vendredi, décembre 9, 2022

Strasbourg. Opéra du Rhin, le 28 juin 2005. Jean-Philippe Rameau: Les Boréades. Paul Agnew… Emmanuelle Haïm, direction. Laurent Laffargue, mise en scène.

A ne pas rater
Vent du nord en manque de souffle

En clôture de sa saison, l’Opéra du Rhin offrait à Emmanuelle Haïm le soin de conduire « sa » version des Boréades, opéra du dernier Rameau, lequel décéda pendant les répétitions (1764). Depuis, la version au disque (Erato) signée John Eliot Gardiner (qui a créé l’œuvre dans sa version scénique en 1982 au Festival d’Aix-en-Provence), puis récemment, la lecture de William Christie présentée à l’Opéra Garnier et fixé en DVD par Opus Arte, l’œuvre dispose d’ambassadeurs plus que recommandables, et grâce à eux, les mélomanes, ramistes ou non, peuvent à loisir entendre et réentendre des propositions de référence. Difficile de paraître après les crûs Baroqueux de la première heure. Continuiste chez Christie, la disciple Haïm a donc fait ses armes, fondé son propre ensemble, le concert d’Astrée, et constitué déjà une discographie remarquée dont un Orfeo de Monteverdi, qui a suscité autant de fervents que de détracteurs (Emi). Etait-ce la chaleur (étouffante) dans la salle de l’opéra de Strasbourg, ou bien le propre des premières (première date strasbourgeoise des Boréades) ? Visiblement peu éloquente et surtout enlisée dans la minutie des détails, Emmanuelle Haïm, pourtant généreuse en gestes, aura donné un Rameau plus lisse qu’audacieux, à peine contrasté, visiblement lui aussi amolli, rythmiquement systématique, court, asséché presque linéaire, bien peu imaginatif. A quelques rares exceptions près, la directrice du Concert d’Astrée est restée à l’extérieur de l’œuvre, esquissant sommairement ce qui demeure un opéra de la liberté, de la Nature et surtout des climats. Tout au long de la performance, on a souhaité que le vent de Borée, (dieu du vent du nord !), souffle une bonne fois pour toute sur l’assemblée des interprètes afin qu’ils se ressaisissent: attente insatisfaite, vaine espérance.

Vocalement, on retrouvait Paul Agnew
qui fit dans le même rôle les beaux soirs de Garnier, autorité musicale et dramatique, articulation intelligible, suavité mâle du timbre : le ténor anglais donne d’Abaris, une figure juste du héros mortel prêt à vaincre tous les défis au nom de l’amour. A ses côtés, l’Apollon/Adamas du Bordelais Thomas Dolié (belle prestance, claire et racée) et le Borée d’Andrew Forster Williams (dieu ridicule et impuissant à conduire ses équipées diaboliques) maintenaient le niveau.
Le reste de la distribution suscite plus de réserves : Alphise (présence scénique de la norvégienne Anne Lise Sollied mais quelles défaillances techniques !), les fils de Borée (dont le ténor Eric Laporte, aux aigus plus qu’incertains et étranglés, était insuffisant), ralentissaient l’action.

La mise en scène de Laurent Laffargue sans vraiment convaincre comportait quelques effets dramatiques saillants, tel Abaris en Pierrot triste. Mais là encore, la lecture manquait singulièrement de souffle et d’incarnation. Les Boréades est un opéra climatique, dont la démesure (en particulier l’audace révolutionnaire de la partition) est en rapport avec les éléments convoqués. Ici, les Boréades sont les fils de Borée lequel appartenant à la race des Titans, peut soumettre la Nature à ses caprices haineux et barbares. Nous sommes donc en présence des forces originelles indomptables, ce que la partition orchestrale suggère avec clarté et invention. Mais alors pourquoi réduire, et même rétrécir le propos dans un boîte style Magic Circus, où Alphise est montrée, dévoilée comme un animal de foire, un félin en cage, proie de supplices infernaux qui paraissent ainsi bien douceâtres ? Le narratif et l’anecdotique nuisent à la portée cosmique de l’œuvre. Pourtant, le tableau où Borée ailé commande en béquilles à ses armées de chauves-souris reste le tableau le plus réussi. C’est bien peu somme toute… Même à l’évocation des tortures infligées à la belle et digne Alphise, on cherchait en vain dans l’orchestre, la stridence aigre des bois, diaboliques et cyniques, échos infâmes des sauvages Boréades. Spectacle en demi-teintes donc, où sous la chaleur suffocante, les interprètes, l’orchestre, surtout le chef, Emmanuel Haïm, ont adopté d’un bout à l’autre de la soirée la torpeur d’une belle endormie. Rendez-vous cependant, dès septembre 2005, le 29 précisément, où l’Opéra du Rhin, sous la conduite de son directeur Nicolas Snowman, affiche un opéra contemporain en création mondiale, Pan de Marc Monnet (en coproduction avec l’Ircam).

Strasbourg. Opéra du Rhin, le 28 juin 2005. Jean-Philippe Rameau
(1683-1764) : Les Boréades
, tragédie lyrique en cinq actes d’après un
livret attribué à Louis de Cahusac. Mise en scène : Laurent Laffargue ;
décors : Philippe Casaban et Eric Charbeau ; costumes : Hervé
Pœydomenge ; lumières : Patrice Trottein ; chorégraphie : Andonis
Foniadakis. Avec : Anne Lise Sollied, Alphise ; Paul Agnew, Abaris ;
Eric Laporte, Calisis ; Nicolas Cavallier, Borillée ; Andrew Forster
William, Borée ; Delphine Gillot, Sémire ; Thomas Dolié, Apollon/Adamas
; Malia Bendi Merad, Amour ; Kimy Mc Laren, Nymphe ; Luanda Siqueira,
Polymnie. Chœur de l’Opéra du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon),
Chœur du Concert d’Astrée, Ballet de l’Opéra national du Rhin, Jeunes
voix du Rhin, le Concert d’Astrée, direction : Emmanuelle Haïm.


Illustrations : © Alain Kaiser

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