Richard Wagner: Parsifal, 1882Analyse d’un opéra


Richard
Wagner


Parsifal, 1882

Parsifal ou Perceval apparaît dans l’œuvre wagnérienne dès
1850 à la création de Lohengrin : le chevalier venu sauvé vainement Elsa,
prétendante critiquée au titre de duchesse du Brabant, est le fils de
Perceval/Parsifal. Wagner est occupé à la fin de sa vie par la figure du
chevalier du Graal : il fait de sa quête terrestre, une geste médiévale,
chrétienne et mystique, qui recueille son testament artistique. L’opéra est créé
à Bayreuth en juillet 1882.


Wagner explore en la synthétisant selon sa propre
sensibilité religieuse, la légende arthurienne du Graal : il y dépose la
Sainte Lance qui a blessé le Christ sur la croix et fait jaillir le sang sacré
du Fils victimisé et supplicié. C’est cette lance, relique parmi les reliques
qui blesse aussi Amfortas : lequel affiche désormais une plaie ouverte
perpétuelle qui lui rappelle le poids de sa culpabilité : il a succombé au
charme de la séductrice Kundry, elle-même agent enchaînée au sorcier Klingsor.
Difficile pour Amfortas, roi mourant et suintant les derniers filets de sa vie,
de réussir la présentation de la Sainte Coupe : heureusement le chaste
fol, celui qui est libre et innocent, Parsifal, dénoue le jeu des enchaînements
souterrains : le javelot diabolisé de Klingsors’émousse sous son pouvoir inaltérable ;
en outre, il s’émeut du sort tragique d’Amfortas ; sait vaincre les
assauts perfides des filles-fleurs ; détruit l’envoûtement perpétré à son
encontre par Kundry, figure de séductrice, sirène hypnotique qui paraît sous
des masques troublants, ceux de la sœur, de l’amante, de la mère. Parsifal résiste
et proclame l’avènement d’un cycle nouveau : Amfortas peut désormais
officier et présenter le Graal aux chevaliers venus s’abreuver à sa source
lumineuse (transposition théâtrale et lyrique de l’Eucharistie).



Wagner compose une partition fleuve de 5h de musique
ininterrompue, véritable océan symphonique qui porte graduellement acteurs et
spectateurs en lévitation. Il transfigure le sentiment d’amour et surtout de
compassion (clé de voûte de tout l’édifice qui est au cœur de la relation
Parsifal/Amfortas).
Parsifal célèbre un monde d’hommes réenchantés par le
plus pur d’entre eux ; les femmes en sont exclues : même Kundry qui
de sirène maléfique devient l’humble servante des plus démunis, et reçoit le
baptême de Parsifal lui-même au moment du Vendredi Saint, doit mourir sur scène,
selon les didascalies de Wagner. C’est l’image même de l’infâme transfigurée,
machiavélique en son enfance irréfléchie, puis généreuse jusqu’au don de soi à
sa maturité : elle enduit et lave les pieds de Parsifal pendant
l’Enchantement du Vendredi Saint, puis les sèche avec ses cheveux, comme
Marie-Madeleine fit avec Jésus. Le pouvoir de la musique de Wagner s’impose irrésistiblement
aux auditeurs : entre les actes II et III, des années s’écoulent sans que
sur scène, le spectateur prenne la mesure de ce qui s’est déroulé : seul
l’activité permanente de l’orchestre réalise ce vertige temporel. Par son génie,
Wagner fait du temps, un espace mouvant qui se dilate et absorbe tous les
conflits. Parsifal n’est pas uniquement un opéra médiéval et chrétien,
humaniste et profondément spirituel. C’est une expérience musicale qui devient
rituel. La musique de Wagner touche au cœur de chaque individu ; elle
ouvre les consciences, aimante les âmes, transfigure le plus infime sentiment
de dépassement et de compréhension humaine en chacun de nous. De là à penser
que Wagner avait créé la musique d’une religion universelle : le pas était
franchi et à Bayreuth, il reste toujours recommandé de ne pas applaudir entre
les actes : les spectateurs confrontés à l’Enchantement du Vendredi Saint
ont bel et bien la conviction d’assister à un acte liturgique.

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