COMPTE-RENDU, opéra. Paris, Opéra, le 22 mars 2021. Gounod : Faust. Lorenzo Viotti / Tobias Kratzer.

COMPTE-RENDU, opéra. Paris, Opéra, le 22 mars 2021. Gounod : Faust. Lorenzo Viotti / Tobias Kratzer.

MAGIE DU SPECTACLE VIVANT… Qu’elle fait du bien, cette explosion de joie de l’ensemble des artistes rĂ©unis pour la deuxième et dernière reprĂ©sentation de Faust, une fois le rideau tombĂ© ! Quelques minutes plus tĂ´t, la chaleur des applaudissements offerte par le choeur Ă  son chef JosĂ© Luis Basso avait donnĂ© le ton, celui du plaisir retrouvĂ© de partager une mĂŞme passion commune. On pense Ă©videmment aux autres artistes, partout en France, qui n’ont pas la chance de pouvoir bĂ©nĂ©ficier de spectacles maintenus du fait d’une captation : dans ce contexte, le travail conjoint de France Musique et France 5 (qui permettra de faire dĂ©couvrir plus largement cette production dans les tous prochains jours) est plus que jamais nĂ©cessaire pour ne pas maintenir les artistes dans l’anonymat dĂ©sespĂ©rant des rĂ©pĂ©titions ou des reprĂ©sentations donnĂ©es devant une salle vide.

Depuis le dĂ©but de la pandĂ©mie, l’OpĂ©ra national de Paris n’a en effet jamais arrĂŞtĂ© de rĂ©pĂ©ter ses spectacles, se tenant prĂŞt au cas oĂą soient levĂ©es les restrictions imposĂ©es aux acteurs du monde culturel. Il faudra encore attendre un peu pour de meilleures nouvelles, mais ne boudons pas notre plaisir de voir le spectacle vivant enregistrĂ© dans de telles conditions : pour la reprĂ©sentation filmĂ©e, pas moins de trois camĂ©ras placĂ©es dans l’orchestre permettent de varier les angles de vue, tandis qu’une immense grue amovible s’approche des chanteurs dans les scènes plus intimistes – Ă  l’instar des petits diablotins de MĂ©phisto, camĂ©ra Ă  l’Ă©paule, Ă  plusieurs moments. On n’oubliera pas Ă©galement la petite camĂ©ra robotisĂ©e qui court le long de la rampe derrière le chef d’orchestre, donnant Ă  voir le visage des instrumentistes en plans rapprochĂ©s, lĂ  aussi.

DEBUTS DE TOBBIAS KRATZER A PARIS… Pour ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra national de Paris, le metteur en scène allemand Tobias Kratzer (nĂ© en 1980) se joue prĂ©cisĂ©ment de tous ces moyens techniques afin d’offrir un spectacle total : les effets vidĂ©o omniprĂ©sents, tout autant que la superposition spatiale des points de vue (dans le HLM de Marguerite, aux Ă©tages dĂ©voilĂ©s peu Ă  peu), apportent de nombreuses surprises visuelles tout au long de la soirĂ©e. Toutefois, certaines scènes prĂŞtent Ă  sourire par leur rĂ©alisation maladroite, que ce soient le survol de Paris dans les airs ou la course Ă  chevaux des deux protagonistes masculins principaux, tandis que la direction d’acteur se montre un peu lâche : gageons que ces imperfections seront gommĂ©es par la rĂ©alisation vidĂ©o, grâce aux gros plans sur les visages, notamment.

ACTUALISATION ET CONTRASTES SOCIAUX… Chantre du Regietheater acclamĂ© Outre-Rhin, Tobias Kratzer a fait ses dĂ©buts Ă  Bayreuth voilĂ  trois ans (voir son Tannhäuser dirigĂ© par Valery Gergiev https://www.classiquenews.com/48094/), peu après ses premiers pas en France, Ă  Lyon, avec Guillaume Tell (https://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-opera-lyon-opera-le-5-oct-2019-rossini-guillaume-tell-tobias-kratzer-daniele-rustioni/). On retrouve le goĂ»t du metteur en scène pour une transposition radicale contemporaine, faisant fi des aspects comiques ou guerriers, prĂ©sents dans cet ouvrage composite, pour se concentrer sur le double destin tragique de Faust et Marguerite. De mĂŞme, les aspects religieux sont minorĂ©s au profit d’une interprĂ©tation plus actuelle, en lien avec les tourments psychologiques des deux hĂ©ros, dont MĂ©phisto ne reprĂ©senterait que la mauvaise conscience. La scĂ©nographie en forme de miroir, nous plonge habilement dans l’horizon Ă©triquĂ© de Marguerite, avec Dame Marthe pour voisine de promiscuitĂ©. Kratzer concentre ainsi notre attention sur le fossĂ© social qui sĂ©pare le docteur Faust et son appartement classieux Ă  Marguerite et son environnement HLM peu ragoutant.

DĂ©jĂ , en 2015 Ă  Karlsruhe, Kratzer avait fait Ă©cho aux banlieues françaises rĂ©cemment embrasĂ©es, Ă  l’occasion d’une production du Prophète de Meyerbeer : son attention se porte cette fois sur les lĂ©gendes urbaines et la violence sociale qui prĂ©cipitent le destin de Marguerite, fille-mère infanticide. La scène oĂą MĂ©phisto la terrorise dans une rame de mĂ©tro est certainement la plus intense de la soirĂ©e, tant l’effet d’oppression rappelle les plus grandes scènes du genre (notamment celles imaginĂ©es par Brian de Palma dans ses films Pulsions ou Blow out). Dans cette optique rĂ©aliste, le pardon divin final ne peut servir de pirouette heureuse, Marguerite s’effondrant en larmes devant le dĂ©sastre d’une vie ratĂ©e. On notera enfin plusieurs bonnes idĂ©es, comme l’enrichissement du rĂ´le du dĂ©vouĂ© SiĂ©bel ou l’apparition alternative du Faust âgĂ© Ă  plusieurs moments clĂ©s du rĂ©cit.

BAGUETTE SCULPTURALE DE LORENZO VIOTTI… Face Ă  cette mise en scène cohĂ©rente dans ses partis-pris, la direction musicale de Lorenzo Viotti (nĂ© en 1990) Ă©tire les tempi dans les passages lents, en sculptant les phrasĂ©s avec une attention inouĂŻe aux dĂ©tails – le contraste n’en est que plus grand dans les parties enlevĂ©es au rythme endiablĂ©, mais jamais appuyĂ©, le tout sans vibrato. Le jeune chef suisse en oublie parfois le plateau, n’Ă©vitant pas quelques dĂ©calages (avec les choeurs notamment) : un enthousiasme doublĂ© d’une vision qui font assurĂ©ment de ce chef l’un des plus prometteurs de sa gĂ©nĂ©ration. L’OpĂ©ra d’Amsterdam ne s’y est d’ailleurs pas trompĂ© en le nommant chef principal Ă  partir de la saison 2021/2022, tandis que l’OpĂ©ra national de Paris l’avait dĂ©jĂ  accueilli en 2019 dans Carmen.

faust-opera-bastille-paris-jaho-bernheim-sempay-lorenzo-viotti-kratzer-tobbias-critique-annonce-opera-classiquenewsSur le plateau, Benjamin Bernheim Ă©pouse admirablement cette lecture par sa ligne de chant souple et naturelle, d’une suretĂ© de diction Ă©loquente dans l’art des transitions, mĂŞme si on l’aimerait plus dramatique par endroit. Moins Ă©clatant dans la projection vocale, Christian Van Horn fait valoir des accents cuivrĂ©s en lien avec la morgue de son personnage. S’il sait se faire sĂ©duisant, ce MĂ©phisto manque toutefois de noirceur, faute de graves moins opulents qu’attendus. On pourra faire le mĂŞme reproche au Valentin de Florian Sempey qui emporte toutefois l’adhĂ©sion par son style et sa technique parfaites, tandis qu’Ermonela Jaho déçoit dans les passages de demi-caractère, oĂą son mĂ©dium peine Ă  franchir l’orchestre. La soprano albanaise se rattrape dans les parties plus enlevĂ©es, mais il n’en reste pas moins que le rĂ´le ne lui convient guère. DĂ©ception, aussi, pour le Siebel, maladroitement incarnĂ© par une Michèle Losier en difficultĂ© dans les accĂ©lĂ©rations, avec une Ă©locution incomprĂ©hensible. Quel plaisir, en revanche de retrouver la toujours exemplaire Sylvie Brunet-Grupposo, capable de convaincre y compris dans le rĂ´le aussi court de Dame Marthe. Photo : DR OpĂ©ra de Paris.

A l’affiche de l’Opéra national de Paris les 19 et 22 mars 2021.

 

 

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COMPTE-RENDU, opéra. Paris, Opéra national de Paris, le 22 mars 2021. Gounod : Faust. Benjamin Bernheim (Faust), Ermonela Jaho (Marguerite), Christian Van Horn (Méphistophélès), Michèle Losier (Siébel), Florian Sampey (Valentin), Sylvie Brunet-Grupposo (Dame Marthe), Christian Helmer (Wagner). Choeurs et Orchestre de l’Opéra national de Paris, Lorenzo Viotti, direction musicale / mise en scène, Tobias Kratzer. A l’affiche de l’Opéra national de Paris les 19 et 22 mars 2021.

RETRANSMISSION
Sur France 5 le 26 mars,
Sur France Musique le 3 avril 2021

COMPTE-RENDU, critique opéra. PARIS, Bastille, le 5 mars 2020. MASSENET : MANON. Yende / Bernheim

manon massent pretty yen bernheim critique opera classique newsCOMPTE-RENDU, critique opéra. PARIS, Bastille, le 5 mars 2020. MASSENET : MANON. Yende / Bernheim. Après Bordeaux, le ténor Benjamin Bernheim reprend le rôle du Chevalier Des Grieux à Bastille, amoureux transi de la belle Manon ; mais trahi par elle, il devient l’abbé de Saint-Sulpice, avant de retomber dans les bras de celle qui n’a jamais cessé de l’aimer… Récemment auréolé d’une Victoire de la musique (fév 2020), le chanteur incarne efficacement le personnage dont l’abbé Prévost, premier auteur avant Massenet, souligne la candeur, l’innocence voire une certaine naïveté …fatale. Le ténor reviendra, pour la saison prochaine 2020-2021, à Bastille aussi, incarnant FAUST de Gounod.
Saluée à Paris sur la même scène dans Lucia di Lammermoor (oct 2016), La Traviata en sept 2019 avec déjà B.Bernheim comme partenaire, Pretty Yende incarne Manon faisant rayonner son art coloratoure enchanteur au profit d’une nouvelle prise de rôle rafraîchissante qui manque cependant d’implication textuelle : pas assez articulée, parfois inintelligible, la jeune diva sud-africaine manque sa partie à cause d’une mauvaise diction du français et un format qui paraît parfois sous dimensionné pour le rôle (air du Cours la Reine, et graves inaudibles). Pourtant le caractère est présent et la sincérité du chant, toujours intacte. On est quand même loin des Beverly Sills ou Ileana Cotrubas, voire récemment sur cette même scène, Renée Fleming. Tout cela manque et d’épaisseur et d’émotions. Parmi les seconds rôles, Ludovic Tézier (Lescaut) culmine par sa bravoure racée, onctueuse (un rien trop paternel pour le cousin de Des Grieux), comme Rodolphe Briand (fin Guillot de Mortfontaine, vraie incarnation de l’esprit du Paris Louis XV).

 

 

Manon en meneuse de revue

 

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yende bernheim manon massenet bastille critique opera classique newsHĂ©las, le chef Dan Ettinger aborde Massenet comme une rutilante tapisserie nĂ©obaroque, pompe et puissance pompier en prime : les voix sont couvertes, les chĹ“urs saturĂ©s, et la direction privilĂ©gie l’effet sur la respiration. Le ballet nĂ©o Versaillais pĂ©tille et ronfle Ă  souhait façon revue musicale. Quant Ă  la scène oĂą Manon fait la reconquĂŞte de son ex amant devenu abbĂ©, la musique verse des rubans de suavitĂ© sirupeuse. La caricature n’est pas loin. Encore une direction surdimensionnĂ©e qui affecte la perception du Massenet, subtil peintre des sentiments. D’autant qu’à la subtilitĂ© d’un XVIIIè pourtant Ă©lĂ©gant et parisien dans la partition, le metteur en scène de la nouvelle production parisienne, Vincent Huguet, ex collaborateur de Patrice ChĂ©reau, prĂ©fère l’ivresse des AnnĂ©es Folles qui fait de Manon, une meneuse de revue, la vĂ©ritable reine du Paris libĂ©rĂ©. Ce parti pris aux rĂ©alisations Art DĂ©co très esthĂ©tisantes, n’empĂŞche pas confusion et mĂ©li-mĂ©los dans la scĂ©nographie et la lisibilitĂ© de certaines situations (la fin de la courtisane mourante.…). Les inserts de JosĂ©phine Baker (comme si l’on avait pas compris le parallèle Baker / Manon) coupe la continuitĂ© de l’œuvre originelle et finissent par agacer. L’époque est au zapping, au redĂ©coupage, au saucissonage, quitte Ă  dĂ©naturer la partition d’origine. Soit. La production vaut surtout par le duo des chanteurs dans les deux rĂ´les protagonistes. Attention B. Bernheim / P. Yende ne chantent pas sur toutes les dates ; ils sont remplacĂ©s par d’autres solistes. Voir le site de l’OpĂ©ra Bastille afin d’identifier la distribution qui concerne la date requise. Illustrations : photos ONP © J Benhamou

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LIRE aussi notre présentation de MANON de MASSENET
http://www.classiquenews.com/nouvelle-manon-de-massenet-a-bastille/

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VIDEO : voir le teaser MANON de MASSENET / OpĂ©ra Bastille / Yende, Bernheim – mars 2020

https://www.youtube.com/watch?v=1bMXcG8_Nys&feature=emb_logo

 

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