vendredi, décembre 9, 2022

Lyon. Opera-Amphi, dans le cadre du Festival d’Ambronay. Jeudi 4 octobre 2012. « Les Ombres » et Isabelle Druet dans les « Nations Galantes » autour de François Couperin.

A ne pas rater
Le Festival automnal d’Ambronay, cette année vouée aux Métamorphoses, s’est « décentralisé » à la métropole voisine, et l’Amphi-Opéra lyonnais a accueilli l’ensemble Les Ombres (Margaux Blanchard, Sylvain Sartre) et la chanteuse Isabelle Druet pour quatre séquences autour de François Couperin ; ces « Nations Galantes », avec des Sonades du maître français, font aller en domaines Impérial(Allemand), Piémontois (Italien) et Espagnol…


Notre vie n’est que rapt et fuite

On le sait, le sous-titre d’Ambronay-2012 est La Métamorphose. Non point terrible-kafkaïenne, mais sous le signe de la magicienne Circé et du dieu Protée, telle que dès 1954 Jean Rousset l’évoquait par citation dans son maître-livre sur « la littérature de l’âge baroque en France » : « Notre vie n’est que rapt et fuite, voleurs de nous-mêmes, chaque jour différents d’heure en heure, changeants. Change donc, change, ô beau Protée ! ».Avec le concert des Ombres, le Festival semble aussi vouloir montrer que le beau Protée de l’Abbatiale et de son environnement immédiat (d’ailleurs plus ogival que baroque, stylistiquement, nul n’est parfait dans l’adéquation architecturale !) peut « se changer », non seulement en divers points du département de l’Ain (Brou, Jujurieux) mais aller investir la capitale des Gaules. Et « là-bas » trois expériences d’espace –acoustique, topographique, esthétique-, auront eu lieu : au Grand Temple du Quai Augagneur (qui ne brûle pas vraiment, lui non plus, d’un feu baroque !), au Transbordeur (temple, lui, de la transversalité des musiques actuelles et anciennes), et – le plus « classique » des trois – à l’Opéra. Mais pas dans une Grande Salle – à l‘évidence encore bien vaste pour une première adaptation de surcroit chambriste – : au sous-sol (Amphi) , arc de cercle joliment installé en couleur noire et qui permet ce contact si bien venu entre un public attentif et des musiciens « de plain-pied ». On ajoutera que cette présence dans Lyon même de concerts à la qualité ambronaysienne aide à dispenser d’allers-retours nocturnes dans une zone mal desservie par les transports publics depuis Lyon.


Ombres errantes

Décentralisation, donc, et bienvenue en une Cité qui a certes son Festival Ancien-Baroque en novembre-décembre (Chapelle de la Trinité), et aussi, à domicile, la présence permanente de groupes comme Le Concert de l’Hostel-Dieu, Céladon, Musica Nova, les Jardins de Courtoisie, les Boréades… parfois aussi avec des mises en hibernation qu’on espère provisoires, tel ce Delirio Fantastico dont le beau nom et les intéressantes réalisations n’ont pas empêché cet automne la mise en sommeil. La politique d’Ambronay ne consiste par ailleurs pas seulement en invitations et réinvitations d’ensembles célèbres (d’ailleurs le Festival a contribué à l’acclimatation de certains qui étaient encore des « petits nouveaux », ainsi autour de Leonardo Garcia Alarcon), mais en découverte de groupes qui font là leurs années d’apprentissage – Académie Baroque Européenne – avant de se lancer sur les routes du monde. Dans les « missi dominici » récemment découverts par le Festival figure en tout cas ces Ombres au joli nom, parfois « errantes »comme chez un de leurs saints patrons, François Couperin.


Une nation appelée fraternité

Mais les voici pour un soir fixées en terre d’entre Rhône et Saône, porteuses d’un « centre d’intérêt moins métamorphosant qu’inter-national ». Autour des Nations d’un Couperin qui emprunte à l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne ses correspondances stylistiques, naît une préfiguration d’Europe. Les Suites de danses, et ce qu’il nomme ses Sonades, le Français les met à l’école des Nations Galantes : sa Françoise, et aussi la Piémontoise (l’Italienne), l’Impériale ( l’Allemande), l’Espagnole… Et c’est bien légitimement que Les Ombres – huit instrumentistes« guidés » par leurs camarades Margaux Blanchard et Sylvain Sartre– ont réparti en quatre séquences leur tour d’ « Europe des arts, une nation appelée fraternité » : « encadrant » les pièces de Couperin, ils placent le Français Campra (parlant français, mais aussi italien), l’Allemand J.S.Bach, les Hispaniques Duron et Literes.


Liberté de ton et inventivité


On admire d’emblée l’inclinaison très française, et d’une douceur fénelonienne, qui ouvre La Françoise
: le meilleur sera bien dans le refuge de gravité qui est la marque du « visionnaire » Couperin. Et il y aura dans toutes les interventions des Ombres une liberté de ton, une invention qui retiennent véritablement l’attention, outre les qualités individuelles des instrumentistes, tels la claveciniste Nadja Lesaulnier, le bassoniste Jérôme Papasergio, les hautboïstes Katharina Andres et Elsa Franck. M.Blanchard et S.Sartre présentent leur concert avec simplicité chaleureuse pour un public très réceptif. Mais est-ce le climat … d’ombre du lieu, son acoustique sous plafond bas qui étale les sonorités, une installation un peu hâtive, l’absence de centrage à laquelle pourrait ici remédier – sans brimer la liberté que nous évoquions – la discrète mise en avant d’un « primus (ou prima, bien sûr !) inter pares », que sais-je ? En parallèle d’un enregistrement discographique récemment salué, on dira qu’à l’Opéra l’éventail « harmonieux » n’aura pas été constamment convaincant, l’équilibre parfois même un rien précaire, entre acidités individuelles et l’assemblage complexe de lignes, courbes et couleurs que requièrent essence du baroque… et options des baroqueux toutes générations. L’entrée, discrète et théâtrale à la fois, de la chanteuse – sortie d’ombre par les hauteurs circulaires de l’Amphi – apporte, il est vrai, un autre foyer de rayonnement.

Le feu devient glace, la neige brûle

Isabelle Druet montre de l’autorité vocale et scénique ; une certaine âpreté qui semble inhérente à son tempérament artistique ne messied d’ailleurs pas à une part du répertoire de ce concert entre Nations : la Zaïde de Campra, l’italianité du même dans les clins d’œil et d’oreille des airs « piémontois », l’ironie de situation, narquoise morale « apolitique » et prosaïque dans la cantate BWV 204 de J.S. Bach… L’émotion vient quand en abordant le domaine espagnol, Isabelle Druet et les Ombres, cette fois pleinement en résonance harmonique, font rêver avec le merveilleux « ondas, riscos, pezes », intense poésie de Sebastian Duron, et « Cielo ho da ser el mar », de Literes, brévissime antithèse du baroque éternel, où par l’oxymore en action, le feu du ciel devient glace et la neige brûle. Ces deux moments à eux seuls justifieraient le voyage des Ombres au souterrain de l’Amphi- Opéra….

Lyon. Opéra (Amphithéâtre), le 4 octobre 2012. « Les Ombres » (M.Blanchard, S.Sartre). Nations Galantes, autour des œuvres de François Couperin (1668-1733), André Campra (1660-1744), Sebastien Duron (1660-1716),Antonio Literes (1675-1747), J.S.Bach (1685-1750).

cd
Voilà une réalisation tout aussi stimulante et convaincante que celle de Jordi Savall sur le métier des Concerts Royaux:
au geste raffiné, les interprètes ajoutent cette saveur singulière de
l’accomplissement intérieur, de l’éloquence et de la magie, faites
nécessité.

François Couperin: Les Nations, Sonades et Suites de Simphonies en trio. Les Ombres. Enregitrement réalisé à Lyon en avril 2012. 2 cd éditions Ambronay AMY035.

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