36Ăšme festival d’Ambronay : Du 11 septembre au 4 octobre 2015

Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Festival d’Ambronay (01), 36e Ă©dition: 11 septembre-4 octobre 2015. Sous l’invocation gĂ©nĂ©rale de « mythes et mystĂšres ».  Du 11 septembre au 4 octobre 2015, en quatre week-ends et des intervalles. « Approchez ! Laissez-vous en conter, petits et grands, curieux et passionnĂ©s de l’Etrange », dit la recommandation stĂ©rĂ©ophonique de cette 36e Ă©dition d’un Festival  Phare. Cette annĂ©e, c’est autour de quatre thĂ©matiques – le Roi-Soleil,chefs-d’Ɠuvre mystĂ©rieux, figures mythologiques, dĂ©clinaisons personnelles – que  se groupent les
 trĂšs nombreux concerts et manifestations de culture Ă  Ambronay. Essai d’un tour d’horizon en partant de l’Abbatiale
ogivale de ce festival Baroque.

La fable et le caché, dieux et Dieu

L’étymologie antique n’est pas coquetterie : elle nous guide en bien des labyrinthes, nous rappelant à  des « poteaux indicateurs » les directions que prennent ces mots qu’on emploie maintenant sans y prĂȘter attention
 Ainsi les deux que la Direction d’Ambronay ( Alain Brunet, le PrĂ©sident ; Daniel Bizeray, le Directeur GĂ©nĂ©ral) a choisis pour sous-titrer son Ă©dition 2015 : « mythes et mystĂšres »  Le mythe, c’est la fable, le rĂ©cit, l’histoire, puis l’approfondissement de l’individuel pour aller vers une dimension universelle. Le mystĂšre : ce qui est cachĂ©, peut-ĂȘtre parce que  dĂ©fendu par les dieux, et que l’on peut feindre d’organiser en laissant dans l’ombre les intentions du culte (MystĂšres d’Eleusis
), ou mĂȘme chez les adeptes d’un Dieu unique, ce en quoi un tel Dieu se dĂ©robe Ă  la connaissance (Deus absconditus, Dieu cachĂ©, dira Pascal)
 Et le Baroque dont Ambronay a fait son lieu gĂ©omĂ©trique se situe bien dans l’ Histoire europĂ©enne entre Renaissance – retour Ă  la civilisation antique, recherche d’une voie moderne que vont condamner les guerres de religion – et RĂ©volution, qui ouvrira aussi bien sur le dĂ©senchainement de la conscience en face des dogmes monarcho-religieux que l’ exaltation d’un moi romantique poursuivant son « chemin vers l’intĂ©rieur ».

Change et Protée

Mais alors, entre ce XVIe et ce XVIIIe finissants, pourquoi une doctrine esthĂ©tique qui privilĂ©gie ce qu’on nomme le change (changement), l’illusion, l’instabilitĂ©, l’éloquence des formes mouvantes et captivantes des sens ? C’est que – du moins et surtout dans les pays catholiques- les pouvoirs ont dĂ©cidĂ© d’adopter la thĂ©ĂątralitĂ© comme arme  (plastique, musicale, poĂ©tique) contre la rĂ©flexion (rĂ©formĂ©e) sur les textes, en particulier aprĂšs le Concile de Trente (2e tiers du XVIe), l’imaginaire paradoxalement encouragĂ© contre la rigueur d’un ordre –classique, si on veut -



 pour un Roi-Soleil, du berceau à la tombe

louis-XIV-celebrations-2015-tricentenaire-mort--451Le 1er thĂšme 2015 – mythe du Roi-Soleil – se situe donc bien Ă  la jonction de ces tensions que l’évolution de la France au cours du XVIIe illustre. Au fait, Louis le Magnifique, vous le prĂ©fĂ©rez bĂ©bé ? alors ne manquez pas –une recrĂ©ation mondiale, par le Galilei Consort de Benjamin ChĂ©nier – la Messe pour la naissance du Grand Dauphin, alias p’tit Louis-1638, commandĂ©e par Louis XIII au VĂ©nitien Giovanni Rosetta. Un Louis qui devenu grand (bon guitariste,  fou de danse) devra beaucoup – esthĂ©tiquement – Ă  un autre immigrĂ© italien, il signor Gian Battista Lulli : l’aĂźnĂ©, grand humaniste et ami protecteur de l’esprit ambronaisien, Jordi Savall Ă  la tĂȘte  de son
mythique Concert des Nations, lui rend hommage, ainsi qu’à Rameau, Purcell et Boccherini. Puis il y a le guerrier, conquĂ©rant (et souvent metteur Ă  sac) de l’Europe, glorifiĂ© par le mĂȘme Lulli dans son Te Deum de 1677, cĂ©lĂ©brant en fait le baptĂȘme de son  fils, parrainĂ© par le Souverain ; (c’est en le dirigeant dix ans plus tard que le povero  Signor se donna le coup de canne fatal porteur de gangrĂšne
)

Je te viens voir pour la derniĂšre fois

Et aussi le mĂȘme hymne militaire par M.A.Charpentier, dit plus tard de l’Eurovision au temps si lointain oĂč les « étranges lucarnes » s’indicativaient  de son leit-motiv
 par Le PoĂšme Harmonique de Vincent Dumestre (un des ensembles mythiques de la 3e gĂ©nĂ©ration baroqueuse). Et puis mĂȘme le Soleil (« ce sacrĂ© Soleil dont je suis descendu », disait la coupable PhĂšdre racinienne) s’éteint aprĂšs 54 ans de rĂšgne : en 1715, « Soleil, je te viens voir pour la derniĂšre fois » (encore  PhĂšdre),  le hĂ©raut  baroque de l’Ostentation (le Grand Paon, que le mythique livre de J.Rousset mettait en dialogue avec  l’enchanteresse CircĂ©)lĂąchait prise, aprĂšs une vieillesse rangĂ©e en cagoterie morose. Franco Fagioli l’Argentin – « la voix-soleil » -, rĂ©vĂ©lĂ© par Ambronay, rend cet ultime hommage (1715-2015) via Lulli et Haendel, accompagnĂ© par l’Orchestre de Chambre de BĂąle .

Le Wanderer  par amour d’Euridice

1865 Machard Jules, OrphĂ©e aux EnfersDans l’histoire des Mythes hĂ©ritĂ©s de l’AntiquitĂ©, le plus touchant et troublant ne revient-il pas Ă  celui d’OrphĂ©e ? Et pas seulement pour les musiciens dont le chanteur thrace est devenu une sorte de Saint Patron (diraient les chrĂ©tiens).Mais surtout parce qu’à travers les variantes de l’OdyssĂ©e OrphĂ©enne, beautĂ©, dĂ©fis Ă  l’ordre « divin », amour fou pour la femme prisonniĂšre, hĂ©roĂŻsme du wanderer  amoureux aux enfers, et  cruautĂ© des Puissants (ceux d’en-haut, les Ouraniens, ceux d’en-bas, les Chtoniens, selon la mise en catĂ©gorie des Grecs), chacun, spectateur ou lecteur, ressent que cela  parle vie et menaces de perte  à « l’ĂȘtre pour la mort » que nous sommes tous. Naissance de l’opĂ©ra aussi, en Italie, pour l’Europe et au-delĂ , avec  Peri, Caccini et Monteverdi : c’est ce qu’illustrent Scherzi  Musicali et le couple  Euridice (Deborah Cachet)- Orfeo (Nicolas Achten, qui dirige et s’accompagne au thĂ©orbe), en y ajoutant Rossi, Merula, Sartorio et Falconiero.

Alarcon_portrait_oblique_250Le grand dĂ©couvreur argentin (naguĂšre dĂ©couvert par Ambronay), Leonardo Garcia Alarcon nous emmĂšne avec sa Cappella Mediterranea  et trois chanteuses (A.Reinhold, G.Bridelli, M.Flores) du cĂŽtĂ© de chez Cavalli, immense auteur d’opĂ©ras (dites 33 !) « explorateur sans Ă©gal des passions amoureuses ». Et si vous Ă©chappez ici Ă  l’inc
.(complĂ©tez l’adjectif convenable) OrphĂ©e aux Enfers d’Offenbach, vous pouvez en revanche  faire raconter Ă  vos enfants le Voyage dotĂ© d’ happy end, grĂące Ă  J.P.Arnaud, le hautboĂŻste fondateur-directeur de Carpe Diem, avec marionnettes, thĂ©Ăątre d’ombres et musiciens du ThĂ©Ăątre  sans Toit. Version dĂ©risoire et dĂ©ridante de la mythologie  par l’écrivain XVIIe Scarron,baroque-burlesque français ( qui fut le premier mari de Madamede Maintenon,ultĂ©rieure et gardienne de la vertu trĂšs catholique de son Louis XIV revenu aux  bĂ©nitiers ), un Typhoo  relookĂ© par Arnaud Marzorati et sa trĂ©pidante Clique des Lunaisiens.

Selon Saint Marc, Alessandro Striggio, Nicola Haym

Revenons au plus sombre,en tout cas, sans (trop de) soleil : ce sont « chefs-d’Ɠuvre mystĂ©rieux », longtemps remisĂ©s Ă  l’arriĂšre-plan. Ainsi, la surprise peut venir encore de
Johann-Sebastian Bach, dont vous n’ignorez pas qu’il Ă©crivit aussi une Passion selon Saint Marc, patchwork du dĂ©but des Thirtheen XVIIIe, (de 1731 Ă  1744), dont « la seule copie connue brĂ»la » pendant la Guerre de Six ans (la 2nde mondiale, bien sĂ»r), mais dont la rĂ©apparition du livret en  Russie a inspirĂ© l’organiste F.Eichelberger puis le chef Israelien Itay Jedlin pour une version intĂ©grale-reconstituĂ©e  de la partition « perdue », ici donnĂ©e par le trĂšs internationaliste Concert Etranger. Et aussi, ĂȘtes-vous certain que « les grandes pages chorales de Vivaldi Ă©taient Ă©crites pour voix fĂ©minines » ? Geoffroy Jourdain en tout cas le pense et le fait rĂ©aliser par les chanteuses  de ses Cris de Paris, rebaptisĂ©es  Orphelines des Ospedali (HĂŽpitaux) de Venise. Retour  à  Monteverdi  via un Striggio pĂšre du librettiste d’Orfeo (1607), qui fut aussi compositeur, notamment d’une « Messe Ă  40 voix indĂ©pendantes, d’un gigantisme et d’une sensualitĂ© inouĂŻs »,  (tiens, comme celle plus connue de l’Anglais Tallis), qui « disparut mystĂ©rieusement pendant quatre siĂšcles ».

C’est un autre grand redĂ©couvreur, HervĂ© Niquet qui la confie Ă  son Concert Spirituel, et lui adjoint d’autres  oeuvres de Monteverdi, Corteccia et Benevolo. Et puisqu’on parle librettistes, voici « dans l’ombre du gĂ©ant Haendel », l’un de ses inspirateurs de rĂ©cits opĂ©ratiques, un  Nicola Francesco Haym, qui ne mĂ©rite certainement pas la mise Ă  l’oubli, et dont certaines piĂšces instrumentales et arias s’entrelacent Ă  celles de Georg-Friedrich (L’Allemand puis Italien et enfin Anglais
) grĂące au travail de l’ensemble Aura Rilucente.

Les Ă©toiles et le scintillement hivernal

4e catĂ©gorie retenue par Ambronay : « dĂ©clinaisons personnelles des artistes autour de Mythes et MystĂšres ». Les Surprises (L.N.Bestion de Camboulas) explorent le versant chrĂ©tien de mĂ©ditation  sur vie et mort, Ă  partir  du finalement mystĂ©rieux H.Biber, surprenant Allemand fin XVIIe (ses Sonates du Rosaire
), et d’autres contemporains ou successeurs de Biber, en y joignant la recherche du jeune F.Brennecke sur la notion de chaconne
 Le 15e Quatuor de Schubert est-il mythique, en son ampleur de Winterreise dans le tremolo du froid glacial qui va vers l’inconnu ? Le Quatuor Terpsychordes  qui l’interprĂšte lui adjoint en crĂ©ation mondiale un 4e  op.54, (« mythes et mystĂšres »), de la compositrice française Florentine Mulsant. C’est rappeler la vocation permanente d’Ambronay : prolonger le Baroque jusqu’au-delĂ  de ses frontiĂšres historiques ou gĂ©ographiques. Ici donc F.Mulsant, et F.Brunnecke. »Au dessous des Ă©toiles », les polyphonies et madrigaux du groupe Voces Suaves  (F.S.Pedrini) organisent la rencontre quelque part dans l’espace-temps  des mĂ©taphysiciens baroques ou renaissants (Vittoria, Gesualdo, Palestrina, Monteverdi) et des XXIe Thierry PĂ©cou, Silvan Loher et Joanne Metcalf. Et revenons vers  le mystĂšre du temps bi-polaire (baroque errant et classique canalisĂ©) de Louis XIV, avec son compositeur de la Chapelle Royale, Henry du Mont, dont on ne jouait naguĂšre qu’une Messe, et qui se rĂ©vĂšle maintenant « inventeur du grand motet Ă  la française, cette forme qu’il porte immĂ©diatement Ă  des sommets stupĂ©fiants » : c’est le jeune et trĂšs lancĂ© ensemble Correspondances (d’origine lyonnaise, via le CNSMD) qui  explore ce MystĂ©rium, sous la direction de SĂ©bastien DaucĂ©, son chef fondateur.

Orient-Occident

L’intemporel  fado, porteur de la mĂ©lancolie lusitanienne de « saudade », surgit dans MistĂ©rios de Lisboa (Duarte) ; dans Contar,Cantar, les polyphonies ibĂ©riques de la Seconda Pratica  (l’ensemble s’est donnĂ© un titre monteverdien)remontent Ă  travers XVe,XVIe et XVIIe les chemins de la mĂ©moire, pour interroger « la vĂ©ritĂ© fantasmĂ©e du passé »(musical et psychologique). Selon l’esprit d’autres Correspondances analogues Ă  celles que reconstruit l’esprit de Jordi Savall, un trio baroque (luth de T.Dunford, clavecin de J.Rondeau)et oriental (percussions de K.Chemirani, « rĂ©vĂ©lation de rĂ©centes  Victoires, donne vie Ă  une toccata aux fragrances de jasmin,parsemĂ©e d’improvisations et de rythmes endiablĂ©s ». Et encore voici Aashenayi,(qui signifie en Persan : rencontre), en terre ottomane et sĂ©farade du temps de Soliman  le Magnifique, par le Canticum Novum (Emmanuel Bardon)
.

Ambronay ou Avignon ?

Ou sans rattachement trop cataloguĂ© aux thĂ©matiques (foin du tiroir Ă  compartiments Ă©tanches, proclame tout le baroque d’hier et aujourd’hui !), mais baignant aussi en mythe et mystĂšre : la Messe en si de J.S.Bach par le Collegium 1704 de Vaclav Luks, quatre cantates sacrĂ©es (BWV 4,153,156 et 159) avec le Banquet CĂ©leste de Damien Guillon,  l’énigmatique King Arthur de Purcell relu par le si imaginatif Jean TubĂ©ry (La Fenice, Vox Luminis), le Dixit Dominus de Vivaldi par le mĂȘme Ghislieri Choir de G.Prandi qui honora le Dixit de Haendel, et insiste ici sur les Ɠuvres sacrĂ©es de Galuppi,  et l’ancĂȘtre toujours en fleurs polyphoniques des ZartsFlo (W.Christie pour les intime)s, ici dirigĂ© par Paul Agnew, dans des Madrigaux de  Monteverdi.  Et puis ne pas oublier les anniversaires, tel  le 10e du label-disques d’Ambronay (plus de 50 titres et de 100.000 exemplaires vendus), le festival interne eeemerging (jeunes ensembles Ă©mergeants europĂ©ens)qui persiste et signe en son engagement, les spectacles en rĂ©sidence future proposĂ©s par l’AcadĂ©mie EuropĂ©enne,  formules toniques du Chapiteau, les afters, les visites patrimoniales, les « mises en oreilles », confĂ©rences
 Bref, tout un monde pas si lointain de Lyon et Ailleurs. Ou pour oser la formule-maison cependant laissĂ©e dans l’interrogatif : « Ambronay, Avignon de la musique baroque ? » 

Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Ambronay (01), 36e Ă©dition du Festival  Baroque. Du 11 septembre au 4 octobre 2015, quatre week-ends et leurs intervalles. Environ 30 concerts Ă  Ambronay (Abbatiale, Tour des Archives, Chapiteau, Salle Monteverdi, Parc
), AmbĂ©rieu, Lagnieu, Jujurieux, Bourg-en-Bresse (01),Lyon. Renseignements, rĂ©servations : T.04 74 38 7404 ; www.ambronay.org

compte rendu, concert. Lyon, Auditorium. Festival d’Ambronay, le 2 octobre 2014. Mozart : Requiem, Concerto pour clarinette. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Benjamin Dieltjens, clarinette

Alarcon_portrait_oblique_250Ambronay sur RhĂŽne ? Le festival baroque s’est dĂ©centralisĂ© en sa 4e semaine pour un concert Mozart -1791 Ă  l’Auditorium Ravel. Le chef Argentin Leonardo Garcia Alarcon fait rayonner son New Century Baroque et le ChƓur de Namur dans une version Ă©purĂ©e du Requiem, et le clarinettiste B.Dieltjens poĂ©tise avec lui le concerto K.622 Bien sĂ»r c’est l’Auditorium en  sa logique de rĂ©fraction sonore – fĂ»t-elle brevetĂ©e AGDG d’IngĂ©nierie Acoustique – , un cadre oĂč  baroque et post-baroque ne sont guĂšre idĂ©alement placĂ©s, et  oĂč de toute façon le mystĂšre tend Ă  s’absenter. Et l’architecture – finalement banale en sa modernité  d’il y a 40 ans –n’évoque en rien la fine complexitĂ© de l’abbatiale d’Ambronay (elle-mĂȘme en  lumiĂšre ogivale, Ă  l’inverse antĂ©rieur  du baroque dont les musiques la parent au temps de chaque Festival).Mais avec le double concert qu’Ambronay a ici « transfĂ©ré » au milieu de sa 4e et derniĂšre semaine, on a le mĂ©rite d’une fusion de publics – Lyon, et un « ailleurs », fĂ»t-il distant de 60 kilomĂštres -, rĂ©unis pour cĂ©lĂ©brer l’une des partitions les plus « mythologisĂ©es » de la culture europĂ©enne, ce  Requiem oĂč Mozart  consigna une part – mais une part seulement – de ses pensĂ©es sur la vie et son issue.

Homme en noir et lĂ©gende de l’empoisonneur

Et pour explorer une fois encore cette Ɠuvre aussi frĂ©quentĂ©e que demeurant Ă©nigmatique, un jeune  chef Ă  la renommĂ©e grandissante,  Leonardo Garcia Alarcon. Cet Argentin est grand redĂ©couvreur de partitions – son Diluvio, de Falvetti, superbe  exemple -, et l’énergie rĂ©inventive dont il fait  preuve n‘est pas la seule marque d’un tempĂ©rament Ă  la fois savant et intuitif. Il y a un son d’orchestre Alarcon, et surtout une  tonalitĂ©, passionnelle, rigoureuse, et plus discrĂštement, poĂ©tique : le croisement en concert de deux partitions ultimes de Mozart met en valeur – dans le concerto pour clarinette K.622,d’octobre 1791 – cette derniĂšre vertu, en face du Requiem si universellement connu que certains croient en avoir sondĂ© tous les secrets. Oui, le Requiem K.626 est-il  « comme d’autres » ? GĂ©nial(e), Ă  l’évidence, et comme tant d’Ɠuvres de Mozart. Mais Symphonie( funĂšbre) InachevĂ©e, entourĂ©e d’une aura Ă©trange – celle de la « chronique d’une  mort annoncĂ©e » – , avec son commanditaire-comte Walsegg, l’homme en noir qui poursuit l’auteur et l’enjoint d’en terminer  au plus vite, en une atmosphĂšre de thriller implicite  donnant mĂȘme lieu post mortem Ă  du dĂ©lire sur ce pauvre Salieri – les rĂ©seaux  tweeter d’époque « inspirant » Pouchkine, Rimsky,Shaffer et Forman – qui eĂ»t empoisonnĂ© Wolfie


Un franc-maçon militant 

Mais relisons une  vĂ©ritĂ© plus  historique : Mozart mourut de maladie (« une Ă©pidĂ©mie virale qui courait Ă  Vienne  » ?), et son « état d’épuisement profond  Ă  l’automne 91 »)(C.Delamarche) Ă©tait plutĂŽt dĂ» Ă  la surcharge de commandes (La ClĂ©mence de Titus, La FlĂ»te EnchantĂ©e),accablant un Mozart qui n’était pas « criblĂ© de dettes et dans le plus grand dĂ©nuement ». Ce (trompeur) « tableau tragique pour poĂšte maudit », on comprend aussi que la veuve, Constance, ait voulu le renforcer post mortem, non seulement pour renflouer ses finances, mais surtout parce que son gĂ©nie de mari avait Ă©tĂ© franc-maçon militant, et  dans l’Autriche repassĂ©e sous la fĂ©rule contre-rĂ©volutionnaire des successeurs du libĂ©ral Ă©clairĂ© Joseph II, c’était marque d’infamie posthume.

Autriche-d’en-bas et d’en-haut

 On notera encore que la derniĂšre partition complĂšte et signĂ©e par Mozart Ă©tait une cantate maçonnique (K.623, Eloge de l’amitiĂ©, octobre), et que, selon les tĂ©moins des  derniers moments,  le compositeur  songeait surtout aux reprĂ©sentations de sa FlĂ»te  qui
enchantait non la prĂ©tendue Ă©lite bien-pensante des Viennois mais les spectateurs du faubourg, l’Autriche-d’en-bas contre l’Autriche-d’en-haut.  Bref, l’ultime Mozart  ne devait pas penser qu’ « une mĂ©chante vie amĂšne une mĂ©chante mort », et que selon Sganarelle dans MoliĂšre, « par consĂ©quent vous serez damnĂ© Ă  tous les diables ». Mais qu’à l’inverse une spiritualitĂ© fraternelle, tant soit  peu Ă©galitaire et donc devenue subversive, eĂ»t contribuĂ© Ă  « changer le monde ». IdĂ©es insupportables aux dĂ©vots de l’aprĂšs-1790,qui « reprennent le pouvoir » aprĂšs la mort de Joseph II,   adeptes d’union dĂ©finitive du sceptre et du goupillon


La fiÚvre du récit en continuo

Certes le travail de Garcia Alarcon est surtout d’ordre musicologique, et on dira qu’ « il en vaut un autre », s’appuyant sur la suppression de trop Ă©vidents sĂŒssmayerismes ( le disciple qui continua et termina le Requiem : donc s’en vont Sanctus, Benedictus, Agnus Dei…) et y faisant entrer le jeu compliquĂ© des ajouts d’autres musicologues actuels. Il va mĂȘme jusqu’à copier-coller un Amen conclusif du Lacrymosa, tracĂ© ailleurs par Mozart et ressemblant  plus Ă  du fuguĂ© de Haendel que de J.S.Bach. Mais nous importe surtout l’esprit qui guide en ce labyrinthe d’inspiration sacrĂ©e l’écriture de Mozart et son interprĂ©tation par un chef d’aujourd’hui. Et il y a une fiĂšvre Ă©tonnante – non symptĂŽme  d’une « maladie de la mort » – dans « son » Requiem, devenu kalĂ©idoscope, rĂ©cit en continuo et pourtant trĂšs heurtĂ©. Avec Garcia Alarcon, ce n’est plus « baguette-tradition », en quelque sorte rassurante dans sa mise en perspective des numĂ©ros successifs d’un opĂ©ra du sacrĂ© catholique, mais sorte d’ « Ɠuvre en progrĂšs », qui contient aussi bien la rĂ©miniscence dans le terrible (la Damnation de Don Giovanni) que la menace sournoise (dĂ©but de l’Ɠuvre), une agogique de course Ă  l’abĂźme, une pulsation visible ou souterraine,  des moments suspendus qui appellent de futures mĂ©lodies de timbres (Recordare) et une conception Ă©tale du temps… Tout  est liĂ© par une direction d’énergie inlassable, souvent d’un tempo spectaculairement accĂ©lĂ©rĂ©, et malgrĂ© la rigueur absolue de la mise en place, analogue Ă  une improvisation en recherche d’elle-mĂȘme,  des buts techniques et philosophiques poursuivis.

D’autres liens de conscience

A l’auditeur galvanisĂ© d’établir  d’autres liens de conscience, de croiser lignes, courbes et arriĂšre-plans, en songeant Ă  ce que pourrait ĂȘtre une Messe des Morts sans terreur (ah ! l’encombrant Dies Irae dont plus tard FaurĂ© fit l’économie en inscrivant son Requiem en douceur et consolation…), ou, pourquoi pas, mĂ©langĂ©e  par Mozart Ă  ses Ɠuvres maçonniques (les cantates, et l’Ode FunĂšbre K.477) pour s’épargner, en toutes LumiĂšres, les tribunaux  de la pĂ©nitence et la peur de l’enfer, dans une interrogation lucide sur le mystĂšre.

 Pour cela, le trĂšs subtil orchestre rĂ©uni par le chef (New Century Baroque) et le ChƓur de chambre Namurois, homogĂšne, inventif et ample, font bien saisir un nouveau regard. Les quatre solistes vocaux ne sont plus des « chargĂ©s d’air de concert », mais les protagonistes sans auto-valorisation d’une Ɠuvre en recherche : l’alto Sophia Patsi, le tĂ©nor Valerio Contaldo, la basse Josef Wagner, et la soprano JoĂ«lle Harvey, si dĂ©licieusement humble et intimiste.

Tiepolo et Watteau 

En cette lumiĂšre si contrastĂ©e, parfois violente, du Requiem, on saisit mieux la prĂ©cieuse Ă©claircie du dĂ©but de concert, le concerto pour clarinette K.622, lui aussi Ă©crit en octobre 1791, pour l’instrumentiste Anton Stadler – un bon compagnon de fĂȘtes comme les aimait Mozart, et qui rappelle aussi les relations moqueuses de Wolfgang avec le corniste (et marchand de fromages)  Leitgeb – , mĂ©langeant l’ardeur constructrice ( allegro), le jeu (rondo-finale) et en son centre un adagio qui idĂ©alise l’inspiration, la reliant au maçonnisme (le cor de basset cher au compositeur) et Ă  ce que murmure le sublime. Un clarinettiste d’exception – tĂȘte de Baudelaire, mais convivial ! -, Benjamin Dietljens, fait constamment se demander s’il « chante » ainsi la beautĂ© du monde, l’espace de l’intime, les couleurs en bleu et or de Tiepolo ou Watteau, s’estompant jusqu’à l’imperceptible de ses fins de phrase… Et aussi parfois cite les femmes tant aimĂ©es de Mozart, Aloysia Weber et Nancy Storace, ses cantatrices si dĂ©sirĂ©es mais absentĂ©es, la Comtesse, Pamina ou Fiordiligi, les crĂ©ations de son rĂȘve plus rĂ©elles encore d’ĂȘtre passĂ©es dans l’écriture.

Van Eyck, aussi

En ouvrant le concert, L. Garcia Alarcon rend hommage Ă  deux grands pionniers rĂ©cemment disparus, Christopher Hogwood, et l’admirable Frans BrĂŒggen,  chef si poĂ©tique dans le territoire mozartien… Et la vĂ©ritable, la plus sincĂšre dĂ©dicace qu’on eĂ»t pu souhaiter  vient « en bis », avec un Ave Verum (juin 1791), complĂštement et merveilleusement apaisĂ©, bercement idĂ©al, tendresse et puretĂ© flamandes comme un Agneau Mystique de Van Eyck,  Ă  bouches murmurantes et couleurs extasiĂ©es.

Auditorium Ravel de Lyon (pour le festival d’Ambronay), jeudi 2 octobre 2014. W.A. Mozart (1756-1791), Requiem, Concerto pour clarinette. New Century Baroque , ChƓur de chambre de Namur, J.Harvey (soprano), Sophia Patsi (alto), Valerio Contaldo (tĂ©nor),Josef Wagner (basse), Benjamin Dieltjens (clarinette), direction Leonardo Garcia Alarcon.

Ambronay (01), 35 Ăšme Festival. 12 septembre – 5 octobre 2014. “CĂ©lĂ©brations”…

ambronay 2014 festivalAmbronay (01), 35 Ăšme Festival. 12 septembre – 5 octobre 2014. “CĂ©lĂ©brations”… Haut-lieu d’hexagone et mĂȘme d’Europe, Ambronay cĂ©lĂšbre tous les ans Ă  la fin de l’étĂ© le Baroque dans  tous ses Ă©tats. On en est Ă  la 35e, et si on a changĂ© de Directeur l’hiver dernier, l’esprit du Fondateur (toujours prĂ©sent dans le rĂŽle de l’inspirateur) demeure pour les choix ambitieux des concerts, de l’AcadĂ©mie EuropĂ©enne, des RĂ©sidences, des Recherches, des Éditions,  du Patrimoine architectural, du Chapiteau, de la dispersion en lieux rĂ©gionaux
.  Ancien, Nouveau, thĂ©matiques …  35Ăšme, et 1Ăšre « sans » le fondateur, puisque Daniel  Bizeray   succĂšde Ă  Alain Brunet
 L’esprit ne change Ă©videmment pas. D’ailleurs l’Ancien conserve en la Demeure plusieurs  responsabilitĂ©s, notamment dans le domaine qui lui est particuliĂšrement cher, et qui fut  en son mĂ©tier initial d’enseignant, la formation des jeunes « AcadĂ©miciens d’Ambronay ». Mais le Nouveau – qui a travaillĂ© « sur le terrain » des institutions culturelles – direction artistique Ă  Saint-Etienne, Royaumont, Rouen – est bien « aux affaires » (comme disait un Militaire illustre devenu Politique), en commençant par la dĂ©finition et la description des objectifs pour cette 35e édition. Ambronay, devenu au fil des ans et dĂ©cennies, un vaste thĂ©Ăątre  oĂč, comme chez tout Baroqueux qui se respecte, « la vie » oĂč l’on «songe » aussi « l’action », continue Ă  dĂ©cliner ses quatre semaines  de 2014 « autour d’un thĂšme – « CĂ©lĂ©brations » – en quatre chapitres : anniversaires de compositeurs, grand  rĂ©pertoire sacrĂ©, expĂ©riences musicales inĂ©dites, ensembles Ă©mergents europĂ©ens -.

Un enfant et son Ange Gardien

« Que la fĂȘte commence !  », conclut le priĂšre d’insĂ©rer qui cite ainsi une Ode (du 7e Art)   aux  menus et larges plaisirs qu’on sut se donner dans la  France du RĂ©gent
 Et tĂąchons de suivre en chronologie  ces quatre semaines (aux temps forts en fins de semaine), leurs  « 30 concerts en    lieux diffĂ©rents, grĂące Ă  prĂšs de 1500 artistes ». Et justement, le 1er week-end s’ouvre dans la prĂ©sence enthousiaste et passionnĂ©e de Leonardo Garcia Alarcon, qui dans un entretien du printemps (avec Emmanuelle Giuliani, dans La Croix) se dit « enfant d’Ambronay », au sens le plus filial vis-Ă -vis d’Alain Brunet, « mon ange  gardien, l’une des plus rencontres de la vie » pour ce jeune Argentin  dont le Patron dĂ©tecta aussitĂŽt les dons immenses de chef, d’interprĂšte et de chercheur. L.Garcia Alarcon fait donc l’Ouverture du Festival, entraĂźnant ses solistes (Mariana Flores, Fr.Aspromonte, R.PĂ©, E.Gonzalez-Toro, M.Bellotto ) et les membres de sa Cappella Mediterranea   dans une nouvelle aventure : aprĂšs la redĂ©couverte du sublime Falvetti (Il diluvio universale), on puise aux racines de la musique baroque sicilienne, via les « mystĂ©rieuses archives de la cathĂ©drale de Malte ». A  cĂŽtĂ©  de madrigaux des cĂ©lĂšbres Gesualdo, d’India et A.Scarlatti, des  nouveaux  du Temps RetrouvĂ© par Alarcon : Michele Mascitti, Cataldo Amodei.

La Peste

Puis, parlons ( d’)anniversaires
 Ceux de mort ont  du sombre, en face des clarteux de naissance. Ainsi, il y a un quart de millĂ©naire (250 ans, si vous prĂ©fĂ©rez), Jean-Philippe Rameau s’en alla rejoindre la mĂ©canique cĂ©leste et l’harmonie des sphĂšres dont avait gĂ©nialement parlĂ© sa musique. Pour cĂ©lĂ©brer sous le ciel septembrien d’Ambronay, voici les piĂšces de clavecin en concert, accompagnĂ©es des Quatuors Français par lesquels l’Allemand prolifique Telemann rendait hommage Ă   J.P.R. Ce sont les Ombres (non Errantes), crĂ©Ă©es il y a 8 ans par Sylvain Sartre et Margaux Blanchard, qui portent ce programme : un jeune ensemble de la 4e GĂ©nĂ©ration des Baroqueux (si nous comptons juste), mis  en avant par Ambronay dĂšs 2010 et qui a enregistrĂ© sous ce label  Couperin et ses Nations. De l’autre cĂŽtĂ© du « gĂ©nie françois », M.A.Charpentier offre les fastes de sa Victoire de Milan ; cependant  pour une fois cela n’aura pas Ă©tĂ©  obtenu par les armes, mais par le courage  d‘un  collectif  contre la mort Ă©pidĂ©mique, animĂ© Ă  Milan (1576) par Charles BorromĂ©e, prĂ©lat qui ne quitta pas sa ville et y soigna les malades sans les culpabiliser (voir le claironnant PĂšre Paneloux dans La Peste camusienne), comme les futurs humanistes de la ville assiĂ©gĂ©e ( Rieux, Tarrou)
.En complĂ©ment, un Te Deum (ça, c’est guerrier !), une Messe pour les TrĂ©passĂ©s, une Leçon de TĂ©nĂšbres : autre jeune groupe (5 ans d’ñge), Correspondances, qu’a fondĂ© et mĂšne Ă  
 la victoire SĂ©bastien DaucĂ© (cd.Charpentier chez Harmonia Mundi).

Porpora et Gardel

Mise en miroir de deux autres gĂ©nies, l’un Italien, Nicolo Porpora (1686-1768), illustre professeur de chant pour  non moins illustres castrats (Farinelli
), puis de composition pour Josef Haydn.                                   L’autre, longtemps Italien avant de finir Anglais, l’Allemand Haendel. Ouvertures et airs d’opĂ©ra sont choisis  par l’Academia Montis Regalis (depuis 1994) et son chef Alessandro de Marchi, avec le  contre-tĂ©nor argentin Franco  Fagioli : ce trĂšs-aimĂ© vocaliste ne sera-t-il pas en Ă©cho culturel des Hommages Ă  Carlos Gardel par le bandonĂ©iste William Sabatier ou du chanteur Diego Flores ?  On s’enchantera  aussi d’un RĂȘve d’Ariane sous chapiteau, jolie histoire de la comĂ©dienne belge Ariane Rousseau, qui se dĂ©lasse des idĂ©es noires (criminologiques, sa formation universitaire) en contant aux enfants l’histoire du quatuor Ă  cordes (Quatuor Alfano, depuis 2008).

Le Fils de Qui Nous Savons

Au 2nd week-end, un vrai anniversaire joyeux (300e  de la naissance) pour Karl-Philipp Emmanuel Bach – Fils Prodigue de Qui-nous-savons, ange du bizarre qui ouvrit  voie royale au prĂ©-romantisme-, par la grande piano-fortiste et- claveciniste Aline Zylberajch (passionnĂ©e d’instruments anciens, enseignante, interprĂšte au cd-Ambronay). Sonates, variations, et portraits de K.P.E., dont l’Ɠuvre-testament de 1787 (« les sentiments de K.P.E. ») se lit comme un autoportrait terminal de Rembrandt
. En remontant vers le PĂšre, immense classicisme (qui est aussi ThĂ©Ăątre SacrĂ©) de la Passion selon Saint Jean, oĂč le gĂ©nie de Johann-Sebastian est magnifié  dans une Ă©conomie du nombre, le chef israĂ«lien  Itay Jedlin  et son Concert Etranger (2006)  travaillant selon l’esprit minimaliste de Joshua Rifkin ou de S.Kuijken, un ou deux chanteurs suffisant Ă  chaque partie vocale, cette transparence divisant d’ailleurs le monde baroqueux initialement en guerre contre les super-effectifs qui faisaient naguĂšre crouler Bach sous un nĂ©o-romantisme massif


Vivaldi, Biber et le naturalisme

Les Quatre Saisons vivaldiennes, quel « boulevard du Temps qui passe » ! Enrico Onofri, superbe  virtuose, le met au programme de son Imaginarium, lui qui fut 1er violon chez Jordi Savall et le demeure au Giardino Armonico. Le concert s’ouvre sur une mĂ©lodie « symbolisant la disparition de l’hiver derriĂšre les montagnes », air du XVIIe  qui a transitĂ© par La Moldau de Smetana et l’hymne national  israĂ«lien. On continue avec une version instrumentale du Chant des Oiseaux de Janequin, des chansons de Merula, d’Uccellini (« mariage d’un coucou avec une poule » ), sans oublier la Sinfonia Representativa de Biber, qui fait intervenir chat, grenouille et rossignol.  Bref, le naturalisme baroque au point de joyeuse incandescence
.Le w.e.  fait large place  aux « paysages sonores » (jardins, tour de l’abbaye), ouvrant  mĂȘme le jeu Ă  une « rencontre baroque-improvisations du Ciel et des TĂ©nĂšbres », par les Musiciens du Louvre, le collectif La Forge et la Cie Nine Spirit. Un Cactus, synthĂšse des musiques baroques, est contĂ© aux enfants par un groupe parole-chant (L.Carudel, B.Le Levreur). Pour ne pas nĂ©gliger les absolus du baroque italien ivre de « la musica e le parole », Profeti della Quinta (jeune ensemble issu de la Schola de BĂąle) madrigalise entre Monteverdi, Rossi,  Luzzaschi  et le Prince des TĂ©nĂšbres AmbiguĂ«s, Gesualdo. « A l’inverse », on clĂŽt avec Israel en Egypte, oĂč Haendel Londonien  compose Ă  la fin des annĂ©es 1730 une « vaste Ă©popĂ©e chorale exaltant les exploits  du Peuple Elu ». C’est un des illustres aĂźnĂ©s anglais (2nde gĂ©nĂ©ration baroqueuse ?), Roy Goodman, qui  conduit  le vĂ©nĂ©rable Nederlands Kamerkoor (fondĂ© Ă  la fin des annĂ©es 1930 !), explorateur de la musique la plus ancienne (et mĂ©diĂ©vale) Ă  celle de notre temps (Kagel, Tavener, Canat de Chizy).

Dynastie Rebel, Jordi citoyen du Monde

Au 3e Temps, encore du Haendel en son Dixit Dominus, de « grande thĂ©Ăątralité » romanissime, et un anniversariĂ© (300e de la naissance), Nicolo Jommelli, maĂźtre de chapelle au Vatican mais trĂšs novateur d’esthĂ©tique pour un Beatus Vir, au programme des cadets du Ghislieri Choir and Consort, menĂ©s par le non moins jeune Giulio Prandi.  Puis on  voyagera  dans la gĂ©nĂ©alogie familiale des Rebel – le pĂšre, Jean-FĂ©ry, le fils, François – et les amitiĂ©s de François R. avec 
 François Francoeur, en fait co-auteurs de nombreux opĂ©ras et ballets qui magnifient Ă  la cour de Louis XV (et pour la Pompadour) un style thĂ©Ăątralissime avec machines. « Les Surprises », fondĂ© en  2010 par Juliette Grignard et L.N. Bestion de Camboulas entendent bien ici nous
en faire la surprise
. Le grand aĂźnĂ©, ami et protecteur d’Ambronay, Jordi Savall, citoyen du monde musical, aime Ă  confronter – mais surtout pas affronter – civilisations et cultures esthĂ©tiques, pour mieux nous faire rĂ©flĂ©chir sur l’indispensable (jadis, aujourd’hui, demain) Paix, notamment autour de la MĂ©diterranĂ©e et entre Europe et Asie. Ce sera ici un peu plus Ă  l’ouest, d’Espagne en Italie, de France, Allemagne en Angleterre, son Hesperion XXI variant  le thĂšme d’un « ùge d’or de la musique pour ensemble de violes ».

Miserere sans transcendance chrétienne

L’ensemble  Chemirami and co, de Keyvan Chemirani, hĂŽte privilĂ©giĂ© d’Ambronay,  dialogue avec Z.L.Nascimento et P.Edouard, fait rĂȘver en improvisations et compositions de BrĂ©sil, Inde et Irak ; et le quatuor (lui aussi de percussions) Beat confie aux enfants son Drumblebee. Autre chapitre illustrant les principes du Festival : le rĂ©cent prolonge sans rupture l’ancien, et les Folies Françoises de P.Cohen-Akenine font « Leçons de TĂ©nĂšbres » et de la dramaturgie mortifĂšre (A.Scarlatti) pour conduire vers la vision qu’en peut avoir un compositeur  actuel, Thierry Pecou, «éloignĂ© de toute transcendance » et qui voit dans son Miserere comment « une musique occidentale peut s’entrechoquer avec l’animisme africain et le panthĂ©isme des Indiens amazoniens ». Les Cris de Paris (Geoffroy Jourdain) itinĂšre aussi de Janequin et Tallis (le mythique Spem in alium, motet Ă  40 voix rĂ©elles) en « jeune France » d’AurĂ©lien Dumont, qui utilise le dispositif multicanal « 5 point 1 », oĂč un « cercle imaginaire – l’auditeur – reçoit les informations spatialisĂ©es de la polychoralitĂ© dispersĂ©e ».

Vrai crépuscule mozartien

Enfin, dĂ©but octobre, quand couleurs et atmosphĂšre d’Ambronay font entrer en automne, on commencera par le crĂ©pusculaire Requiem de Mozart : L. Garcia Alarcon – dirigeant le New Century Baroque de Namur – fait le tri entre l’irrĂ©ductiblement mozartien et « les adjonctions » (entre autres SĂŒssmayer), pour mieux en exalter les vertus admirables. (et pour ce concert, c’est Ă  l’Auditorium Ravel de Lyon
). Avec Benjamin  Dieltjens, il veut rendre au K.622 (l’ultime concerto, de clarinette) « toute sa charge nostalgique », notamment en soulignant la « tonalitĂ© opĂ©ratique » inhĂ©rente, selon lui, Ă   cette Ɠuvre-testament.  Plus « classiquement baroque(ux) », Fabio Biondi et son Europa Galante travaillent la vocalitĂ© violonistique et orchestrale  des concertos (d’esprit italien) chez  Vivaldi, Brioschi, Corelli ou Leclair, avec la rĂ©vĂ©lation d’une Sinfonia funebre, de Locatelli. L’autre aĂźnĂ© ambronaisien, maintenant PĂšre du Baroque, William Christie ( dites : LĂ©zards Flo pour son ensemble mythique) fait,lui, rayonner le « Grand Motet François » : Rameau, bien sĂ»r, et aussi Cassanea  de Mondonville.

Trois fois  ” e “

Dans le cadre des crĂ©ations, y compris linguistiques, on notera une concession Ă  l’anglomanie rĂ©gnante : il y a ici des « afters », et surtout un festival dans le Festival, eeemerging. Serait-ce que sous le Bugey en 2014, (comme dans les salons proustiens Odette de CrĂ©cy parle  selon  la mode « outre-Manche »  et s’affiche « fishing for compliments »), on se soumet, diraient les grincheux (nous en sommes, parfois) au verbiage franco-anglais  ? Donc : Ă©mergence et  triple e ( euro ?), nouvelle Ă©tape de soutien aux « jeunes qui seront peut-ĂȘtre les stars de demain ». Car Ă  Ambronay on repĂšre, invite et fait jouer  les neufs ensembles : ce sera Armonia degli affetti dans Chanter d’amour, Secunda Pratica dans Nouveau Monde Baroque, la Botta Forte  avec Mi palpita il core, , Voces Suaves A la Cour des Gonzague
 CĂŽtĂ© enfants, les charmants Esprits Animaux, dĂ©jĂ  « émergĂ©s », dĂ©voilent sous chapiteau un ludique B.a.-ba du Baroque, et on monte dans le Tram des Balkans de la claveciniste Violaine Cochard qui compose, arrange  et balkanise Vivaldi, Frescobaldi ou Bach.

Car on ne saurait finir le Festival 2014 sans retour et recours au PĂšre Johann Sebastian et Ă  ses cantates, ici pour la Saint Michel, non sans que RaphaĂ«l Pichon et son Pygmalion lui adjoignent le trĂšs original et spatialisĂ© Heilig d’un Fils, notre cher K.P.E. si Ă  part et en avance sur son temps
Allez, la fĂȘte commence bientĂŽt. Bonne teufe roqueba !

ambronay 2014 festivalAmbronay (01 ) (Abbatiale, Tour, Parc, Chapiteau et autres lieux ( Saint Maurice de Gourdans, Pérouges, Brou, Lyon) : 35e Festival, du 12 septembre au 5 octobre 2014. Concerts, rencontres, colloques, visites, ateliers, tables rondes. Information et réservation en ligne : T. 04 74 38 74 04 ; www.ambronay.org

Leonardo Garcia Alarcon, invité de France Musique, Lundi 13 mai 2013, 7h-23h

Radio.Leonardo Garcia Alarcon, invité de France Musique. Lundi 13 mai 2013, 7h-23h

 

Chef d’orchestre argentin de 37 ans, l’ancien assistant de Gabriel Garrido, Leonardo Garcia Alarcon affirme une belle ardeur, curieuse et gĂ©nĂ©reuse qui lui permet de diriger le rĂ©pertoire baroque avec une sensibilitĂ© communicante. En rĂ©sidence depuis 2010 au Centre Culturel de Rencontre d’Ambronay avec l’ensemble Cappella Mediterranea, il est Ă©galement directeur artistique et chef principal du ChƓur de Chambre de Namur.

Leonardo Garcia Alarcon,

Grand invité de France Musique

Lundi 13 mai 2013, 7h-23h

Alarcon_portrait_oblique_250VĂ©ritable rĂ©sident du Centre Culturel d’Ambronay, il a pu y mener ses rĂ©flexions sur le renouvellement permanent du rĂ©pertoire, et s’investir dans la recrĂ©ation de partitions mĂ©connues aujourd’hui phĂ©nomĂšne musical comme l’oratorio « Il Diluvio Universale » de Michelangelo Falvetti, crĂ©Ă© en septembre 2010 au Festival d’Ambronay avec le ChƓur de chambre de Namur et l’ensemble Cappella Mediterranea.

En septembre 2013, l’actuel directeur du Centre Culturel d’Ambronay Alain Brunet quittera ses fonctions. En organisant cette journĂ©e spĂ©ciale, France Musique rend Ă©galement hommage Ă  son travail et son rĂŽle de dĂ©couvreur, de passeur infatigable.
L’enthousiasme et le charisme de Leonardo Garcia Alarcon s’invitent sur les ondes de France Musique dĂšs 7h du matin pour une journĂ©e spĂ©ciale, avec notamment la diffusion Ă  14h, d’un concert d’Ɠuvres baroques siciliennes de la Cappella Mediterranea enregistrĂ© Ă  Ambronay, format diptyque avec un Matin des Musiciens consacrĂ© Ă  la mĂȘme thĂ©matique. Au programme: la Sicile baroque, Ginestra, baroque et crĂ©ation contemporaine.

Voir notre reportage vidéo Falvetti: Il Diluvio Universale par Leonardo Garcia Alarcon (Ambronay 2010)

VIDEO. Alarcon ressuscite Il Diluvio Universale de Falvetti (Ambronay 2010)

Pour son premier week-end, le festival d’Ambronay 2010 (31Ăš Ă©dition) commencait trĂšs fort, en rĂ©alisant la rĂ©surrection d’une oeuvre oubliĂ©e de Michel Angelo Falvetti. le chef Leonardo Garcia Alarcon souligne deux temps forts (Ă©criture du choeur des Ăąmes englouties par les eaux, puis duo extatique des deux intercesseurs, NoĂ© et son Ă©pouse Rad)… Avec Leonardo Garcia Alarcon et Mariana Flores, soprano.