OPERA. Jessye Norman est morte

jessye norman tiens droite et chante biographie de jessye norman prĂ©face de James Levine en fevrier 2014 CLIC de classiquenews compte rendu critique du livreJessye Norman est morte. La soprano Jessye Norman s’est Ă©teinte hier, lundi 30 septembre 2019 Ă  l’ñge de 74 ans Ă  la suite d’une septicĂ©mie. La longueur du souffle, la recherche d’un son idĂ©al, le sens du texte qui la rendu mĂ©morable dans l’interprĂ©tation des hĂ©roĂŻnes françaises, en particulier baroque (sublime PhĂšdre dans Hippolyte et Aricie de Rameau, Ă  Aix et Ă  Paris) ou romantique (dĂ©licieuse HĂ©lĂšne dans La Belle HĂ©lĂšne d’Offenbach. Jessye Norman fut aussi un grande diseuse, experte du verbe, de la nuance. Elle chanta aussi (essentiellement pour Philips et Decca) un vaste rĂ©pertoire oĂč sont prĂ©servĂ©s, certes le beautĂ© dutimbre et l’élĂ©gance du chant comme du style, surtout, le sens du texte et le relief du drame.
De toute les grandes divas noires, – Grace Bumbry, Kathleen Battle,
, Jessye Norman Ă©gale les meilleures et les plus bouleversantes. Un lien particulier l’unissait avec la France oĂč elle chantait la marseillaise pour les commĂ©morations de la RĂ©volution en 1989.
Il y a 4 ans (2015), Fayard publiait la traduction française de sa biographie : « Tiens toi droite et chante ! » : un tĂ©moignage poignant sur l’ascension de la chanteuse, « nĂ©e Ă  Augusta en Georgie, outre ses dons vocaux prodigieux, (Jessye Norman) traverse des Ă©vĂ©nements politiques et sociĂ©taux majeurs qui ont marquĂ© l’aprĂšs guerre : dans son pays, les lois racistes et la sĂ©grĂ©gation qui ont suscitĂ© tout un mouvement populaire pour l’égalitĂ© des citoyens amĂ©ricains ; puis jeune cantatrice passĂ©e Ă  Berlin dans les annĂ©es 1960, Ă©coutes discrĂštes et loi du secret comme du soupçon Ă  l’époque de la guerre froide. Il faut lire ses souvenirs d’enregistrements Ă  Dresde par exemple pour comprendre le climat et les conditions d’une Ă©poque troublante et surrĂ©aliste. »

 

 

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L’acmĂ© de sa carriĂšre s’est dĂ©roulĂ© dans les annĂ©es 1980 et 1990. Parmi les grands rĂŽles de Jessye Norman, Ă  jamais au panthĂ©on des Ă©toiles du beau chant, distinguons Jocaste d’Oedipus Rex (chantĂ© au festival de Matsumoto en 1993 sous la direction d’Ozawa), Didon (Purcell et de Berlioz), PhĂšdre (certains soirs enchanteurs de 1982 au Festival d’Aix en Provence), Erwartung naturellement
 ; un travail tout autant remarquable avec les compositeurs vivants tels Tippett (A child of our time, cĂ©lĂ©bration dĂ©chirante contre l’inhumanitĂ© de la guerre et de la Shoah) ou Messiaen (PoĂšme pour Mi) ; Schubert, Mozart, Wagner, surtout Richard Strauss (Ariane d’Ariadne auf Naxos) dont elle fait une hĂ©roĂŻne dĂ©truite mais hallucinĂ©e, prĂȘte Ă  ĂȘtre sauvĂ©e par le miracle de sa rencontre inespĂ©rĂ©e avec Bacchus (voir les archives vidĂ©o ci aprĂšs)
 Il existe aussi un document filmĂ© de son rĂ©cital symphonique avec Herbert von Karajan, dans la Mort d’Isolde de Wagner, temps suspendu oĂč la diva au timbre de miel travaille avec le plus grand chef d’orchestre d’alors, celui lĂ  mĂȘme qui au soir de sa vie laisse respirer comme peu, chaque ligne instrumentale 
 (1988).

 

Reposez en paix Madame Norman ; vous qui avez bercĂ© nos cƓurs et comblĂ© notre Ăąme, nous ne vous oublierons pas.

 

 

 

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 Jessye Norman chante Ariadne auf Naxos – Metropolitan Opera NY, 1988

 

 

 

 

 

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LIRE aussi

notre compte rendu critique du Livre : Jessye Norman : « Tiens-toi droite et chante ! » (Fayard)
http://www.classiquenews.com/livres-compte-rendu-critique-jessye-norman-tiens-toi-droite-et-chante-fayard/

 

 

 

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VIDEO

Jessye Norman rĂ©pĂšte le rĂŽle d’Ariadne auf Naxos sous la direction de James Levine
https://www.youtube.com/watch?v=8xVEtwnT3aE
Metropolitan Opera House, New York, 1988.

 

Jessye Norman chante ARIADNE auf Naxos
https://www.youtube.com/watch?v=_H9LTixHHug
AMpleur du legato, articulation, sens du texte, couleurs intĂ©rieures
 tout l’art de la tragĂ©dienne Jessye Norman capable d’exprimer l’hallucination est lĂ .. sublime diamant

 

 

 

 

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https://www.youtube.com/watch?v=_H9LTixHHug

 

 

 

 

Ariadne auf Naxos Ă  Budapest

hofmannsthal Hugo_von_Hofmannsthal richard straussBudapest. Hungarian State Opera (Hongrie). Strauss: Ariadne auf Naxos. Les 20,22,27,29 mars 2015. CrĂ©Ă© juste avant la premiĂšre guerre (crĂ©ation Ă  Stuttgart en octobre 1912, puis dans sa version dĂ©finitive Ă  Vienne en octobre 1916 pendant le conflit), Ariadne est d’abord une comĂ©die dĂ©licatement irrĂ©vĂ©rencieuse, oĂč le duo Strauss et son librettiste Hugo von Hofmmansthal rivalise avec l’intelligence Ă  quatre mains de MoliĂšre et Lully. Les deux germaniques ont toujours cultivĂ© leur admiration pour le Baroque Français : ils y ont puisĂ© une source formellement crĂ©ative pour jouer avec les forme thĂ©Ăątrales et lyriques.

Il s’agit d’associer une troupe de comĂ©diens italiens plutĂŽt comiques, Ă  l’action tragique d’Arianne abandonnĂ©e par ThĂ©sĂ©e sur l’Ăźle de Naxos puis ressuscitĂ©e Ă  la vie grĂące Ă  sa rencontre avec Bacchus… le lamento d’Arianne rencontre l’insouciance ivre et Ă©chevelĂ©e de Zerbinette ; voici deux figures fĂ©minines apparemment opposĂ©es et contradictoires mais pas tant que cela : Ariane reste inconsolable aprĂšs avoir Ă©tĂ© trahie par ThĂ©sĂ©e ; Zerbinette l’exhorte Ă  jouir de l’instant prĂ©sent et de multiplier les aventures tant que le coeur le lui inspire. Seul le vĂ©ritable amour se fera connaĂźtre…

La Femme sans ombre de Richard StraussThĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre, les auteurs imaginent la prĂ©paration de l’opĂ©ra dans les coulisses, brossant une galerie de portrait dĂ©jantĂ© des interprĂštes hors scĂšne : la primadonna, les acteurs secondaires, surtout le compositeur (sorte de jeune Mozart), passionnĂ© et dĂ©fenseur radical de son art… La premiĂšre version de 1912 Ă©tait encore maladroite : il s’agissait de faire succĂ©der Ă  la piĂšce du Bourgeois gentilhomme de MoliĂšre, le divertissement chantĂ© conçu par Strauss et Hofmannsthal. Dans le version finale de 1916, les deux fusionnent totalement et l’opĂ©ra reprend ses droits infĂ©odant Ă  l’architecture globale, ses rĂšgles de dĂ©veloppement habituel.  Mais avec un sens du timing recouvrĂ© : Monsieur Jourdain devenu le plus riche mĂ©cĂšne de la ville, ordonne que la reprĂ©sentation commence sans dĂ©lai afin que l’on donne le feu d’artifice programmĂ© de la longue date et Ă  l’heure annoncĂ©e. Soit un prologue qui rĂ©unit tous les artistes de la troupe avant la reprĂ©sentation, puis la soirĂ©e lyrique proprement dite oĂč trouvaille gĂ©niale, troupe comique et personnages tragiques sont imbriquĂ©s avec une rare science poĂ©tique.

boutonreservationAriadne auf Naxos / Arianne Ă  Naxos de Strauss Ă  l’OpĂ©ra d’Ă©tat de Budapest
Budapest. Hungarian State Opera (Hongrie).
Les 20,22,27,29 mars 2015

Der Haushofmeister – Franz Tscherne
Die Music Master – TamĂĄs Busa
Der Komponist – ViktĂłria Vizin
Der Tenor, Bacchus – IstvĂĄn KovĂĄcshĂĄzi
Die Dancing Master – ZoltĂĄn Megyesi
Der PerĂŒckenmacher – RĂłbert RezsnyĂĄk
Ein Lakai – TamĂĄs Szule
Zerbinetta – Erika MiklĂłsa
Die Prima Donna, Ariadne – TĂŒnde SzabĂłki
Harlekin – Csaba Szegedi
Scaramuccio – DĂĄniel VadĂĄsz
Truffaldin – KrisztiĂĄn Cser
Brighella – IstvĂĄn HorvĂĄth
Najade – Zita VĂĄradi
Dryad – Atala Schöck
Echo – Eszter Wierdl

Illustrations : Hofmannsthal et Strauss, duo miraculeux Ă  l’opĂ©ra (DR)

Paris, Bastille : Karita Mattila chante Ariadne auf Naxos

strauss-hofmansthal-ariadne-auf-naxos-ariane-a-naxos-opera-bastille-paris-laurent-pelly-janvier-fevrier-2015Paris. OpĂ©ra Bastille. Strauss : Ariane Ă  Naxos : 22 janvier>17 fĂ©vrier 2015. Karita Mattila. Si l’on regrette le manque de poĂ©sie de la mise en scĂšne de Laurent Pelly (l’une des moins inspirĂ©es qu’il ait faite : oĂč se lisent ici les rĂ©fĂ©rences si subtiles au baroque de Lully et de MoliĂšre voulues par Hofmannsthal et Strauss ?), la reprise de cette produciton dĂ©jĂ  vue, offre des promesses sĂ©duisantes grĂące Ă  la prĂ©sence de la soprano incandescente Karita Mattila dans le rĂŽle de la primadonna au I, puis d’Ariadne au II. Aucun autre opĂ©ra, sur le mode chambrisme et parodique, n’illustre le mieux le thĂšme de l’identitĂ© et de la mĂ©tamorphose : abandonnĂ©e par ThĂ©sĂ©e sur l’Ăźle de Naxos, la belle Arianne s’abandonne Ă  la mort jusqu’Ă  ce qu’elle croise le chemin du sensuel et hypnotique Bacchus dont la transe est gage de rĂ©surrection. Les romains avaient fait de l’ivresse bacchique la voie de l’Ă©ternitĂ© aprĂšs la mort… Dans l’opĂ©ra de Hofmannsthal et de Strauss, Arianne Ă©prouve chaque Ă©tape d’une longue quĂȘte rĂ©gĂ©nĂ©ratrice : depuis sa caverne solitaire, grĂące Ă  la complicitĂ© de l’insouciante mais subtile Zerbinette (pour laquelle chaque instant est une promesse amoureuse), par la rencontre finale avec le dieu de lumiĂšre, Bacchus, l’hĂ©roĂŻne retrouve enfin l’appĂ©tit de vivre. Un miracle dramatique qui la fait renaĂźtre et s’ouvrir au monde plutĂŽt que de s’en Ă©carter pour mourir. VoilĂ  une hĂ©roĂŻne qui rĂ©aise un itinĂ©raire contraire Ă  celui de DaphnĂ© (pĂ©trifiĂ©e donc absente au monde et aux autres, comme l’Empereur dans La Femme sans ombre, en fin de parcours) : Ăąme condamnĂ©e, languissante au dĂ©but, Ariane vit une renaissance : peu de cantatrices aujourd’hui peuvent offrir une telle expĂ©rience sur la scĂšne, avec la conscience de ce qui se joue profondĂ©ment. Sous l’univers dĂ©jantĂ© de la comĂ©die du I (oĂč l’on assiste aux prĂ©paratifs de la troupe rĂ©unie avant l’opĂ©ra proprement dit), Strauss et son librettiste Hofmannsthal Ă©crivent l’un des drames les plus significatifs de leur travail Ă  quatre mains : s’y interpĂ©nĂštrent les notions diffuses d’art, de culture et de nature, d’Eros et de Thanatos, de dĂ©sir et de mort : si Ariane est d’emblĂ©e tragique et gĂ©missante, opposĂ©e par effet recherchĂ© des contrastes Ă  la figure de la piquante Zerbinette (qui malgrĂ© ce qu’on lit d’elle ici et lĂ , a mesurĂ© toute la profondeur de l’amour), Strauss rĂ©serve Ă  la diva tĂ©nĂ©breuse et trahie, une rĂ©mission : la promesse et la rĂ©alisation de sa rĂ©surrection.

 

 

 

le nouveau dĂ©fi de Karita Mattila Ă  l’OpĂ©ra Bastille

Arianne Ă  Naxos par karita

 

Il n’en faut pas moins pour inspirer la soprano Karita Mattila dans un rĂŽle que l’on attend Ă  Paris comme un Ă©vĂ©nement : son timbre intense et introspectif devrait Ă©clairer d’une ferveur tendre nouvelle le personnage d’Arianne, l’un des plus captivants imaginĂ©s par Strauss et Hofmannsthal.

mattila-karita-soprano-diva-ariadne-auf-Naxos-home-portrait-582-594A Paris, la cantatrice nordique, Ă©lĂšve de la Sibelius Academy, fut Elisabeth (Don Carlo de Verdi) puis Lisa dans La Dame de Pique de Tchaikovsky : deux rĂŽles rĂ©vĂ©lant / confirmant son sens de la performance vocale autant que corporelle. Sa silhouette de star hollywoodienne (celle des films de Cukor par exemple car son blond mĂ©tallique sait particuliĂšrement bien capter la lumiĂšre… : mĂȘme effet magnĂ©tique sous les feux de la rampe lyrique). AthlĂšte autant que diva fine et vĂ©hĂ©mente (!), “La Mattila” devrait comme pour le rĂŽle voluptueux et fĂ©lin de SalomĂ© (du mĂȘme Strauss), redĂ©finir un standard vocal pour Ariane : blessĂ© mais sublime amoureuse. Saluons la diva finnoise pour sa prise de position contre Gergiev et ses dĂ©clarations douteuses sur la question homosexuelle. Elle ne chantera plus sous sa direction. en plus d’ĂȘtre artiste admirable, Karita Mattila est une diva humaniste, aux engagements exemplaires.

 

 

 

Pourquoi ne pas manquer la reprise d’Ariane Ă  Naxos Ă  l’OpĂ©ra Bastille en janvier et fĂ©vrier 2015 ?

Les 2 plus de la reprise d’Ariadne auf Naxos (1916) Ă  l’OpĂ©ra Bastille en janvier et fĂ©vrier 2015 :

1- Sophie Koch dans le rĂŽle du compositeur Ă  l’acte I (la mezzo française aura indiscutablement marquĂ© le rĂŽle)

2- le duo sublime et donc trĂšs prometteur de Klaus Florian Vogt  et de Karita Mattila dans les rĂŽles respectifs de Bacchus et d’Ariane pour une rencontre… miraculeuse ?

 

 

 

Paris. Opéra Bastille. Strauss : Ariane à Naxos : 22 janvier>17 février 2015.  Avec Karita Mattila.

 

 

DVD. Strauss : Ariadne auf Naxos, 1912 (Kaufmann, Harding, 2012)

strauss ariadne 1912 salzbourg sazlburg 2012, jonas kaufmann emily magee dvd Sony classicalDVD. Strauss : Ariadne auf Naxos, 1912 (Kaufmann, Harding, 2012). Salzbourg 2012. Sous la direction articulĂ©e trĂšs fluide et rĂ©solument chambriste de Daniel Harding, la rĂ©alisation du metteur en scĂšne, Sven-Eric Bechtolf, dĂ©ploie d’indiscutables arguments, au service de la version originale d’Ariadne (1912) qui diffĂšre de celle plus tardive et plus familiĂšrement choisie de 1916 : perceptible entre autres pour les connaisseurs, dans les interventions insolentes et brutales du commanditaire perruquĂ© pendant le lamento d’Ariadne (qu’il juge ennuyeux et lisse), mais aussi dans les Ă©poustouflantes variations dĂ©volues Ă  l’air de Zerbinette, vocalises impressionnantes et interminables qui se terminent en orgasme vocal dĂ©lirant, des plus Ă©lĂ©gants, et enchanteurs.

 

 

 

 

Ariadne, somptueuse version de 1912

 

CLIC_macaron_2014Toute la verve des deux auteurs (Strauss et son librettiste Hofmannstahl, rappelons le, fondateurs du festival autrichien en 1922) est lĂ  : entre comique bouffon (premiĂšre partie savoureuse entre thĂ©Ăątre et scĂšne chantĂ©e) et dĂ©clamation tragique (l‘opĂ©ra proprement dit dans la seconde partie), deux mondes qui cependant, malgrĂ© leur antinomie, faisaient contraste, rĂ©alisent un thĂ©Ăątre jubilatoire, et mĂȘme ici d’une irrĂ©sistible cohĂ©rence. Hofmannsthal est d’ailleurs prĂ©sent sur scĂšne accompagnant les chanteurs acteurs comme s’il s’agissait en prĂ©sence du commanditaire, d’une rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale.
ariadne auf naxos kaufmann magee salzbourg sazlburg 2012Saluons la tenue excellente des comĂ©diens italiens, quatre chanteurs impeccables ; de mĂȘme,  la Zerbinette parfois vocifĂ©rante et imprĂ©cise dans sa coloratoure infinie, mais prĂ©sente et puissante d’Elena Mosuc dont l’habit entre la fraise tagada et le pouf Second Empire restera mĂ©morable ; l’Ariane d’Emily Magge, dont les basses absentes, et la ligne lisse, empĂȘchent une pleine incarnation troublante et rĂ©ellement dĂ©chirante de l’amoureuse abandonnĂ©e par ThĂ©sĂ©e, sur son rocher de Naxos. L’attente se fait sentir quand paraĂźt finalement l’époustouflant Bacchus de Jonas Kaufmann : le libĂ©rateur, le salvateur, prototype du hĂ©ros providentiel, celui dont le chant dionysiaque et exaltĂ©, fĂ©lin, animal, assure la rĂ©surrection d’Ariadne tragique qui s’était vouĂ©e Ă  la mort. Leur rencontre est un instant magique, inscrit au coeur de la mythique hofmannsthalienne. Les spectateurs s’accordent Ă  la langueur pĂąmĂ©e de la princesse : ils se laissent totalement hypnotiser par le chant ardent et voluptueux, tendu, viril, osons le dire… Ă©rotique, du tĂ©nor germanique. L’impact est total. Et la rĂ©ussite de son apparition, suprĂȘme. C’est en dĂ©finitive par un subtil jeu de mise en abĂźme tout au long du spectacle, une rĂ©fĂ©rence allusive Ă  la relation trouble d’Hoffmannsthal et de la jeune veuve Ottonie von Degenfeld, liaison ou attraction que rĂ©vĂšle la correspondance de l’intĂ©ressĂ©.

 

 

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Ariadne auf NaxosL’engagement de tous les interprĂštes (les 3 nymphes accompagnant  et contrepointant Adriadne sont d’une rare Ă©clat vocal comme scĂ©nique), la version retenue ici (donc celle des origines soit 1912), les couleurs somptueuses du Wiener Philharmoniker, le plateau vocal globalement passionnant, rĂ©vĂšlent dans la scĂ©nographie trĂšs efficace de Sven-Eric Bechtolf, le raffinement de cette comĂ©die douce amĂšre qui renoue avec le Cosi fan gutte de Mozart, entre verve dĂ©lirante, dĂ©licieuse ivresse, profondeur poĂ©tique.  Une remarquable production salzbourgeoise heureusement transfĂ©rĂ©e en DVD.

DVD. Strauss / Hofmannsthal : Ariadne auf Naxos, 1912. Emily Magge, Elena Mosuc, Jonas Kaufmann
 Wiener Philharmoniker. Daniel Harding, direction. 2 dvd Sony classical.  EnregistrĂ© au festival de Salzbourg Ă  l’étĂ© 2012.

Compte-rendu : Paris. ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e, le 16 mai 2013. Richard Strauss : Ariadne auf Naxos. Julie Fuchs, LĂ©a Trommenschlager, Anna Destrael, Marc Haffner
 Ensemble Le Balcon. Maxime Pascal, direction. Benjamin Laza

Richard Strauss photo portrait profilCertains spectacles, dans de grandes salles, avec des distributions prestigieuses, des dispositifs pharaoniques, des moyens considĂ©rables, parviennent Ă  peine Ă  vous maintenir en Ă©veil et ne vous laissent que peu de souvenirs. D’autres, beaucoup plus modestes, vous bouleversent profondĂ©ment et vous donnent l’impression d’ĂȘtre au plus prĂšs de l’Ɠuvre  …  d’accĂ©der Ă  la pure substance  de la musique. L’Aridane auf Naxos prĂ©sentĂ©e par le ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e-Louis Jouvet appartient indĂ©niablement Ă  cette seconde catĂ©gorie.

 

 

Spontanéité

 

Qui aurait pourtant pu l’attendre d’une version de concert donnĂ©e par des musiciens dont la moyenne d’ñge doit avoisiner les 25-30 ans ? Et pour une Ɠuvre pensĂ©e uniquement pour la scĂšne ? C’était sans compter les talents de Benjamin Lazar. ‹Sa mise en scĂšne, qu’on pourrait davantage qualifier de « mise en espace » en raison de l’absence de dĂ©cors et d’une scĂšne mangĂ©e aux trois quarts par les instrumentistes dĂ©bordant de la fosse – parvient Ă  donner vie Ă  l’action de maniĂšre trĂšs astucieuse. Avec le peu de moyens Ă  sa disposition (un fond noir, les armatures sur lesquelles sont placĂ©s les musiciens, des costumes « de civils ») il rend l’action trĂšs humaine, crĂ©e des ambiances contrastĂ©es ; il profite du sujet pour jouer avec les conventions et casser les codes. Le public est mis Ă  contribution pendant quelques scĂšnes, alors que des personnages sillonnent le parterre, et sera mĂȘme invitĂ© Ă  taper joyeusement dans les mains – sans heureusement tomber dans le vulgaire.
Bref, ce qui pourrait ressembler de loin Ă  un spectacle montĂ© par des Ă©lĂšves de conservatoires dans une maison de quartier, se rĂ©vĂšle ĂȘtre en rĂ©alitĂ© une prestation d’un trĂšs grand professionnalisme, associĂ© Ă  une qualitĂ© musicale et artistique surprenantes.

Quand jeunesse peut – et sait …

La distribution vocale, d’une homogĂ©nĂ©itĂ© rare, participe aussi largement Ă  cette rĂ©ussite.‹Julie Fuchs est une jeune chanteuse dont la carriĂšre est dĂ©jĂ  bien lancĂ©e – elle fut la « RĂ©vĂ©lation lyrique » des Victoires de la musique classique 2012 – et qui aborde des rĂ©pertoires trĂšs variĂ©s avec beaucoup d’enthousiasme et de rĂ©ussite. Zerbinetta lui sied comme un gant, elle sait se faire dĂ©licieusement espiĂšgle et sĂ©ductrice. Et si certains suraigus ne sont pas encore tout Ă  fait assurĂ©s, la virtuositĂ© du rĂŽle ne l’handicape nullement !‹Dans le rĂŽle d’Ariadne, LĂ©a Trommenschlager, 27 ans, surprend par sa maturitĂ©. On pourra arguer que la voix ne « rayonne » pas beaucoup, que les aigus sont lĂ©gĂšrement engorgĂ©s ; mais l’interprĂ©tation est d’une grande finesse, sans emphase ni superflu.‹Le Compositeur d’Anna Destrael – qui remplaçait pour toutes les reprĂ©sentations ClĂ©mentine Margaine, mĂ©rite aussi les palmes. Alors que la mise en scĂšne la borne Ă  un personnage statique, elle parvient avec sa voix chaleureuse et frĂ©missante Ă  se travestir en un jeune homme passionnĂ© et tempĂ©tueux. L’une des performances les plus touchantes du spectacle.
Seul Bacchus, interprĂ©tĂ© par Marc Heffner, fait une ombre au tableau. Le tĂ©nor, certainement en mĂ©forme, rate douloureusement la plupart de ses aigus et finit mĂȘme par octavier les derniers. Le rĂŽle est extrĂȘmement difficile, et il eĂ»t sans doute Ă©tĂ© judicieux d’engager un tĂ©nor un peu plus lĂ©ger ici, dans cette petite salle avec un petit orchestre.‹Parmi tous les seconds rĂŽles excellemment interprĂ©tĂ©s, on retiendra notamment le maĂźtre de ballet de Damien Bigourdan et la Dryade au timbre chaud de Camille Merckx.
L’Ensemble Le Balcon n’est lui aussi composĂ© que de jeunes musiciens, y compris son chef Maxime Pascal, 28 ans. Ils livrent une performance presque irrĂ©prochable d’un point de vue technique, sans doute rendu possible grĂące Ă  un long travail de prĂ©paration et de nombreuses rĂ©pĂ©titions. Le rĂ©sultat est superbe, parfois proche de ce qu’on peut attendre de grands orchestres, mettant parfaitement en valeur une partition claire mais exigeante.‹L’Ensemble est en rĂ©sidence Ă  l’AthĂ©nĂ©e depuis cette saison pour une sĂ©rie d’un an de concerts, qui se clĂŽturera par la reprĂ©sentation de l’opĂ©ra de Peter Eötvös qui lui a donnĂ© son nom : Le Balcon.

Au plus prùs de l’Ɠuvre

Dans cette petite salle richement dĂ©corĂ©e qu’est le ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e, l’Ɠuvre prend tout son sens, l’interactivitĂ© avec le public est plus aisĂ©e et l’impact de la musique, plus fort. Si, d’un point de vue froidement objectif, le niveau gĂ©nĂ©ral n’est tout de mĂȘme pas comparable, on prend infiniment plus de plaisir Ă  voir Ariadne ici que dans la rĂ©cente production Ă  l’opĂ©ra Bastille. ‹L’osmose, la profonde complicitĂ© qui semble s’ĂȘtre nouĂ©e entre les artistes permet la totale rĂ©ussite d’un spectacle d’une grande fraĂźcheur, alliĂ©e Ă  un trĂšs haut niveau technique et une maturitĂ© rare. Sans doute l’un des plus beaux spectacles lyriques de cette saison.

Paris. ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e, le 16 mai 2013. Richard Strauss, Ariadne auf Naxos. Julie Fuchs, Zerbinetta ; LĂ©a Trommenschlager, Ariadne ; Anna Destrael, Le Compositeur ; Marc Haffner, Bacchus ; Thill Mantero, maĂźtre de musique ; Damien Bigourdan, maĂźtre de ballet et Scaramouche ; Vladimir Kapshuk, perruquier et Arlequin ; Virgile Ancely, laquais et Truffaldin ; Cyrille Dubois, officier et Brighella ; Norma Nahoun, NaĂŻade ; Élise Chauvin, Écho ; Camille Merckx, Dryade. Ensemble Le Balcon. Maxime Pascal, direction. Benjamin Lazar, mise en scĂšne.