Opéra, compte-rendu critique. Valence, le 1er avril 2017. Donizetti : Lucrezia Borgia. Mariella Devia / Biondi / Sagi

08-Acto-II-1024x811Opéra, compte-rendu critique. Valence. Palau de les Arts Reina Sofía, le 1er avril 2017. Gaetano Donizetti : Lucrezia Borgia. Mariella Devia, William Davenport, Marko Mimica, Silvia Tro Santafé. Fabio Biondi, direction musicale. Emilio Sagi, mise en scène. Grâce à The Opera Plateform, fruit d’un partenariat entre quinze maisons d’opéra dans douze pays de l’Union Européenne, Arte et l’association Opera Europa, les mélomanes du monde entier peuvent profiter de ce qui est peut-être la dernière incarnation de la terrible et séduisante empoisonneuse Lucrezia Borgia par l’immense Mariella Devia, à moins de quinze jours de ses 69 printemps. Filmée en direct et retransmise sur la Toile, cette représentation du 1er avril fera date dans le cœur du public et restera dans les mémoires. Et ce n’est pas un poisson d’avril. Ce soir, tout concourt comme rarement à faire de cet évènement, un moment d’exception.

Vénéneuse et magicienne, “La Devia” chante Lucrecia : un moment d’exception à Valence

Poison d’avril

Palau-Arts-Valencia-Lucrezia-Borgia_EDIIMA20170322_0606_4La mise en scène tout d’abord, imaginée par Emilio Sagi pour cette nouvelle production. Toute d’argent et de noir façonnée, cette scénographie aussi intemporelle que dépouillée, mais très esthétisante, se regarde avec un grand plaisir et possède surtout le mérite de renvoyer idéalement les voix vers la salle, grâce au fond de scène amovible et aux nombreux panneaux qui forment un plafond au-dessus de la tête des chanteurs et où le son peut se répercuter pour remplir ensuite le théâtre. Ces mêmes panneaux qui, une fois scellé le destin des protagonistes, descendent en enfermant la scène dans un écrin oppressant qui traduit très bien l’angoisse et le désespoir dans lesquels s’achève l’ouvrage. Les superbes costumes, couvrant une palette de couleurs allant du noir à l’argenté en passant par le gris, participent de cette intemporalité et de l’universalité du drame, seule la Borgia apparaissant pour son ultime scène dans une magnifique robe écarlate.
L’orchestre ensuite, enivrant de beauté sonore, rutilant de tous ses pupitres, sonnant à merveille grâce à l’acoustique remarquable de la salle. Il est conduit de main de maître par Fabio Biondi qui prend un plaisir évident à diriger une phalange à la pâte aussi splendide et, tout en soutenant superbement les chanteurs, sait lâcher la bride aux moments opportuns, notamment dans des fins d’airs superbement ralentis et posés, dont les accords font vibrer les murs du théâtre.

La distribution enfin, éblouissante. Tous les seconds rôles, issus en totalité du Centre de Perfectionnement Placido Domingo, font forte impression, tant en groupe que séparément, par leurs voix puissantes et leur personnalité qui augurent du meilleur pour la suite. On retiendra tout particulièrement le ténor Fabián Lara dans le rôle de Liverotto, qui se fait remarquer en deux phrases par l’ampleur et la solidité de son instrument, emplissant d’un coup toute la salle.
Carton plein également pour Silvia Tro Santafé, qui confirme décidément sa place au panthéon des mezzos actuelles, malgré une carrière plus discrète que certaines de ses consœurs. Fidèle à son habitude, c’est elle qui ouvre le bal, et comme dans Roberto Devereux à Bilbao et dans Maria Stuarda à Marseille, l’arrogance de son chant annonce le niveau de la soirée. Le timbre, orné d’un délicieux vibratello qui devient presque une signature vocale, demeure toujours aussi beau, le grave sonne de plus en plus plein et facile, et l’aigu conserve le tranchant qu’on lui connaît, mettant d’emblée la barre très haut et faisant dès l’introduction monter l’excitation.
On s’incline également bien bas devant Marko Mimica qui, après avoir été un pilier de la troupe du Deutsche Oper de Berlin, conquiert peu à peu les scènes internationales grâce à ses fabuleux moyens vocaux et son magnétisme en scène.
La joie est immense d’entendre ce rôle, finalement loin d’être secondaire, servi par une voix de basse aussi superbe, qui plus est dotée d’une puissance impressionnante, d’un grave aussi aisé que sonore et d’un aigu très assuré. Sa scène du premier acte demeure à ce titre l’un des grands moments de la soirée.

On sera un peu plus mitigé concernant William Davenport dans le rôle de Gennaro. Trac ? Manque d’assurance ? Toujours est-il que le jeune ténor américain semble craindre sa propre voix, la retenant ainsi fréquemment durant la soirée. Pourtant, à d’autres moments, le chanteur ose appuyer pleinement les sons et déploie la totalité de son instrument, en réalité à la mesure de sa stature de colosse rappelant le jeune Luciano Pavarotti. Si l’aigu gagnerait à être parfois plus assuré, il atteint en revanche le contre-ut sans faillir lorsqu’il se libère. Scéniquement pas toujours à l’aise, comme encombré de son propre corps, il sait toutefois trouver l’émotion juste dans les échanges avec ses partenaires. On espère ardemment que ce ténor plus que prometteur saura trouver la confiance qui semble lui manquer encore, car on entend déjà en filigrane les superbes Roberto Devereux et Riccardo Percy qu’il pourra être bientôt. En outre, on regrette que l’air rajouté par Donizetti pour le ténor Nikolaï Ivanov – ou celui écrit pour Giovanni Mario – n’ait pas été réintroduit, car il aurait pu y faire merveille. Une prochaine fois ?
Reste la reine de cette soirée, et qui la domine de la tête, des épaules et de la voix : Mariella Devia. Véritable légende vivante, notamment en Italie, la diva transalpine justifie une fois encore son statut d’icône. A presque 69 ans, la voix paraît absolument épargnée par les outrages du temps, la couleur de la voix demeurant identique à elle-même et le vibrato restant incroyablement égal. Le contrôle du souffle se révèle total, comme celui des nuances, permettant ainsi des piani suspendus à peine croyables. Et quand la voix s’enfle littéralement, comme l’expansion d’un son ténu mais parfaitement concentré et jamais poussé, c’est pour faire résonner le théâtre tout entier. Commencée au sommet par un « Com’è bello » tendrement ciselé, la soirée s’achève avec une scène finale hallucinée mais maîtrisée en pleine conscience jusque dans ses moindres inflexions, et couronnée par un contre-mi bémol qu’on n’osait plus attendre et qui fait délirer le public une fois le rideau tombé. Pour cette leçon de chant, que chaque cantatrice en devenir devrait écouter religieusement et prendre en exemple, pour votre art, où chaque émotion n’est que musique, simplement merci, Madame.

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Valence. Palau de les Arts Reina Sofía, 1er avril 2017. Gaetano Donizetti : Lucrezia Borgia. Livret de Felice Romani d’après la pièce éponyme de Victor Hugo. Avec Lucrezia Borgia : Mariella Devia ; Gennaro : William Davenport ; Alfonso d’Este : Marko Mimica ; Maffio Orsini : Silvia Tro Santafé ; Liverotto : Fabián Lara ; Vitellozzo : Andrés Sulbarán ; Gazella : Alejandro López ; Rustighello : Moisés Marín ; Gubetta : Andrea Pellegrini ; Astolfo : Michael Borth ; Petrucci : Simone Alberti ; Usher : José Enrique Requena ; Une voix : Lluís Martínez. Cor de la Generalitat Valenciana ; Chef de chœur : Francesc Perales. Orquestra de la Comunitat Valenciana. Direction musicale : Fabio Biondi. Mise en scène : Emilio Sagi ; Décors : Llorenç Corbella ; Costumes : Pepa Ojanguren ; Lumières : Eduardo Bravo.

DVD : LIRE aussi notre compte rendu complet / critique du DVD Roberto Devereux avec l’Elisabeth de Mariella Devia, Madrid Teatro Real, octobre 2015

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