Lyon. CNSMD, salle Varèse, le 14 octobre 2009. J.Canteloube : Chants d’Auvergne ; M.Ravel, Concerto en ré ; G.Bizet, Symphonie en ut. Orchestre du CNSMD, dir. Peter Csaba

Concert de rentrée au CNSMD, avec son Orchestre d’étudiants que dirige Peter Csaba, et un très beau Concerto « pour la main gauche », de Ravel, par Alexandra Roshchina. Solenne Le Trividic et Chloé Chavanon chantent quelques extraits des Chants d’Auvergne de Canteloube, en un sentiment poétique.


Sur les hauts plateaux d’Auvergne

C’est la rentrée, comme on disait dans les cours de récré (quel vocabulaire antique, mais que voulez-vous, certains critiques portent leur âge !), les « grands » du CNSMD n’échappent point à la règle. Revoici donc l’Orchestre, guidé par son bienveillant et exigeant Patron, Peter Csaba, et pour inaugurer la saison, un programme-français-mais-sans-intention-nationaliste : rien que de la belle musique, d’ailleurs en définitions fort diverses de cette beauté. Le moins attendu, c’est Marie-Joseph Canteloube (de Malaret, 1879-1957) qui à l’école d’Indyste ( Vincent le vieux gentilhomme cévenol, doctrinaire musical, compositeur de haut talent, monarchiste, antisémite de combat…) donna l’essentiel de son œuvre en (re)cueillant sur les hauts plateaux et les vallées d’Auvergne la flore des chants populaires, qu’il publia entre 1923 et 1955. Les 8 extraits choisis l’étaient fort pertinemment, et ouvraient bien l’éventail, du réaliste au nostalgique, du poétique au « bien-vu(ou entendu »). La notation précise et amoureusement conduite par Canteloube n’a pas seulement en sa force d’évocation de la vérité ethnomusicologique mais s’accompagne d’une harmonisation très raffinée, qui met en valeur les études d’espace en ces partitions de paysages naturels et sociologico-historiques : on en a eu dès le début un exemple lumineux dans le Baïlero –chant de bergère et son écho à l’horizon -, qui emmène dans son cortège quelque enfant ressuscitant les sortilèges de notre passé, enraciné ou non dans un terroir, ou plutôt une histoire qui s’attache aux « mythologies », désirantes ou enfouies, de chacun. Deux sopranos, Solenn Le Trividic et Chloé Chavanon, alternaient dans les récits, et la seconde joignait aux nécessaires qualités interprétatives ce que Bergson en promenade-quête des deux sources de morale et religion eût nommé « supplément d’âme », une distance (le contraire de l’indifférence) qui avec une justesse rare s’élevait en poésie mélancolique, quelque part entre délices du passé et plaisir de l’instant qui le fait resurgir à la conscience. Cette émotion donnant envie d’en savoir davantage sur le compositeur, on est allé ensuite à la pêche aux informations là-où- vous- savez- que-c’est-trouvé-en-quelques-clics. Et on a constaté que le Vieil Ardéchois disciple du Vieux Gentilhomme ci-dessus mentionné professait les idées monarchistes de l’Action Française, journal où il écrivit jusqu’aux années de l’Occupation, et poussa la logique du « pur chant français et paysan » jusqu’à inscrire son zèle musical dans le giron du régime de Vichy . « La terre, elle, ne ment pas », chevrotait Pétain : la terre d’Auvergne, vieux socle gaulois et caisse de résonance, reprit donc là du service idéologique après la poignée de mains (Hitler-Pétain) à Montoire. En cet automne où la Télévision diffuse « Apocalypse » et « Un village français », voilà un clic en écho canteloubien qui aère la culture des salles de concert et incite à réfléchir…


Un chef-d’œuvre absolu

En tout cas, si Maurice Ravel n’avait pas été immergé dans sa terrible maladie cérébrale dès 1931 et jusqu’à sa mort en 1937, il n’aurait certainement eu que détestation pour des idées complaisantes à la force primant le droit et la justice. Son attitude et ses engagements antérieurs l’avaient constamment situé du côté des victimes des oppressions…Et son concerto « pour la main gauche », « commande » du pianiste mutilé Paul Wittgenstein, est aussi en filigrane une déclaration de guerre…à la 1ère Mondiale, et à toute guerre. Un des chefs-d’œuvre absolus du XXe, comme de l’histoire du Concerto. Mais on sait qu’il y eut plusieurs manières d’aborder cette œuvre étrange et dérangeante, dès l’origine où son dédicataire « interpréta » (et modifia) de telle façon que Ravel dut la lui retirer, quitte à ce que plus tard –après la mort du compositeur – Wittgenstein reconnaisse son erreur. Trop souvent la partition a été placée sous l’angle de l’exploit, d’ailleurs indiscutable, pour une main gauche qui doit seule faire face au déchaînement de l’orchestre. On sait donc gré aux interprètes qui ne se croient pas obligés ici de faire primer une conception pianistique-athlétique de recours au martèlement virtuose. Et Alexandra Roshchina, peut-être renforcée dans son intention par la topographie de la salle Varèse – qui tend à immerger l’instrument soliste dans la masse symphonique et en rapproche le public, c’est un de ses charmes -, et par un piano…de peu d’éclat, a sans nulle faiblesse, très intuitivement « tiré » l’œuvre non vers l’affrontement, mais vers une dialectique émouvante, un jeu de chat et de souris aussi entre ce qui écrase et ce qui échappe par l’esprit. Il y avait de la désespérance fugitive dans le piano, et la bouleversante inclusion de ce qu’on pourrait nommer « le thème-et-chant fragile du temps de paix » y prenait un sens profondément juste, désirable, comme d’une étoile vacillant au fond de la nuit terrible sur l’Europe. Même si l’orchestre, galvanisé par la direction de Peter Csaba, grondait le chaos du début, proférait l’ironie, martelait des rythmes et finissait par clamer la sauvagerie du « non ! » à toute imploration.

Après cette interprétation lucide et poétique, il ne restait plus au jeune Ensemble qu’à retourner aux rivages plus aimables de l’âge adolescent – Bizet « à 17 ans » n’était-il pas très « sérieux » comme Rimbaud l’affirme en ces années de 2nd Empire triomphant ? -, et donner à la Symphonie en ut du futur Père de Carmen son poids…de légèreté ludique. Les cordes, un peu acides au premier allegro, devenaient ensuite plus lumineuses, tout le monde jouant un espiègle contrepoint rythmique et coloré dans l’ardeur juvénile et l’ensoleillement.

Lyon. CNSMD, salle Varèse, le 14 octobre 2009. J.Canteloube (1879-1957): Chants
d’Auvergne ; M.Ravel, Concerto en ré ; G.Bizet, Symphonie en ut.
Orchestre du CNSMD, dir. Peter Csaba. Cholé Chavanon, Solenn Le
Trividic, sopranos ; Alexandra Roshchina, piano.

Comments are closed.