FESTIVAL INVENTIO 2021. Entretien avec Léo Marillier, directeur artistique. Présentation et enjeux de la 6Ú édition

festival-inventio festival 2021 annonce programmation concerts classiquenews reservationsFESTIVAL INVENTIO 2021. Entretien avec LĂ©o Marillier, directeur artistique. PrĂ©sentation et enjeux du Festival INVENTIO 2021, 6Ăš Ă©dition, sur le thĂšme « Ecouter voir » 
 Fondateur du festival INVENTIO en Seine et Marne, le violoniste LĂ©o Marillier en assure aussi la direction artistique. Le musicien place au cƓur de son projet musical, l’humain, l’exploration voire l’expĂ©rimentation en partage Ă  destination du plus large public possible, avec une dose exaltante de crĂ©ation car le directeur artistique est aussi compositeur (dont les Ɠuvres sont jouĂ©es par son propre Quatuor, le Quatuor JOYCE). Bel acte de dĂ©mocratisation de la musique qui profite aussi aux expĂ©riences multiples, aux mĂ©tissages fraternels, Ă  une thĂ©atralisation crĂ©ative des instrumentistes, mis en dialogue avec les sites les plus dĂ©paysants voire enchanteurs de Seine-et-Marne (ThĂ©Ăątre du Voyageur, Galleria Continua
)
 Cette annĂ©e le thĂšme « écouter voir » tisse un nouveau parcours exaltant entre musique et peinture
 entretien exclusif.

 

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Que vit le festivalier sur les sites des concerts ?

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 LEO MARILLIER : Le dĂ©paysement
 Les sites se trouvent en rĂ©gion parisienne et pourtant cela fleure dĂ©jĂ  la province
 Mais surtout les sites ont tous une caractĂ©ristique commune : l’insolite. Je suis fondu d’opĂ©ra et chaque fois que je visite un lieu en vue du festival, je le vois comme un thĂ©Ăątre potentiel
 On place quelques spots, on apporte une estrade, des chaises
 et une scĂšne Ă©phĂ©mĂšre surgit le temps d’une soirĂ©e ! Parfois ces scĂšnes magiques prĂ©existent, comme le ThĂ©Ăątre du Voyageur Ă  l’emplacement d’une voie dĂ©saffectĂ©e de la gare d’AsniĂšres : depuis le quai on pousse une porte dĂ©robĂ©e et l’on entre dans un thĂ©Ăątre magique, adossĂ© Ă  la ville et en mĂȘme temps, secrĂšte oasis
 C’est merveilleux, inspirant pour nous, musiciens. Ou encore la Galleria Continua Les Moulins, ancienne papeterie reconvertie en galerie d’art oĂč nous jouons Ă  l’ombre d’Ɠuvres monumentales de Daniel Buren ou Anish Kapoor
 Ou encore des sites naturels : choisir l’heure dans la journĂ©e suffit Ă  doter certains parcs de l’aura nĂ©cessaire Ă  faire surgir un espace scĂ©nique
. J’aime les lieux qui ont eu plusieurs vies 
 l’imagination du temps qui les a reconstruits
 En musique aussi, sitĂŽt nĂ©e, une oeuvre possĂšde dĂ©jĂ  une forme de passĂ© ou d’histoire, et bien qu’elle porte dĂ©jĂ  l’attribut hasardeux du « terminĂ© », elle va vivre autre chose ; Ă  peine partagĂ©e, se sauve-t-elle du lit de notre temps. Il faut rĂ©pĂ©ter que chaque jour le soleil est nouveau, et semer avec cette pensĂ©e
.

 

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Quels aspects musicaux mettez-vous en lumiÚre cette année?

LEO MARILLIER : C’’est prĂ©cisĂ©ment ce que les Ɠuvres illuminent dans notre esprit, le travail qu’elles accomplissent dans notre imaginaire
. Les Ɠuvres doubles musicale/picturale d’Arnold Schönberg et d’Ivan Wyschnegradsky se devaient bien sĂ»r d’ĂȘtre les points d’ancrage de cette Ă©dition « Ecouter voir ». Pour chacun de ces pionniers de leur Ă©poque, le concert dĂ©bute par une Ɠuvre empruntĂ©e Ă  leur pĂ©riode de jeunesse, cheminant dans l’hĂ©ritage qu’ils ont reçu de leur passĂ©. Puis lui succĂšde une Ɠuvre de leur pĂ©riode tardive, tĂ©moignant de la confiance vĂ©ritable acquise et exacerbĂ©e par leur travail de peintre, dessinateur, graphiste. En effet, Schönberg, aprĂšs sa glorieuse Nuit TransfigurĂ©e, parvient Ă  dĂ©mĂȘler les conflits musicaux de l’Ă©poque en invoquant une libertĂ© crĂ©atrice qu’il dĂ©couvre dans ses autoportraits, ses peintures de rĂȘves, ses visions. De maniĂšre diffĂ©rente, Wyschnegradsky tente d’organiser visuellement, esthĂ©tiquement on pourrait dire, l’audace harmonique dont il fait preuve, ceci de maniĂšre continue pendant sa vie. La dimension visuelle est en rĂ©alitĂ© omniprĂ©sente dans notre approche du phĂ©nomĂšne sonore et musical. Nous gardons une image du dĂ©roulĂ© d’une Ɠuvre et des pics Ă©motionnels gĂ©nĂ©rĂ©s par l’écoute. Nous tentons de construire une tapisserie qui serait parallĂšle au temps dans lequel nous sommes immergĂ©s lors du concert, individuellement, ou collectivement. Plus concrĂštement, les Variations Goldberg, dĂ©fendues par Ambre Vuillermoz Ă  l’accordĂ©on, sont un excellent exemple de cette dynamique : elles dĂ©veloppent une idĂ©e musicale simple, en dressent des portraits familiers, ou Ă©trangers, Ă©motionnels ou humoristiques, et la sĂ©quence de ces variations imprime en nous une direction, une marche Ă  suivre, un chemin presque initiatique, de dĂ©couverte Ă  la fois de la musique et de nous-mĂȘme. Ainsi, les concerts des 18 et 26 juin (mĂȘme programme d’Ɠuvres inachevĂ©es interprĂ©tĂ© par le Quatuor Joyce) explorent ce qui se passe quand le compositeur choisit de laisser ouvert ce chemin de dĂ©couverte, soit parce qu’il a changĂ© d’idĂ©e musicale, soit parce qu’il a abandonnĂ© le projet musical en cours d’ébauche. Les quatuors inachevĂ©s de Schubert, Haydn fournissent ces points de suspension. DictĂ©e par l’Ă©trange silence qui les remplit, la suite de l’Ɠuvre est confiĂ©e Ă  la licence de l’auditeur.

 

 

 

6Ăšme Ă©dition du Festival INVENTIO de LĂ©o Marillier

« écouter voir » :
Le travail continu du visuel Ă  la rencontre du sonore

 

CANAP'PLUS : 5 concerts en replay jusqu'au 13 décembre 2020

 

 

Mise en rĂ©sonnance avec l’univers pictural de Jean-Pierre Corne « peintre de l’énergie, peintre de la lumiĂšre » pour l’un des concerts. La crĂ©ativitĂ© intĂ©rieure, la lente naissance d’une image mentale chez qui crĂ©e et qui assiste Ă  l’Ɠuvre, dominera la table ronde du 18 septembre, autour de Lu Xiangcheng, Franck Yeznikian, et Bruno Ducol, respectivement chercheur en synesthĂ©sie et compositeurs dont le mĂ©tissage entre les arts est dominant. Ce travail continu du visuel Ă  la rencontre du sonore est explorĂ© Ă©galement dans le programme du 26 septembre que je partage avec le pianiste Fernando Palomeque. Le thĂšme du « tissage » y est roi, inspirĂ© par le plus grand tapis du monde, merveille conservĂ©e Ă  Abu Dhabi oĂč j’ai jouĂ© en 2019 (et fait un peu de tourisme â˜ș). A travers les miniatures tardives de Beethoven et Schubert, Ă  la facture tantĂŽt humble, tantĂŽt dĂ©jantĂ©e, puis les Ɠuvres de Sibelius, constitutives d’une vĂ©ritable fresque musicale du pays natal du compositeur, je propose une tapisserie Ă  l’écoute. RĂ©pĂ©tition de courts motifs – comme un tapis reprendrait une sĂ©rie de motifs gĂ©omĂ©triques simples. Le « clou » de la soirĂ©e sera le Spring of Chosroes de Feldman, qui reprend avec une exactitude et une simplicitĂ© rares un tapis lĂ©gendaire de la mythologie iranienne, qui raconterait la prospĂ©ritĂ© d’un empire dĂ©sormais disparu, ceci avec pour rĂ©sultat musical hypnotique, dĂ©ambulatoire, et profondĂ©ment touchant 


 

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Votre rĂ©flexion sur l’idĂ©e de Festival a-t-elle Ă©voluĂ© avec la pandĂ©mie?
fest-inventio-leo-marillier-festival-seine-et-marne-classiquenewsLEO MARILLIER : J’aimerais dire que les concerts sont devenus encore plus prĂ©cieux, autant pour celles et ceux qui les produisent, que pour celles et ceux qui la construisent de leur prĂ©sence d’auditeurs incarnĂ©s. Le concert suppose un public ici et là ; le virtuel est bien, trĂšs bien mĂȘme, mais sonne quand mĂȘme comme une mise en attente ou un regret. J’ai tenu Ă  prĂ©senter un rĂ©pertoire fait de jumelages entre des chefs-d’oeuvre avĂ©rĂ©s, comme la Nuit TransfigurĂ©e (avec Ryo Kojima, Laurent Camatte, LoĂŻc Abdelfettah, Pierre Strauch et Clotilde Lacroix) et leurs contreparties plus secrĂštes, comme le Trio Ă  cordes de Schönberg. L’Ɠuvre moins connue dialogue ou s’oppose au chef-d’Ɠuvre ; le concert devient ainsi une unitĂ©, une union d’opposĂ©s pourrait –on dire, servie dans un lieu qui laisse s’exprimer cette mise en perspective.

 

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Quelles seraient les nouveautés cette année pour ce retour aux concerts avec public?
LEO MARILLIER : En termes de rĂ©pertoire, j’ai accentuĂ© pour cette sixiĂšme Ă©dition l’équilibre entre familiaritĂ© et Ă©trangetĂ© et les deux se nourrissent. Ainsi le programme de quatuors inachevĂ©s s’achĂšve par une Ɠuvre – le 3e quatuor de Bartok – qui propose une solution : le voyage continue, le temps file, la musique trouve sa propre issue. Le concert saxophone et piano du 27 juin avec Eudes Bernstein et Orlando Bass explore une Ă©poque assez unique par son effervescence, autant musicale que sociĂ©tale : l’explosion crĂ©atrice du dĂ©but du 20e siĂšcle, par le biais de la fascination que cette Ă©poque porte pour le saxophone, qui devient autant instrument noble que familier, autant romantique que social. Le concert de clĂŽture que je partagerai avec ClĂ©ment Lefebvre procurera une autre facette de cette pĂ©riode remuĂ©e, Ă  savoir le romantisme qui, en France, est Ă  cette Ă©poque Ă  son sommet (Franck), sommet dont nous suivrons les retombĂ©es jusque ses derniĂšres flammes (Messiaen, Dukas). L’an dernier, initiative amorcĂ©e, la scĂšne ouverte aux amateurs et conservatoires, est cette annĂ©e remarquablement bien honorĂ©e et nous attendons de trĂšs belles choses
 dans un site extrĂȘmement poĂ©tique, le kiosque d’Everly.

 

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Vous associez aux concerts, la retransmission, le documentaire et aussi l’activitĂ© de votre propre quatuor JOYCE. Comment tous ces aspects se complĂštent-ils, et de quelle façon enrichissent-ils votre propre expĂ©rience musicale ?
LEO MARILLIER : Le quatuor Joyce tient une place importante dans ma vie, dans notre vie, Ă  Apolline Kirklar, LoĂŻc Abdelfettah, Emmanuel Acurero et moi-mĂȘme. Nous profitons de notre groupe pour concrĂ©tiser des envies, les expliciter Ă  nos yeux et nos oreilles
 et les vĂŽtres. Le nom et l’Ɠuvre de Joyce, par son aura, son ambivalence entre romantisme et modernitĂ©, sa gĂ©nĂ©rositĂ© stylistique, nous encourage Ă  chercher et Ă  chercher encore comment partager en tant que musiciens et en tant qu’hommes. Les deux rendez-vous du quatuor Joyce pendant le festival illustrent cette recherche : nous proposerons un programme pĂ©dagogique ciblĂ© sur l’histoire de la gamme. Le Quatuor Joyce me fait l’honneur de crĂ©er l’un de mes quatuors, composĂ© cette annĂ©e, dans un programme qui pose la question suivante : la crĂ©ation est-elle soumise Ă  l’individu, ou bien s’impose-t-elle Ă  celui ou celle qui en est le mĂ©diateur ?
Sur le plan des documentaires, nouveau versant enthousiasmant de la transmission musicale dont je me suis emparĂ© du fait du contexte pendant la pandĂ©mie, continuation du travail commencĂ© en 2020 (avec les docu-films « Volti subito » dĂ©diĂ©s Ă  Beethoven). Cette annĂ©e, je commente un montage que j’ai rĂ©alisĂ© Ă  partir de courts-mĂ©trages sur Schoenberg, peintre et compositeur, Ă  partir de films prĂȘtĂ©s par la Fondation de Vienne. Ce streaming sera proposĂ© le 12 juin comme clĂ© d’écoute prĂ©alable au concert dĂ©diĂ© Ă  Schoenberg. D’autres « volti subito », mi-docu, mi-film (toujours l’importance de l’image) sont en gestation
 La captation audio-visuelle des concerts (assurĂ©e par le duo AurĂ©lien Melior/Richard Marillier) est un outil formidable quand il permet lors de la retransmission de susciter un autre regard sur l’Ă©vĂšnement du concert, proposant dĂ©jĂ  une interprĂ©tation visuelle de la musique, une ligne de comprĂ©hension pour l’auditeur, achevĂ©e et incomplĂšte. Cette exigence de la mise en scĂšne, je m’y suis confrontĂ© lors du montage du documentaire Beethoven, dont le dĂ©coupage et le travail sur les transitions m’a particuliĂšrement passionnĂ©. Reste que le spectacle vivant est l’expĂ©rience totale et unique oĂč l’attention peut et doit bondir d’un bout Ă  l’autre de la scĂšne de maniĂšre toute personnelle. Ces activitĂ©s de la recherche, de la composition, de la crĂ©ation, de la musique de chambre, et de la direction artistique, me permettent de comprendre le rĂŽle de chacune dans l’infinie beautĂ© qu’est la musique, et me permettent aussi d’observer leurs juxtapositions. L’acquisition d’une expĂ©rience musicale se veut chez moi Ă  la fois unie et multiple, et j’espĂšre que les murs qui pourraient opposer ces catĂ©gories ont des oreilles ! A votre question, cher Philippe, concernant la maniĂšre dont tout cela nourrit ma propre expĂ©rience musicale, j’ai envie de rĂ©pondre par cette phrase de Yannis Ritsos : « La distance entre les choses ne cesse de croĂźtre et de les unir » (recueil « Sur une corde »).”

Propos recueillis en juin 2021

 

 

 

 

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SEINE ET MARNE, Festival INVENTIO N°6 : du 6 au 27 juin, puis du 4 au 30 septembrefestival-inventio festival 2021 annonce programmation concerts classiquenews reservations 2021.
ThÚme 2021 : « écouter voir »
Les 6, 12, 18, 19, 26, 27 juin 2021
Les 4, 18, 25, 30 septembre 2021
Le programme en détail, les modalités de réservations :
https://www.inventio-music.com/festival/calendrier-et-r%C3%A9servations-2021/

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INVENTIO-replay-video-leo-marillier-video-classiquenews-replayLIRE aussi notre prĂ©sentation du FESTIVAL INVENTIO 2021 : ” Ă©couter voir ” … la (dĂ©jĂ ) 6Ăšme Ă©dition du Festival INVENTIO en Seine et Marne cultive et diffuse sa passion de la musique de chambre en sollicitant tous les sens ; plusieurs sites patrimoniaux seine-et-marnais deviennent le temps de la programmation, Ă©crins pour une expĂ©rience musicale inĂ©dite. Autour du violoniste et compositeur LĂ©o Marillier, directeur artistique du Festival, les jeunes instrumentistes parmi les plus prometteurs jouent le grand rĂ©pertoire et « des pĂ©pites musicales inĂ©dites », les piliers de la musique chambriste et aussi plusieurs Ɠuvres contemporaines qui ouvrent de nouveaux dialogues… :

http://www.classiquenews.com/seine-et-marne-paris-festival-inventio-6-juin-30-sept-2021/