jeudi, décembre 8, 2022

Richard Wagner, l’Anneau du Nibelung (1876)

A ne pas rater

wagner grand formatRemonter à l’origine du monde, où l’homme n’était pas encore tel qu’on le connaît : cet animal fourbe et vil, corrompu par l’avidité, rongé par une soif insatiable d’amour, de puissance et de richesse. En recomposant l’histoire de l’humanité, Richard Wagner offre dans la Tétralogie, une vision désenchantée de la civilisation. Peut-être veut-il nous dire simplement que tout ce qui est né sur cette terre est destiné à la détruire ? Alors comment rompre le sortilège de la fatalité ? Comment renaître à nous-même en se détachant des pièges de la possession, de l’envie, de la jalousie, de la haine, du crime ? Justement, la réponse est là sous nos yeux, devant le spectacle de l’Anneau des Nibelungen : en ne faisant rien de ce qui s’y passe. En choisissant la voie du renoncement et de la vertu retrouvée. Etre ce que Wotan n’est pas : renoncer au pouvoir. Etre ce qu’Albéric n’est pas : ne pas manipuler ni mentir. Etre ce que Siefried n’est pas : agir mais avec discernement pour démasquer au sein de la félonie environnante, les complots et les intrigues. En nous décrivant un monde déshumanisé, qui a perdu toute valeur, Wagner s’interroge sur le destin de l’humanité. Pouvons-nous échapper à la guerre et à la destruction ? Oui, et la réponse est là encore éloquente : grâce à l’amour. C’est de l’amour entre Siegmund et Sieglinde, que naît le héros de l’espoir, Siegfried, dans un monde sans horizon. C’est encore le pur sentiment amoureux qui unit Brunnhilde et Siegfried, en un répit salutaire avant que ne s’accomplisse la catastrophe finale du Crépuscule des dieux.

Lectures
Wagner-assis_290-1Wagner cherche un nouveau sujet, une matière poétique assez dense et foisonnante pour répondre à sa quête théâtrale : inventer un opéra d’un nouveau type. Ni historique ni moralisateur. Il s’écarte délibérément de la machine lyrique traditionnelle avec ses codes, son système vocal, ses cadres musicaux formatés, systématiques. C’est bien une nouvelle structure qui est en jeu, et avec elle, une conception originale et inédite du développement musical et de la dramaturgie. Une action totale, mêlant théâtre, musique, poésie qui soit féérie, évasion, surtout renouvellement complet des genres et des codes. Il lit les mythes allemands dans le texte de Jakob Grimm, surtout les contes scandinaves et aussi les tragédies grecques. La légende des Nibelungen, qui évoque la création du monde et la décadence des dieux, excite son imagination. Il remodèle les trames narratives, associe selon sa propre conception dramatique les épisodes découverts. Ainsi naît une première ébauche d’action tragique dont il écrit tout d’abord le poème.
Au départ, le compositeur s’est fait poète. Aux côtés des divinités mythologiques, le dramaturge écrivain invente le nom de ses futurs héros, Wotan dérivé d’Odin, Fafner, de Fafnir… Se refusant à la forme d’un intrigue historique, il réinvente la fin. Oublie Attila le Hun et imagine un bûcher sacrificiel dans lequel un monde né au début de son œuvre, se consume pour accoucher d’un nouveau, par les flammes. Son texte est une matrice dont les intrigues dévoilées forment la matrice d’une civilisation nouvelle à naître

A la tache dès 1849, c’est-à-dire après ses opéras créés à Dresde, Tannhäuser et Lohengrin qui tout en offrant une alternative à l’opéra historique, avaient démontré les limites de l’opéra romantique à sujet médiéval, Wagner pense à l’opéra du futur. Mais pour l’intégrer dans un vaste cycle narratif, il faut expliquer d’où il vient, à quels autres personnages son destin est lié. Ainsi Wagner en partant, au démarrage d’un personnage central, plonge lui-même dans un réseau de filiations chronologiques qui lui font remonter le fil du temps. Il élabore tout d’abord, une Mort de Siegfried (préfiguration du Crépuscule des Dieux), puis un nouvel épisode qui explique les événements précédents la dite mort : Jeune Siegfried. Et déjà dans son esprit ce précise le principe de la narration rétrospective. Ainsi, tout le poème de la Tétralogie, qui se compose d’un Prologue (L’or du Rhin) et des trois journées (La Walkyrie, Siegfried et Le crépuscule des Dieux), est écrit à rebours. Wagner commence par la mort de Siegfried puis remontant aux origines et à l’enfance du héros, élabore la trame des journées précédentes, jusqu’au vol originel de l’or du Rhin qui est le Prologue. Evoquer Siegfried, c’est nécessairement expliquer sa naissance, donc ses parents, mais aussi sa fin tragique, donc son lien avec Wotan et sa manipulation honteuse et cynique par les Gibishungen.

Ainsi Wagner édifie par strates indivuelles successives, la généalogie de ses personnages. Chacun découle de l’autre. C’est peut-être l’enseignement le plus essentiel du Ring. Aucun élément de l’action ne s’accomplit isolément. Tout trouve sa cause chez l’autre. Allomatie, interdépendance… L’autre est mon destin, ma fatalité ou mon salut. Mais, aucun être ne peut s’en sortir seul. Voilà donc lâché le second message fondamental aux côtés de l’amour : la fraternité et la compassion. Mais là encore, fraternité et compassion découlent de l’amour. Si j’aime l’autre, je me sauve moi-même.

Autre élément, tout aussi capital. Si rien sur cette terre ne peut se développer seul impunément, alors tout ce qui est fait, se paie d’une manière ou d’une autre. Ainsi, Wotan qui dérobe pour lui-même l’or d’Albérich qui lui-même l’avait volé des filles du Rhin, s’attache à la spirale maudite qui impose la loi du châtiment : celui qui agit et décide, doit payer les conséquences de ses actes. En prenant le pouvoir sur la nature, acte symboliquement représenté par sa lance qu’il a taillé dans une branche du Frêne originel, Wotan entraîne non seulement sa chute mais aussi celle de sa descendance et de sa famille qui répète les mêmes actes.
L’équilibre des origines a donc été brisé. Et tous les événements qui suivent l’avènement de Wotan raconte la chute de tout le système : si Wotan semble infléchir les géants, puis les nains enfin les hommes, il suscite sa propre chute. Son temps est bel et bien compté. Au final, la Tétralogie raconte le déclin d’un monde humain qui a perdu son humanité. Pareil à Wotan englué par ses tractations et ses contrats, ni Siegfried ni Brunnhilde ne peuvent échapper à la loi de l’anéantissement. La quête du Ring est celle d’un humanisme à redéfinir, par opposition à ce que Wagner nous montre sur la scène.

Composition. Sur le plan musical, a contrario de l’écriture du poème, Wagner compose chronologiquement la musique du Ring en suivant l’ordre des ouvrages. D’abord l’Or du Rhin, puis la Walkyrie, enfin Siegfried. La conception prend une tournure singulière. Les épisodes de la vie du musicien innervent le déroulement de l’écriture. Epoux de Minna, mais amoureux de Mathilde Wesendonck, Wagner prend une pause solitaire à Venise, en 1857, pour, rompant avec la fil de la Tétralogie, composer Tristan und Isolde, manifeste de sa conception de l’opéra du futur. L’œuvre créée à Munich en 1865 aura une résonance définitive sur tous les compositeurs européens. Avec Tristan, bien avant la Tétralogie, le Wagnérisme déjà éclatant avec Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser et Lohengrin, répand ses flots vénéneux. Pas un compositeur qui n’échappera à ses charmes et ses sortilèges.

Rencontre. L’homme dégage un magnétisme irrésistible. La grandeur du génie musicien, la démesure de son théâtre captivent les âmes sensibles en particulier, celles dévorées par le feu d’un romantisme exacerbé. Wagner trouve en Louis II de Bavière, son mentor, son protecteur, un indéfectible admirateur, le soutien moral et surtout financier, grâce auquel il pourra non seulement achever son œuvre, mais aussi, pourra bâtir le théâtre, machinerie scénique et fosse orchestrale, qui permet sa représentation. Tout est dit lorsque, solennellement, le jeune souverain commande, le 7 octobre 1864, au compositeur de terminer son œuvre. Le projet prendra forme aboutie quatre ans plus tard, en 1868.

Louis II fait représenter l’Or du Rhin en 1869, puis la Walkyrie à Munich en 1870. L’année de la création de L’Or du Rhin, Wagner poursuit la composition du Crépuscule des Dieux. Deuxième puis troisième actes sont achevés en 1872. C’est l’année où débute aussi le chantier du futur théâtre de Bayreuth. Deux années plus tard, le 21 novembre 1874, l’année de la première exposition impressionniste, Wagner achève la partition du Crépuscule des Dieux.

En 1875, le théâtre de Bayreuth est édifié et les premières répétitions du Ring, sous la direction de Hans Richter débutent. Le 13 août 1876 est inauguré le premier festival, désiré par Wagner, et finalement exaucé : tout d’abord l’Or du Rhin, puis la Walkyrie (le 14), Siegfried (le 16) enfin Le crépuscule des Dieux (le 17).
La prodigalité du Souverain de Bavière va jusqu’à édifier pour le compositeur, une maison, baptisée Wahnfried (« la paix issue de la tourmente »), non loin du théâtre.

Dès le premier festival, Bayreuth devient un centre musical européen où se pressent musiciens mais aussi élites financières et politiques. Si Wagner devient le compositeur le plus adulé de son temps, suscitant aux côtés de sa cour d’amirateurs, de farouches opposants tels Tchaikovsky, Brahms ou Nietzsche, qui fut pourtant un premier défenseur, la Tétralogie est bientôt mise de côté. Le compositeur est déjà sur un autre ouvrage, Parsifal dont la matière musicale et poétique est composée en Italie jusqu’au début 1882.

Illustrations

Richard Wagner, photographie de Franz Hanfstaengl (dr)
Siegfried, gravure (dr)
Wotan, dessin (dr)
Théâtre de Bayreuth, façade (dr)

 

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