jeudi, décembre 8, 2022

Rencontres contemporaines: Quatuor 4animaLyon, chapelle des Chartreux, le 4 décembre 2012, 19h30

A ne pas rater

Rencontres contemporaines

Quatuor vocal 4anima

Lyon, Chapelle des Chartreux
le 4 décembre 2012, 19h30

Motets XIIIe, L.Nono, I.Xenakis, G.Schuehmacher (Pratique de la mémoire)

Rassembler motets du XIIIe, partitions de Luigi Nono ou Iannis Xenakis, et une création du jeune compositeur Gilles Schuehmacher, tel est le projet du groupe lyonnais (et haut-ligérien) Rencontres Contemporaines. L’œuvre de G.Schuehmacher s’interroge sur les chemins de la Mémoire dans l’Histoire (le plus souvent tragique) et dans la conscience-renaissance du monde pour chacun. Elle est confiée au quatuor vocal féminin 4anima.

Une onde mauvaise à boire

« Mon beau navire ô ma mémoire Avons-nous assez navigué Dans une onde mauvaise à boire » …s’interroge un poète français . Mais que contiennent donc les cales du beau navire qui « roule bord sur bord et tangue et se balance » ? Quelle « matière et (pour la) mémoire » ? , demande un philosophe français. « Material memoria », titre un poète espagnol…

On aime qu’un concert de musique contemporaine ne se contente pas de juxtaposer des œuvres, si intéressantes soient-elles, mais – surtout s’il y a une création en commande – que celle-ci confère son sens à l’ensemble. Et en silhouettant des frontières d’espace et de temps, donne l’envie au spectateur de réfléchir sur ce qu’il entend pour aller ensuite vers les textes ou moments historiques inclus par les musiciens.

Du XXXe au XXIe

Le concert, « axé » par la partition de G.Schuehmacher qui lui donne son titre (« Pratique de la mémoire »), emmène donc « en voyage à travers les contrées, les époques et les langues, de la monodie la plus pure à la polyphonie la plus complexe, de l’antique récit épique à la froide nuit, mémoire de guerre et de conflit, la voix y sera le véhicule de cette mémoire d’hommes, avec les chants et les mots d’artistes, témoins de temps empreints de magnificences et de doutes, d’horreur ou de grandeur. » C’est du XIIIe au XXe-XXIe que les compositeurs – des anonymes pour le début médiéval –(la mémoire échoue à même les nommer !), puis Iannis Xenakis, Luigi Nono et Gilles Schuehmacher –se font porteurs des mots, des images, des récits, des plaintes et des cris tissés par la musique.

Une vérité rare et parfaite

La musique, elle qui est bien moins immédiatement « lisible par le commun des mortels » que la parole mise en phrases, a pourtant comme fonction au même titre que les autres arts, disait Xenakis, de « catalyser la sublimation qu’elle peut apporter par tous les moyens d’expression. Elle doit viser à entraîner par des fixations-repères vers l’exaltation totale dans laquelle l’individu se confond, en perdant sa conscience, avec une vérité immédiate, rare, énorme et parfaite. Si une œuvre d’art réussit cet exploit, ne serait-ce qu’un instant, elle atteint son but. » A l’évidence, la façon dont les textes enclavés dans des écritures savantes – d’un lointain naguère ou d’aujourd’hui – peuvent être perçus exige cette maturation qu’un art respectant son inspiration est en droit de demander en retour à des auditeurs qui découvrent, eux aussi, dans le respect d’une écoute attentive.

Les devoirs de mémoire contre les dictatures

A l’origine, le motet : « une forme polyphonique vocale ou vocale-instrumentale, obtenue en rajoutant des voix à la mélodie grégorienne initiale »…Et histoires de la musique de se délecter du fleurissement quasi à l’infini de ce bourgeonnement primordial… « Pratique de la mémoire » reprend donc une Forme presque aussi âgée que le patriarche Mathusalem (pas tout à fait, il lui manque deux petits siècles !), en allant puiser dans le Magnus Liber Organi (fin XIIe) puis le Manuscrit de Montpellier (fin du XIIIe) des invocations – évidemment en langue latine – où il est souvent question, si on en croit les titres, de compassion divine, de vices reconnus par les pécheurs, et surtout de mort (corporelle et spirituelle, transcendée par la Rédemption). Puis un saut d’environ sept siècles pour accueillir le chant que Xenakis, ô combien héritier de la mémoire hellénique, emprunte à son Antique ancêtre, le dramaturge Euripide : la douloureuse Hélène, victime et « détonateur » de la guerre inexpiable entre les Grecs et Troie. En 1977, Xenakis le combattant pour la dignité ne pouvait sans doute non plus oublier la sinistre dictature que les Colonels avaient infligée à son pays et qui ne s’était terminée que trois ans auparavant…

Où es-tu, homme ?

De même, en 1982, l’Italien Luigi Nono invitait au « devoir de mémoire » la communauté humaine dans son « Où es-tu, homme ? », dédié aux disparus d’Argentine pendant la dictature militaire (tiens, en ce décembre 2012 s’ouvre le procès des officiers qui supervisèrent la terrible « élimination » des « jetés en mer »). Luigi Nono, on se le rappelle, est ce compositeur qui tint avec courage la ligne (dure, à sa façon) d’une musique engagée dans les luttes politiques, même si dans les dernières années de sa noble vie (1924-1990) il « assouplit » son art en direction d’une poétique plus liée à la « métaphysique personnelle».

Une attention à la vie des formes

Gilles Schuehmacher, né en 1977, poursuit hors de tout tapage l’élaboration d’une œuvre qu’il désigne lui-même comme relevant de « l’abstraction lyrique » pour tâcher d’exprimer « le spirituel au moyen de la forme » ; son art, d’une douceur secrète où le raffinement rigoureux n’exclut pas les surgissements de violence poétique (« chaotisch …»), est constamment sous-tendu par la culture littéraire, picturale et plus généralement philosophique. La référence à une Allemagne romantique puis moderniste s’y allie à une formation qu’ont éclairée les enseignements d’Emmanuel Nunes, Michèle Reverdy et Klaus Huber : c’est ici « attention à la vie des formes, à tout ce qui place conduite mélodique et chant pour exprimer la fluidité, l’élan organique, en chemin d’une écoute partagée, de soi, de l’autre ». On voit ces constantes dans l’imbrication des textes pour les six motets qui constituent Pratique de la mémoire, et dans le lien qui s’y noue entre une mémoire-Histoire, collective (hélas référée aux « désastres » qui jalonnent le XXe-XXIe), et une interrogation par la conscience individuelle de la « matière-souvenir-et-temps », aussi bien vers les écritures musicales fondatrices (d’Ockeghem à Nono via Beethoven) que dans « le chemin vers l’intérieur ».

Des entrailles de la nuit au chant de la grive

L’Espagnol Jose Angel Valente – l’un des plus grands de la planète européenne Poésie,(1929-2000) – irrigue 5 de ces 6 motets : « La mémoire nous ouvre, lumineux, Des couloirs d’ombre. Lents, ; nous descendons dans son lent éclat Jusqu’aux entrailles de la nuit ». La nuit est évidemment obscure (la noche oscura), à l’image de la quête du mystique Jean de la Croix, que Valente admirait par-dessus tout. Une autre nuit est citée de chez Rose Ausländer ou Nelly Sachs (« Dans la nuit où l’agonie commence à séparer les coutures, Le paysage de cris arrache le pansement noir »), elle fait écho à l’Histoire –du- Mal –à- l’œuvre dont témoignent Paul Celan, ou Primo Levi (textes lus). L’Italien Ungaretti ( qui écrivit Sentiment du Temps ) parle des Morts de la Résistance. Plus « espérants »,Rilke (qui ailleurs énonça « le beau, premier degré du terrible ») emmène avec ses Anges dans les Vergers (« mais tant de musique m’a blessé »), Supervielle cherchant « derrière l’océan le meilleur de l’espoir », et Chateaubriand, pour oublier « les catastrophes » dont il fut « le témoin », écoutant la magie du chant de la grive rejoint « la félicité » de l’enfance. On ne serait plus alors très loin de l’expérience du Narrateur proustien au réveil, explorant « la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules », bref faisant passer par le corps toute la reconstruction de l’esprit qui tente de se situer dans l’espace et le temps. De même que J.A.Valente écrivait : « Maison, lieu, chambre, demeure : ainsi commence l’obscure narration des temps »… Mais peut-être cela sera-t-il envisagé par les prochains travaux de G.Schuehmacher en une « critique de la mémoire pure pour mieux cerner la mémoire pratique » ! A suivre…

Les quatre voix de 4anima

Pour ce qui est en fait une seconde création de la partition (la prima assoluta s’était faite à Lyon, le 27 octobre, mais le compositeur prévoit des variantes de mise en place, une sorte de cheminement un rien aléatoire) , « Rencontres Contemporaines » – (« petites, obstinées et audacieuses »,comme le groupe, basé en Haute-Loire et « décentralisé » à Lyon, s’auto définit) a de nouveau confié le concert aux voix expertes de « 4anima ».Ce quatuor vocal naissant a travaillé à Résonance Contemporaine, le groupe très multi-intervenant du compositeur Alain Goudard . Anne-Emmanuelle Davy, venue du CNSMD de Lyon, a déjà fondé l’ensemble Alter Duft, et a été « lyrique » dans des adaptations de Mozart, Verdi et Tchaikovski. Sophie Poulain, formée au CNR de Lyon, chante sous la direction de B.Tétu, P.Cao, J.Suhubiette, E.Krivine. Caroline Gesret , qui a été conseillée par T.Hampson, F.Lott et T.Quasthoff, chante autant dans la création contemporaine (son ensemble « jet ::zt ! ») qu’en baroquie. Audrey Pévrier (CNSM Paris, puis Lyon) a été chef de chœur à Saint Louis des Invalides et dirige l’ensemble Affabilis, ainsi que l’Orchestre Symphonique de Haute-Auvergne.

Lyon, mardi 4 décembre 2012. « Pratique de la mémoire ». Motets anonymes du XIIIe ; L.Nono (1924-1990), Donde Estas Hermano ?; I.Xenakis (1922-2001), A Hélène ; G.Schuehmacher (né en 1977), Pratique de la mémoire. Par le Quatuor vocal 4anima.
Chapelle des Chartreux, 58 rue Pierre Dupont, 69.004, Lyon, 4 décembre 19h30.
Information et réservation : T. 04 78 64 82 60 ; 06 22 62 20 60 ; www.rencontres-contemporaines.com

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