Compte rendu, opéra. Milan, Scala, le 28 mai 2016. Puccini : La fanciulla del West. Barbara Haveman / Chailly, Carsen…

Le public a été bien inspiré d’assister à la dernière de ce rare opus de Puccini le soir de la finale de la Champions League, seul moyen d’éviter les hordes de supporters madrilènes qui avaient envahi la ville. Si l’œuvre n’est pas la plus populaire du compositeur de Torre del Lago, malgré la célèbre scène de partie de poker du second acte, le spectacle était de haute tenue et méritait largement le détour. On est loin en effet des séductions mélodiques qui caractérisent les précédents opéras (Tosca, Butterfly) ou ceux qui le suivent (Il Trittico, Turandot). La fanciulla del West, qui fut donné la première fois au Metropolitan de New-York en 1910, puis à la Scala deux ans après, oppose un traitement vocal d’une grande âpreté à une opulence orchestrale d’un suprême raffinement (voir par exemple la superbe scène du baiser du second acte), qui en fait une sorte d’ovni lyrique dans la production de Puccini. On a l’impression que c’est le texte qui ponctue la musique, et non pas la musique qui accompagne la dramaturgie du texte. L’œuvre oscille entre western, théâtre et music-hall, et le livret de Civinini et Zangarini s’inspire d’une précédente pièce de David Belasco, The Girl of the Golden West. Le retour de ce western opératique était très attendu, plus de vingt ans après la dernière production donnée à la Scala (en 1995, dirigée par Sinopoli). Robert Carsen s’est justement inspiré de cette triple influence pour offrir une lecture sans surprise, mais respectueuse de l’esprit de l’œuvre et surtout dramatiquement efficace.

 

 

 

Minie n’est pas Mimi !

 

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Dès le lever de rideau, le chœur des mineurs assiste à la fin de la projection de My Darling Clementine ; puis, aussitôt après, on est plongé dans le saloon « Polka », dominé sur le fond par une sorte de plateau d’où apparaîtra Minnie, tenancière de l’établissement. Figure féminine attachante, forte, très éloignée des héroïnes évanescentes des autres partitions du maître, elle ne se laisse pas abuser par le shérif qui la convoite. Le dialogue entre Minnie et Dick, son amant, se déroule dans un espace qui continue à jouer de cette multiple influence artistique : les fines bandes noires qui défilent devant nos yeux nous donnent l’impression d’assister une nouvelle fois à la projection d’un vieux film. Carsen transfigure habilement les effets dramatiques que suggère un chromatisme binaire, en noir et blanc, à travers un jeu subtil sur les projections d’ombre (l’apparition du shérif et de ses sbires) qui rappellent cette fois le cinéma d’un Fritz Lang (impression renforcée par les gouttes de sang de Dick qui s’étalent exagérément le long des parois en bois de la maison, transformant pour quelques instants le western en film d’horreur), ou encore l’étirement des lignes de fuite (la maison de Minnie du second acte qui rappelle une grotte aux proportions expressionnistes), tandis qu’au troisième acte, la présence de rideaux permet de nouveau la projection de bouts de films en noir et blanc, avant de voir dans la scène conclusive les mineurs faire la queue devant le théâtre Apollon où est donné cette fois-ci la version cinématographique de The Girl of the Golden West.

 

Robert CarsenLa lisibilité de la mise en scène, magnifiée par les très beaux costumes de Petra Reinhardt et les lumières de Carsen et Peter van Praet, trouve un bel écho dans la direction inspirée de Riccardo Chailly, décidément interprète hors pair de Puccini, et dans le chœur parfait de la Scala, admirable d’élocution (dirigé par Bruno Casoni). Le raffinement orchestral est ici rendu dans les moindres détails, toujours dans une optique d’optimisation dramatique qui rappelle combien Puccini est avant tout un formidable compositeur pour le théâtre, même lorsque les voix semblent moins à leur avantage et que le livret est, comme ici, à la limite de l’indigence. La distribution réunie pour cette occasion n’est hélas pas à la hauteur et ne risque pas de faire oublier la mythique production de Gavazzeni de 1965 in loco, avec le non moins mythique Franco Corelli. Si le ténor qui défend Dick Johnson, Roberto Aronica est loin de démériter (c’est d’ailleurs parmi tous, celui qui tire le mieux son épingle du jeu), révélant même une voix puissante et solidement charpentée, le rôle-titre tenu par Barbara Haveman déçoit par son manque de charisme et une projection chaotique, tandis que Claudio Sgura (Jack Rance) pèche par un timbre engoncé, sans clarté. Les autres interprètes, cependant, sont tous d’une grande probité (en particulier la basse Romano Dal Zovo ou le baryton Jake Wallace, qui nous a gratifié d’une très belle romance au début du premier acte). Les faiblesses du livret et les inégalités de la distribution n’auront à la fin guère suffi à entamer le plaisir de la redécouverte de ce western lyrique décidément bien trop rare.

 
 
 
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Illustrations : © M Brescia, R. Amisano / Scala de Milan 2016

 
 

La Flûte enchantée à Baden Baden sur Brava

brava+payoff2-FRCLIC D'OR macaron 200Télé, Brava. Dimanche 4 octobre, 21h. Mozart : La Flûte enchantée à Baden Baden. La ville thermale est un écrin désignée pour les recréations mozartiennes. Depuis plusieurs étés déjà, une équipe créative composée du chef Yannick Nézet-Séguin et Rolando Villazon s’attache à une nouvelle intégrale lyrique des grands opéras de Mozart : Don Giovanni (2011) et Cosi fan tutte (2012) déjà réalisés, et récemment L’Enlèvement au Sérail (2014), tous trois ayant été l’objet d’une parution discographique chez Deutsche Grammophon, abondamment annoncés et critiqués dans les colonnes de classiquenews.

 

 



carsen flute enchantee rattle mozart baden baden 2013Mais voici une production ayant eu lieu lors du festival pascal d’avril 2013… La première édition du Festival de Pâques de Baden-Baden à cette date. À la Festspielhaus de la ville, l’Orchestre philharmonique de Berlin sous la baguette de Sir Simon Rattle a proposé quatre exécutions de l’opéra « La Flûte enchantée » de Mozart. « La Flûte Enchantée » est l’une des Å“uvres les plus aimées de Mozart. A juste titre. L’opéra en allemand, singspiel – véritable comédie populaire évoque le parcours (initiatique) du Prince Tamino lequel sauve la princesse Pamina sur l’ordre de la Reine de la Nuit. Pamina est très belle et Tamino tombe amoureux de son portrait, mais elle reste la captive de Sarastro. Sur le chemin de son destin, Tamino à qui il a été remis une flûte enchantée, protectrice, est aidé par Papageno l’oiseleur, qui cherche une femme.

 
 

Mozart : la Flûte enchantée version Carsen / Rattle sur Brava

 
 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)Au delà des apparences, la vérité éclate : La Reine de la nuit est démoniaque et manipulatrice et Sarastro, un sage, le grand prêtre du Temple de la Sagesse. De l’ombre de l’ignorance et de la peur à la lumière de la connaissance et de la fraternité (thèmes et cheminement éminemment maçonniques : Mozart était franc-maçon), Tamino réalise sa destinée en dévoilant intrigues et manigances. Il délivre Pamina de sa mère, l’odieuse Reine de la Nuit. Mais pour réussir les épreuves de ce labyrinthe enchantée et trompeur, le jeune héros doit subir les trois preuves – avant qu’il ne puisse épouser Pamina et devenir le successeur de Sarastro : faire silence, dominer le feu et l’eau. La flûte enchantée lui permet de vaincre les 3 défis. Papageno suit le même chemin : dans l’opéra de Mozart, chacun, noble ou plébéien a sa chance. L’esthétisme de Robert Carsen (mise en scène), la nervosité ronde de Rattle, le plateau de chanteurs très cohérent font la réussite de ce spectacle pour tous, accessible, profond qui a la candeur et la juvénilité d’un chef d’Å“uvre.

 

 

 

La Flûte enchantée de Mozart à Baden Baden. Pâques, 2013. Chef d’orchestre : Sir Simon Rattle sur Brava

Orchestre : Orchestre philharmonique de Berlin
Chœur : Berliner Rundfunkchor
Solistes : Ana Durlovski, Dimitry Ivashchenko, Pavol Breslik, Kate Royal, Michael Nagy, Regula Mühlemann, Annick Massis, Magdalena Kožená, Nathalie Stutzmann, José van Dam
Metteur en scène : Robert Carsen
Producteur : EuroArts Music en coproduction avec Idéale Audience, NHK, SWR
Réalisateur : Olivier Simonnet
Filmé au Festspielhaus, Baden-Baden en avril 2013

Télé, Brava. Dimanche 4 octobre, 21h. Mozart : La Flûte enchantée à Baden Baden (Pâques, 2013).

 

 

Barcelone. Siegfried de Wagner au Liceu

WAGNER EN SUISSEBarcelone, Liceu. Wagner : Siegfried. 11<23 mars 2015. Mise en scène par Robert Carsen, cette production de Siegfried se concentre sur le 2ème Journée de la Tétralogie ou Ring de Wagner. Les enchantements de la fable à laquelle se nourrit le Wagner conteur réalise ici une épopée héroïque et onirique qui récapitule après l’ivresse amoureuse et compassionnelle de La Walkyrie (1ère Journée), l’enfance du jeune héros puis sa transformation en jeune adulte victorieux amoureux. La figure est à l’origine de tout le cycle : on sait qu’au début de son oeuvre lyrique, avant la conception globale en tétralogie, Wagner souhaitait mettre en musique le vie et surtout la mort de Siegfried. C’est en s’intéressant aux événements qui précèdent l’avènement du héros, que le compositeur tisse peu à peu la matière du Ring (le prologue de L’Or du Rhin dévoilant la rivalité de Wotan et des Nibelungen, la malédiction de l’anneau et les sacrifices à accepter / assumer pour s’en rendre mettre) : tout converge vers la geste du champion qui n’a pas peur, et le sens de ce qu’il fait, est, devient. Dans Siegfried, drame musical en 3 actes, s’opposent le forgeron Mime qui est aussi l’éducateur de Siegfried, et Siegfried. Le premier vit dans l’espoir de reforger l’anneau qui donne la toute puissance : c’est un être calculateur, fourbe, peureux. Ce qu’il forge l’enchaîne à un cycle de malédiction.

Geste amoureux, héroïque de Siegfried

Siegfried wagner barcelone liceu robert carsen josep pons classiquenews mars 2015A l’inverse, Siegfried, être lumineux et conquérant, forge sa propre épée, Nothung, instrument de son émancipation (qui est aussi l’ex épée de son père Siegmund) : avec elle, il tue le dragon Fafner, et suit la voix de l’oiseau intelligible qui le mène jusqu’au rocher où repose sa futur épouse, Brünnhilde, ex walkyrie, déchue par Wotan. Comme dans La Walkyrie où se développe le chant amoureux des parents de Siegfried (Siegmund et Sieglinde), Siegfried est aussi un ouvrage d’effusion enivrée : quand le héros bientôt vainqueur du dragon, s’extasie en contemplant le miracle de la nature soudainement complice et protectrice (les murmures de la forêts). En portant le sang de la bête à ses lèvres, il est frappé de discernement et d’intelligence, vision supérieure qui lui fait comprendre les intentions de Mime… qu’il tue immédiatement : on aurait souhaité que dans le dernier volet, Le Crépuscule des dieux, Siegfried montrât une intelligence tout aussi affûtée en particulier vis à vis du clan Gibishungen… mais sa naïveté causera sa perte.
Pour l’heure, après l’accomplissement du prodige (tuer le dragon, prendre l’anneau), Siegfried découvre au III, l’amour, récompense du héros méritant : et Wagner, peint alors un tableau saisissant où Siegfried découvre Brünnhilde sur son roc de feu, puis l’enlace en un duo éperdu, digne des effluves tristanesques, au terme duquel, le fiancé remet à sa belle, l’anneau maudit. Dans Siegfried, se précise aussi la réalisation du cycle fatal : au début du III, le dieu si flamboyant dans L’Or du Rhin, Wotan : manipulateur (piégeant honteusement avec Loge, le nain Albérich), brillant bâtisseur (du Wallhala), négociateur (avec les géants), se découvre ici en “Wanderer” (voyageur errant), tête basse, épuisé, usé, renonçant au pouvoir sur le monde : la chute assumée de Wotan est criante lorsqu’il croise la route du nouveau héros Siegfried dont l’épée détruit la vieille lance du solitaire fatigué… Tout un symbole. De sorte qu’à la fin de l’ouvrage, la partition est portée à travers le duo des amants magnifiques (Siegfried / Brünnhilde) par une espérance nouvelle : Siegfried ne serait-il pas cette figure messianique, annonciatrice d’un monde nouveau ? C’est la clé de l’opéra. Mais Wagner réserve une toute autre fin à son héros car l’anneau est porteur d’une malédiction qui doit s’accomplir : tel est l’enjeu de la 3ème Journée du Ring : Le Crépuscule des dieux.

boutonreservationSiegfried de Wagner
Barcelone, Gran Teatro del Liceu
7 représentations : les 11,13,15,17, 19, 21 et 23 mars 2015

Josep Pons, direction
Robert Carsen, mise en scène
Lance Ryan / Stefan Vinke (Siegfried)
Peter Bronder (Mime)
Albert Dohmen (Wotan/der Wanderer)
Oleg Bryjak (Alberich)
Irene Theorin (Brünnhilde)
Ewa Podles (Erda)…