Pagliardi: Caligula delirante, 1672. DumestreDu 18 septembre 2011 au 23 mars 2012


Pagliardi


Caligula delirante
, 1672

A l’époque où la France fixe enfin le visage de son théâtre lyrique avec Cadmus et Hermione de Lully et Quinault créé en 1673, Venise est depuis 1637, le temple de l’opéra en Europe. C’est dans un très riche foyer d’invention et de création que Pagliardi né à Gênes fait représenter son opéra Caligula, le 18 décembre 1672 au théâtre San Giovanni e Paolo.

Marionnettes baroques

Sur le livret supposé de Domenico Gisberti (auteur d’une pièce en style récitatif: La Pazzia in trono overo Caligula delirante, créé au teatrio san Apolinare en 1660), Caligula delirante marque l’essor du théâtre des passions humaines tel que les vénitiens l’ont conduit et selon le goût des publics qui se pressent dans les salles payantes. L’opéra vénitien, parfois âpre et mordant dans ses lectures de l’Histoire Romaine, apprécie le portrait sans complaisance du pouvoir comme proie à la folie et à la barbarie la plus abjecte: Monteverdi a ouvert ce sillon poétique typiquement vénitien avec son chef d’oeuvre, L’Incoronazione di Poppea (1643): oeuvre au noir, d’un cynisme glaçant sur les amours juvéniles entre Néron et Poppée.

Marié à Cesonia (soprano), l’Empereur de Rome, Caligula (ténor) s’éprend de la reine Teosena (soprano) venue obtenir l’aide des romains après le décès de son époux Tigrane (haute-contre), lui-même, roi de Mauritanie.
Les chassés croisés se multiplient: Caligula commande le portrait de sa nouvelle conquête par un esclave peintre qui n’est autre que Tigrane ressuscité; lequel cherche à se faire reconnaître de son épouse Teosena malgré la rivalité d’un nouveau prétendant épris de sa femme, Artabanno (baryton), le roi des Parthes.
Au coeur de l’action, véritable abysse scénique qui souligne combien les âmes sont aveuglées et soumises à l’empire de l’amour, Caligula sombre dans la folie en une scène magistrale qui fait toute la saveur expressive de l’opéra: Hercule poursuivant l’indomptable et terrible Diane, puis berger amoureux de la lune (tout un symbole!), l’empereur qui ne s’appartient plus chasse son épouse (Cesonia), écarte ses proches, courtise même la vieille nourrice (rôle travesti pour ténor)!
Le Sénat destitue Caligula de la charge impérial, rétablit l’impératrice répudiée Cesonia et nomme Claudio comme nouvelle empereur. Tigrane revendique son trône et se rapproche de son épouse Teosena. Mais l’opéra ne peut dénoncer la fragilité psychique d’un politique… et lieto finale oblige, Caligula revient à la raison, recouvre l’or et ses fonctions: redevenu empereur, il aide même Tigrane à reconquérir le trône de Mauritanie.

La production présentée sous la direction de Vincent Dumestre entend retrouver le merveilleux propre à l’opéra baroque vénitien, tout en respectant le goût spécifique des Vénitiens pour les marionnettes ! Sans êtres parodiques ou satiriques, les opéras pour marionnettes enchantent dès la fin du XVIIè, les spectateurs à Venise… grâce entre autres au raffinement et au réalisme des effigies articulées. Ici, les manipulateurs seront visibles et les chanteurs donnent leurs voix aux marionnettes dont le grand format (jusqu’à 90 cm de hauteur) accrédite la vraisemblance; la mise en scène et le travail scénique privilégient la restitution de la rhétorique baroque: gestuelle propre à un théâtre à la fois cynique et réaliste mais aussi poétique et amoureux. L’opéra du XVIIè à Venise incarne un âge d’or du premier bel canto: une scène libre et foisonnante où les registres dramatiques sont mêlés avec une force inédite, jamais égalée par la suite.
La production bénéficie de la contribution du marionnettiste sicilien Mimmo Cuticchio, rare héritier de l’art si fascinant des marionnettes italiennes réglées à l’époque baroque.

Gênois de naissance, Giovanni Maria Pagliardi suit les évolutions lyriques à son époque. Il est même né en 1637, l’année où l’opéra publique payant prend son essor dans la Cità lagunaire. Maître du Gesu à Gênes, Pagliardi compose motets et oratorios pour Rome, entre 1662 et 1667. Son écriture démontre un sens accompli de la dramaturgie musicale, un style précis, condensé, efficace qui avait déjà montré ses premiers accomplissements dès son premier oratorio L’Innocenza triunfante (Gênes, 1660).

En 1670, Pagliardi succède à Cesti comme maître de chapelle à la Cour des Medicis à Florence; son art y sera reconnu jusqu’à sa mort en 1702. Pagliardi écrit de nombreux opéras, genre encore patricien et élitiste en Toscane: Il Greco in Troïa, 1689 pour la Pergola; Il Tiranno di Colco, 1687; Il Pazzo per forza, 1687 puis Attilio regolo, 1693, pour le théâtre de la Villa Pratolino, seconde résidence du Grand Duc de Toscane…

Caligula delirante est son premier opéra, créé au Teatro san Giovanni e Paolo en 1672: l’ouvrage recueille l’expérience d’un compositeur habile qui a désormais montré sa valeur. En 1675, Caligula est un tel succès théâtral que déjà repris à Venise, il tourne aussi dans 5 villes différentes! C’est un triomphe qui méritait bien d’être ainsi réestimé.

Pagliardi: Caligula, 1672. Le Poème Harmonique. Vincent Dumestre, direction. Alexandra Rübner, mise en scène. Mimmo Cuticchio, supervision et conception des 5 marionnettes. Durée: 1h20mn

Charlevielle-Mézières (08), le 18 septembre 2011 à 14h et 18h
Festival des Théâtres de Marionnettes (03 24 59 94 94)
Reims, Opéra (51): le 7 octobre à 14h30, 20h.
Chaumont, Nouveau Relax (52): le 8 octobre, 20h30
Gand, De Bijloke: le 3 décembre à 17h puis 20h
Besançon (25), Théâtre Musical: les 15 et 16 décembre
Paris, Athénée: le 8 mars 2012 (14h,20h), 10 mars (15h,20h), le 11 mars (16h)
Vitry sur Seine, Théâtre Jean Vilar (94): le 23 mars (14h30,21h)

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