CD, critique.LULLY : ISIS / Io. Talens Lyriques, Ch Rousset (2 cd APARTE – juil 2019).

LULLY isis ROUSSET critique cd opera classiquenewsCD, critique.LULLY : ISIS / Io. Talens Lyriques, Ch Rousset (2 cd APARTE – juil 2019). AprĂšs Bill Christie et Hugo Reyne, tous d’eux ayant diffĂ©remment rĂ©ussi leur propre lecture d’Atys (respectivement en 1987 et 2009), sommet de l’éloquence et du sentiment XVIIĂš, Les Talens lyriques et leur chef Christophe Rousset poursuivent une sorte d’intĂ©grale des opĂ©ras de Lully chez ApartĂ©. Un dĂ©fi redoutable et un courage immense
 tant les plateaux sont difficiles Ă  rĂ©unir, et le rĂ©pertoire toujours Ă©cartĂ© des scĂšnes lyriques. Qui programme aujourd’hui le Florentin anobli / naturalisĂ© par Louis XIV ? On s’étonne d’une telle situation, qui d’ailleurs vaut pour le baroque en gĂ©nĂ©ral : mĂȘme Rameau, le plus grand gĂ©nie dramatique et orchestral du XVIIIĂš peine Ă  dĂ©fendre sa place Ă  chaque saison nouvelle, en particulier Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Que l’on ne nous parle pas d’équilibre et de diversitĂ© des programmations. Le Baroque est de moins en moins jouĂ© au sein des thĂ©Ăątres d’opĂ©ras en France. Donc rĂ©jouissons nous de ce nouvel opus Lully par Ch Rousset.

Pourtant, soit qu’il soit question de la prise ou de l’économie du geste gĂ©nĂ©ral, la petitesse du son ne cesse ici d’interroger : on sait que les effectifs requis pour les crĂ©ations devant la Cour et le Roi, ne craignaient pas l’ampleur ; d’ailleurs toutes les gravures le reprĂ©sente : l’orchestre Ă©tait plĂ©thorique. Ce qui laisse imaginer un tout autre son Ă  l’époque
 Pourquoi alors ce format sonore si Ă©troit et serrĂ©, d’autant que le traitement final souhaitĂ© lisse tout relief. Pas d’aspĂ©ritĂ©, ni de timbres dĂ©finis: un juste milieu qui attĂ©nue toute disparitĂ© et tend Ă  unifier la globalitĂ© vers une uniformitĂ© dĂ©sincarnĂ©e. S’agirait-il alors d’une autre raison ? La vision propre au chef qui en phrases courtes, certes prĂ©cises mais systĂ©matiques jusqu’à la mĂ©canique, sonne sĂšche ; des tempos parfois trĂšs prĂ©cipitĂ©s soulignent une lecture nerveuse
 et finalement dĂ©vitalisĂ©e. Voici un Lully Ă©troit et mĂ©canisĂ© qui manque singuliĂšrement d’ampleur, de souffle, de respiration. Tout ce qu’ont apportĂ© et cultivĂ© autrement et par un orchestre et un continuo plus palpitant, les prĂ©cĂ©dents dĂ©jĂ  citĂ©s : Christie et Reyne. Pas sĂ»r que les dĂ©tracteurs et critiques d’un Lully trop affectĂ©, sophistiquĂ©, et finalement artificiel, ne changent d’avis aprĂšs Ă©coute de cet album.

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SUBLIME QUATUOR VOCAL
Tauran, Hubeaux, Auvity, EstĂšphe
Junon, Io/Isis, Apollon, Argus

 

 

 

Mais la surprise vient des chanteurs, prĂ©cisĂ©ment des deux premiers emplois d’une partition assez exceptionnelle. Si le geste du chef et le son de l’orchestre posent problĂšme, en revanche certains solistes sont remarquables tant leur chant restitue Ă  la fois la noblesse du rĂ©cit, le mordant articulĂ©, surtout la sincĂ©ritĂ© de la dĂ©clamation lullyste. Ce qui n’est pas peu dire. Ce que rĂ©alisent les deux cantatrices dans les rĂŽles opposĂ©s de Io / Isis et de Junon, relĂšve de l’exceptionnel, une voie idĂ©ale entre le style du thĂ©Ăątre cornĂ©lien et racinien, et la langueur expressionniste propre Ă  l’opĂ©ra lullyste. VoilĂ  longtemps que nous n’avions goĂ»tĂ© un tel chant vivant et palpitant, serviteur des images linguistiques qui font sens. D’oĂč notre excellente note et le CLIC de classiquenews.com

Relief et vérité des chanteuses TAURAN / HUBEAUX
A l’opposĂ© de toute surcharge hystĂ©rique, – un Ă©cueil que l’on constate aussi pour CybĂšle dans Atys-, BĂ©nĂ©dicte Tauran fait une Junon de grande classe, car elle Ă©vite toute boursouflure caricaturale voire parodique du personnage (ce qui a toujours Ă©tĂ© facile : Junon bien souvent n’est qu’une Ă©pouse dĂ©laissĂ©e, frustrĂ©e, qui rugit) : a contrario, ici, du tact et du style et un français impeccable (nous l’avions dĂ©couvert il y a quelques annĂ©es dans la version d’Atys par Hugo Reyne, en 2009 prĂ©cisĂ©ment, dans le rĂŽle de Sangaride). La maĂźtrise du français est impeccable ; l’intonation racĂ©e, subtile, surtout simple et naturelle. Une leçon de chant qui nous rĂ©conforte tant le problĂšme de l’intelligibilitĂ© est gĂ©nĂ©ral s’agissant des spectacles baroques en France.

montespan-isis-lully-quinault-opera-baroque-critique-hubeaux-tauran-chant-opera-critique-classiquenewsFace Ă  elle, la Io / Isis d’Eve-Maud Hubeaux soupire, rugit (mais de façon adĂ©quate et toujours mesurĂ©e), se lamente, victime douloureuse mais dĂ©munie : sa palette est riche autant que son articulation, elle aussi parfaite. PortĂ©e par ses deux portraits de femmes, – focus lĂ©gitime car de leur affrontements incessants, se produit le drame, les tortures, enfin la rĂ©conciliation (grĂące Ă  la mĂ©tamorphose finale). Mais dans la rĂ©alitĂ©, La Montespan (qui dut supporter la nouvelle conquĂȘte du Roi : Melle de Ludre) se reconnaissant avec raison dans le personnage de Junon… obtint la disgrĂące de Quinault.
Les deux chanteuses ont cette Ă©lĂ©gance et cette noblesse qui rendent passionnantes leur confrontation progressive. Intelligibles et expressives mais avec mesure, les deux divas tirent leur Ă©pingle du jeu. Le chant et la dĂ©clamation lullyste en sortent rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s, somptueusement captivante. C’est l’excellente surprise de cette lecture.

Parmi les hommes, deux solistes se dĂ©tachent nettement : Cyril Auvity convainc parfaitement par l’intensitĂ©, la prĂ©cision et la justesse du chant comme du jeu: entre autres personnages parfaitement tenus, sa Furie mordante et inflexible, haineuse et sadique Ă  souhait, face Ă  la Io frigorifiĂ©e (dĂ©but du IV) ; mĂȘme implication saisissante pour Neptune et Argus du fabuleux Philippe EstĂšphe, tempĂ©rament rare alliant puissance, musicalitĂ©, intelligibilitĂ©, sans jamais appuyer ni forcer. Nous tenons lĂ  un quatuor vocal somptueux, lullyste par l’esprit et le style. De quoi susciter l’enthousiasme d’oĂč le CLIC malgrĂ© nos rĂ©serves (comme on a dit).

A oublier Ă  l’inverse : le chant continĂ»ment outrĂ© et surexpressif et finalement systĂ©matique d’Ambroisine BrĂ© (Syrinx) ; les voix engorgĂ©es, ternes, lisses (usĂ©es ?) de Edwin Crossler Mercier (Pan) et Aimery LefĂšvre (HiĂ©rax).

En dĂ©pit de qualitĂ© Ă©loquentes indiscutables, le chƓur (de chambre de Namur) rate ses airs Ă  la chasse, dans une mise en place hasardeuse et prĂ©cipitĂ©e, sans souffle (Ă©pisode de Syrinx, la nymphe qui refuse l’amour et Ă©carte un Pan trop pressant). Selon le plan de Mercure, il est question en rĂ©alitĂ© d’endormir Argus afin de libĂ©rer Io, sa prisonniĂšre
 On finit par s’endormir nous aussi.

Heureusement l’acte IV, le plus poĂ©tique et le plus dramatique, celui des contrastes climatiques et autres supplices infligĂ©s par Junon Ă  Io, dont le chƓur des frimas, aux syllabismes glaçés, rĂ©pĂ©tĂ©s est plus prĂ©cis et dramatiquement plus prenant. L’acte dans son entier annonce les effets, machineries Ă  l’appui, du Rameau Ă  venir (Parques pour Hippolyte et Aricie ; tortures et Ă©carts climatiques des BorrĂ©ades). MĂȘme bel engagement des forces calorifiques des forges dans le tableau qui suit
 Mais lĂ  encore on s’interroge sur la petitesse de la sonoritĂ©, l’étroitesse du spectre des timbres orchestraux, d’autant que la prise de son reste centrale, globale, distanciĂ©e, confinant Ă  une image lisse, comme amidonĂ©e, et 
dĂ©vitalisĂ©e.

LĂ  est bien le problĂšme : l’orchestre trĂšs bien huilĂ©, semblable Ă  une machine Ă  coudre, Ă  la rythmique mĂ©canique, tricote un son aigre, petit, lisse. Tout est jouĂ© de la mĂȘme façon, uniformĂ©ment, malgrĂ© la disparitĂ© des ambiances par acte. Les tutti sonnent secs et courts. Voici un Lully sans tendresse ni ampleur.

Quelle diffĂ©rence avec les tĂ©moignages d’époque qui rĂ©pĂ©tons-le attestent d’un effectif de 100 instrumentistes dont la chair et la respiration devaient ĂȘtre autres. Le geste est de plus en plus rapide et sec Ă  mesure que le drame se prĂ©cipite, Ă  partir du IV justement quand Io subit les supplices imposĂ©s par une Junon particuliĂšrement sadique. Au point de forcer Io au suicide pour Ă©chapper Ă  tant de souffrance. Les instrumentistes savent cependant atteindre une certaine profondeur Ă  l’énoncĂ© des Parques (fin du IV) : si Io veut cesser de souffrir, « elle doit apaiser Junon ». C’est Ă  dire la rendre moins jalouse. La tendresse du geste (et la compassion pour l’hĂ©roĂŻne) paraĂźt enfin. C’est un peu tard. On le voit le chef Rousset joue surtout sur les contrastes, la tension, le nerf, au risque de paraĂźtre sec.

CLIC D'OR macaron 200Soulignons la rĂ©ussite du livret de Quinault et la dramatisation musicale par Lully, ce qui fait de « Isis » un opĂ©ra majeur aux cĂŽtĂ©s de Atys, en particulier pour la fin de la partition (acte V) : devant une Io Ă©puisĂ©e, qui appelle la mort, face Ă  Junon inflexible, Jupiter rend son amour à
 son Ă©pouse. L’enchaĂźnement des actes IV et V relĂšve du pur gĂ©nie lullyste : exacerbation des passions puis grand pardon et aspiration Ă  l’apaisement final grĂące Ă  la sublimation / mĂ©tamorphose salvatrice de la nymphe Io, Ă©reintĂ©e, exsangue, 
 miraculeusement recomposĂ©e en dĂ©esse Ă©gyptienne, soit Isis. Ce qui donne le titre de l’opĂ©ra, sans pour autant rendre compte vĂ©ritablement de la nature mĂȘme de son action depuis son dĂ©but. L’épisode Ă©gyptien Ă©tant dĂ©volu aux deux derniers airs orchestraux du V. La logique aurait plutĂŽt prĂ©fĂ©rĂ© le titre Io, plus proche du drame rĂ©el, Ă  travers les actes I, II, III et IV. Pour conclure, orchestre mĂ©canisĂ© et serrĂ© voire tendu ; mais plateau irrĂ©sistible, grĂące au quatuor vocal que nous avons distinguĂ©.

 

 

 

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CD, critique. LULLY : ISIS / Io (1677). Talens Lyriques, Ch Rousset (2 cd APARTE – juil 2019) – Lire aussi notre prĂ©sentation d’ISIS de Lully par Ch Rousset, Les talens lyriques, ici :
http://www.classiquenews.com/lully-isis-1677-les-talens-lyriques-ch-rousset-2-cd-aparte/

 
 

APPROFONDIR
LULLY, articles, dossiers, critiques sur CLASSIQUENEWS

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Isis, Ă  Beaune, juillet 2019 – critique de l’opĂ©ra en version de concert
http://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-opera-beaune-lully-isis-12-juillet-2019-les-talens-lyriques-choeur-de-chambre-de-namur-c-rousset/

Bellérophon, 1679 / Les talens lyriques, 2011
http://www.classiquenews.com/lully-bellrophon-1679-les-talens-lyriqueschristophe-rousset-2-cd-apart/

Alceste, 1674 / Les talens lyriques 2017
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-lully-alceste-les-talens-lyriques-2-cd-aparte/

Armide, / Les talens lyriques 2015
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-lully-armide-les-talens-lyriques-2015-2-cd-aparte/

Amadis, 1684 / Les talens lyriques
http://www.classiquenews.com/lully-amadis-1684-rousset-2013-3-cd-aparte/

Les premiers opéras français par Hugo Reyne
http://www.classiquenews.com/lully-les-premiers-opras-franais-hugo-reyne10-cd-accord/

REPORTAGE VIDEO ATYS par Hugo Reyne 2009
http://www.classiquenews.com/lully-quinault-atys-1676-hugo-reynela-chabotterie-vende-aot-2009-reportage-vido-22/

Dossier Atys de Lully :
http://www.classiquenews.com/lully-atys-1676-le-livret-de-philippe-quinaultaspects-dune-partition-gniale/

Atys de Lully Chaboterie 2009 / Hugo Reyne
http://www.classiquenews.com/lully-atys-1676-hugo-reynefestival-musiques-la-chabotterie-11-et-12-aot-2009/

ATYS de Lully par William Christie
recréation reprise 2011 : reconstitution ou recréation ?
http://www.classiquenews.com/atys-2011-dossier-spcialreconstitution-ou-approfondissement/

ATYS de Lully par William Christie, reprise 2011 (DVD)
http://www.classiquenews.com/lully-atys-villgier-christie-20112-dvd-fra-musica/

ARMIDE de Lully par William Christie, 2008
http://www.classiquenews.com/lully-armide-christie-2008/

CD, compte rendu critique. Rameau : Zaïs. Rousset, 2014 (3 cd Aparté, 2014)

rameau zais rousset review account of critique cd classiquenewsCD, compte rendu critique. Rameau : ZaĂŻs. Rousset, 2014 (3 cd ApartĂ©). On ne saurait contester Ă  Christophe Rouset son sens du thĂ©Ăątre, dĂ©veloppĂ©, toujours nerveux sur une vaste palette de rĂ©pertoire comme l’attestent ses derniĂšres rĂ©alisations chez ApartĂ© dĂ©jĂ  : Amadis, PhaĂ©ton et BellĂ©rophon, trilogie mĂ©ritante de Lully pour le XVIIĂš, Hercule Mourant de Dauvergne pour le XVIIIĂš. Ce Rameau s’inscrit trĂšs honorablement parmi les meilleures approches du chef dont une sĂ©cheresse et parfois une direction certes prĂ©cise mais mĂ©canique et un peu courte attĂ©nue l’approfondissement de certaines lectures. D’autant que dans le cas de ZaĂŻs, ouvrage de la pleine maturitĂ© et de l’annĂ©e – 1748 – miraculeuse pour le Dijonais Ă  Versailles, il s’agit d’un double dĂ©fi : orchestral comme l’atteste dĂšs le formidable prologue, son ouverture qui avant Haydn et sa CrĂ©ation de 1800, exprime rien de moins que le nĂ©ant originel et l’organisation du monde (le Chaos et son dĂ©brouillement) ; puis autre dĂ©fi, le profil psychologique de ZĂ©lidie et de ZaĂŻs, cette derniĂšre Ă©tant par sa couleur tragique sentimentale,  prĂ©figuration de la tendre Pamina de La FlĂ»te enchantĂ©e de Mozart.

Un entretien vidĂ©o avec le chef pour classiquenews, lors des reprĂ©sentations de ZaĂŻs Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles (octobre 2014) avait dĂ©montrĂ© l’ampleur visionnaire et le souffle poĂ©tique de l’Ă©criture d’un Rameau, gĂ©nie de la fragmentation, et dans les choix instrumentaux, narrateur hors pair des climats et des situations. HĂ©las, le livret de Cahusac, poĂšte si rĂ©formateur et vrai complice pour Rameau, s’enlise souvent au point de dĂ©velopper dans des longueurs parfois difficiles Ă  tenir, certaines situations et de nombreux affrontements qui se rĂ©pĂštent.

piau_sandrineL’action met Ă  l’Ă©preuve l’amour de la mortelle ZĂ©lidie pour le gĂ©nie des airs ZaĂŻs. D’une distribution cohĂ©rente, on eut prĂ©fĂ©rĂ© pourtant diseurs plus habitĂ©s et nuancĂ©s que les voix serrĂ©s mais dĂ©jĂ  routiniĂšres des chanteurs des seconds rĂŽles. Seuls Zachary Wilder, Sylphe pĂ©tillant et fluide, et Hasnaa Bennani, Amour charmant et gracile caractĂ©risent sans emphase leurs rĂŽles respectifs. Pour le trio principal, BenoĂźt Arnould fait un Condor un peu contraint et toujours trĂšs (trop) poseur dans son costume de faux sĂ©ducteur, Julian PrĂ©gardien dĂ©ploie en ZaĂŻs, une vĂ©ritable dentelle linguistique idĂ©alement tendre et de plus en plus affectueuse, mais affectĂ© par quelques aigus dĂ©jĂ  tendus ; reviennent Ă  Sandrine Piau (notre photo), toutes les palmes du style et de l’articulation inventive et pourtant stylĂ©e, d’une irrĂ©sistible autoritĂ© et vocale et dramatique : sa ZĂ©lidie affirme contre les prĂ©jugĂ©s tenaces sur l’opĂ©ra de Rameau, la profondeur psychologique du personnage fĂ©minin qui aurait dĂ» donner son nom Ă  la partition. Retenons l’Ă©loquence de ses rĂ©citatifs, au relief, Ă  la caractĂ©risation vivante qui suit chaque inflexion du texte : une dĂ©monstration de vitalitĂ© palpitante qui ressuscite chaque inflexion du texte avec une diversitĂ© expressive remarquable. Rien de tel hĂ©las chez ses partenaires cadets.

 

Evidemment, tout ballet hĂ©roĂŻque comprend de nombreuses entrĂ©es, divertissements, sĂ©quences purement chorĂ©graphiques oĂč rĂšgnent le chatoiement superlatif du toujours excellent choeur de chambre de Namur, idĂ©alement prĂ©parĂ©, Ă  la diction amoureuse et engagĂ©e, Ă  l’articulation prĂ©cises et suave : un modĂšle ici, et pour Rameau, l’autre personnage clĂ© de l’opĂ©ra. MalgrĂ© les Ă©pisodes parfois circonstanciels et rĂ©ellement conformistes, – qui finissent par appesantir le dĂ©roulement du drame, Ă©pisodes parfaitement et strictement redevables de l’esthĂ©tique Louis XV, Rousset sait colorer et articuler l’un des orchestres les plus raffinĂ©s de Rameau.

 

 

 

VOIR le reportage vidĂ©o de classiquenews sur ZAIS de Rameau Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles par Sandrine Piau et Christophe Rousset, novembre 2014

 

 

 

 

 

 

 

Cd, compte rendu critique. Rameau : Zaïs. Julian Prégardien, Sandrine Piau, Aimery LefÚvre, Benoßt Arnould, Amel B-Djelloul, Hasnaa Bennani, Zachary Wilder. Choeur de chambre de Namur. Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. 3 cd Aparte. Enregistrement réalisé à Versailles en novembre 2014.

CD. Lully : Phaéton, 1683 (Rousset, 2012)

CD. Lully: PhaĂ©ton, 1683 (Rousset, 2012) …  Poursuite du cycle des opĂ©ras (rares) de Lully par Les Talens Lyriques et Christophe Rousset. Les plus connaisseurs regretterons ici une baguette des plus tendues, sĂšche, rĂąpeuse, ascĂ©tique sans guĂšre d’abandon tendre ni de nostalgie subtile (n’est pas William Christie qui veut, dĂ©sormais indĂ©passable chez Lully comme chez Rameau) ; les plus ouverts et curieux, trouverons ce nouvel album comme le prĂ©cĂ©dent (BellĂ©rophon, Ă©galement Ă©ditĂ© par ApartĂ©) d’une Ă©vidente cohĂ©rence musicale, digne du plus efficace des ouvrages de Lully et Quinault.

 

 

PhaĂ©ton dĂ©sĂ©quilibrĂ© …

 

lully_phaeton_rousset_cd_aparteLe sujet en lui-mĂȘme est d’une modernitĂ© exceptionnelle : le fils du Soleil, aimĂ© par son pĂšre, veut afficher fiĂšrement et orgueilleusement sa divine origine au risque de mettre en pĂ©ril l’Ă©quilibre du monde : dirigeant le char d’Apollon, l’orgueilleux incompĂ©tent Ă©choue Ă  conduire les cĂ©lestes chevaux : il est illico foudroyĂ© par Jupiter.Le message est clair pour l’ensemble du royaume et Ă  l’attention des courtisans muselĂ©s tentĂ©s par une audace hasardeuse. Le roi tranchera dans le vif toute vellĂ©itĂ© d’orgueil. Dramatiquement les auteurs cisĂšlent une action resserrĂ©e ; ils ajoutent une intrigue amoureuse assez lĂ©gĂšre mais utile en ce quelle embrase la souffrance et le ressentiment des caractĂšres.
Lybie, future reine d’Egypte, qui aime Epaphus, se voit obligĂ©e d’Ă©pouser PhaĂ©ton. Celui-ci n’est que politique et d’un coeur plutĂŽt insensible (il reste muet et distant vis Ă  vis de celle qui l’aime, ThĂ©one). En vĂ©ritĂ©, PhaĂ©ton est un jeune arrogant ambitieux qui n’aspire qu’Ă  assoir sa fausse grandeur, en particulier vis Ă  vis du fils d’Isis, Epaphus.
Lully, angle rare dans un opĂ©ra politique, aime Ă  exprimer ce lien du fils PhaĂ©ton Ă  sa mĂšre (ClymĂšne, trĂšs attentionnĂ©e pour sa progĂ©niture) et Ă  son pĂšre : quand paraĂźt Apollon, ĂȘtre sensible et pathĂ©tique, plutĂŽt qu’astre hĂ©roĂŻque et solennel ; cet aspect du dieu solaire est le point le plus attachant de l’ouvrage.Rousset rĂ©unit un plateau de chanteurs, finalement  …  dĂ©sĂ©quilibrĂ© voire peu convaincant. C’est le risque des prises uniques, la reprĂ©sentation et son enregistrement sur le vif Ă  Paris ce 25 octobre 2012 n’ont pas rĂ©ussi Ă  tout le monde. Écartons d’emblĂ©e, trop faillible sur le plan du style comme de la musicalitĂ© (et de la justesse), la ThĂ©one d’Isabelle Druet (rien Ă  faire : le timbre est Ă©troit, la justesse peu assurĂ©e… faute de prĂ©paration ou d’approfondissement rĂ©el du rĂŽle, les dĂ©rapages sont trop nombreux) ; dans le rĂŽle-titre, Emiliano Gonzalez Toro manque de vision sur son personnage (pourtant dramatiquement passionnant) : maniĂ©risme et affectation polluent un chant qui devrait sonner naturel et souple ; mĂȘme constat hĂ©las pour Andrew Foster-Williams, – bien que mieux chantant : son jeu confond engagement et … burlesque : il est fait trop pour le rival de PhaĂ©ton ; son Epaphus ressemble plus Ă  un rĂŽle bouffon qu’Ă  l’amant de Lybie, grave et impuissant, ĂȘtre terrassĂ© par le jeu politique et qui doit subir la vanitĂ© de son ennemi.

Heureusement, tout n’est pas perdu, loin s’en faut : en Apollon tendre et humain voire dĂ©chaĂźnĂ© pour sauver son fils outragĂ© (Epaphus a contestĂ© son origine divine), Cyril Auvity tire la couverture vers lui : assurance vocale inouĂŻe, verbe tapageur et ciselĂ© ; sa prestance et son caractĂšre sont indiscutables. La BergĂšre de Virginie Thomas Ă©blouit subitement la scĂšne par sa diction fluide et sans effet, mais c’est surtout l’exceptionnel ChƓur de chambre de Namur qui rĂ©tablit pas son articulation souveraine, la place centrale du chant, avec une rĂ©affirmation soudaine d’un style plus humain, coulant, sanguin… parfois assĂ©chĂ© voire atrophiĂ© par la baguette nerveuse du chef.PhaĂ©ton est un sommet de l’inspiration de Lully (1683), l’un de ses ultimes opĂ©ras. Saluons l’initiative du label ApartĂ© de nous le rĂ©vĂ©ler dans sa fureur et son ĂąpretĂ© premiĂšres ; dans sa continuitĂ© souvent fulgurante : c’est l’un des opĂ©ras les plus courts du Surintendant.
D’autant que le double coffret est d’un soin Ă©ditorial manifeste, dĂ©fendant de la meilleure façon une oeuvre mĂ©connue Ă  torts : notice argumentĂ©e, livret intĂ©gral.
Si l’on regrette l’insuffisance du plateau vocal, la production laisse nĂ©anmoins envisager ce qui a fait le triomphe de l’ouvrage sous Louis XIV : sa grande sĂ©duction musicale, sa prosodie habitĂ©e et expressive, ses situations contrastĂ©es au trĂšs fort potentiel spectaculaire (les mĂ©tamorphoses de ProtĂ©e Ă  la fin du I ; le tableau des heures et des saisons au dĂ©but du IV… et Ă©videmment la chute du char du soleil au moment oĂč Jupiter foudroie l’orgueilleux fils d’Apollon …). A Ă©couter de toute Ă©vidence.Lully : PhaĂ©ton, 1683. Cyril Auvity, Virginie Thomas… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset. 2 cd ApartĂ©. Enregistrement rĂ©alisĂ© en octobre 2012.