Filmé en novembre 2013.