samedi 19 septembre 2026

Lyon, Chapelle de la Trinité, 17 février 2013. Allegri, Palestrina, Josquin Desprez, Byrd, Pärt. The Tallis Scholars, dir. Peter Philips

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Renaissance ? Pré-baroque ? Angleterre-île et Italie-Rome ? C’est tout cela qu’un ensemble vocal quadragénaire comme les Tallis Scholars peut réunir en un concert parfait d’intimité et d’harmonie stylistique. La direction du fondateur, Peter Philips, est exemplaire de sobriété, de rigueur et de tendresse sous-jacente.


Leur Saint Patron aux 40 voix

Qu’est-ce qu’un beau concert de Renaissance en terrain classico-baroque ? Peut-être d’abord vaut-il mieux être anglais, puisant en ce « pur-albion » musical un mélange de perfection dans l’assemblage multi-vocal et de sobriété jusque dans les écritures « déraisonnables » par la complexité de leur « ars subtilior ». En tout cas, les Tallis Scholars ont en amont (40 ans d’âge !) leur impeccable recherche et transmission des savoirs, à travers la personnalité d’un chef exemplairement savant, sans l’ombre d’un pédantisme, d’une élégance sereine. C’est dès le Loquebantur variis linguis de Tallis (Ils parlaient en multiples langues), titre et texte-symboles pour le Saint Patron du Groupe – ce n’est certes pas l’enchevêtrement des « 40 voix réelles » où Tallis poussa si loin la virtuosité –que Peter Philips communique à ses chanteurs et au public son alliance de générosité accueillante et de simplicité très savante.


Venu du lointain

Main droite en métronome et plutôt à l’orthogonale, main gauche en offrande et parfois tendue en repliement, et un imperceptible sur-place dansé, l’allure conquiert sans trace de tentation gesticulée d’éloquence : art de l’intérieur, et comme on dirait dans un tout autre contexte romantique, « venu du lointain et y retournant ». Sans distance hautaine non plus, équilibré jusque dans les tensions polyphoniques les plus exigeantes…


Un pape pour trois semaines

C’est tout cela que dit la Messe du Pape Marcel, où Palestrina compose si ample mais calme façon, même dans le Kyrie ou le Christe aux textes suppliants. L’intelligibilité du « récit théologique » y est admirable, inscrite dans le syllabisme sans ornementation que le baroque pourtant ne va pas tarder à choisir, en « réponse » de violence et de sensualité esthétiques à la rigueur des réformés. Dans le Credo,à peine un chromatisme de gravité pour Incarnatus est , et un frémissement pour Crucifixus. Pourtant, presque un cri dans l’Amen conclusif, et plus loin, l’ardeur du Benedictus, la flamme de l’Hosannah. Et le calme retrouvé, le presque étale du Dona nobis pacem dans l’Agnus Dei…C’était, nous rappelle la mémoire vaticane, pour un pape – Marcel II – qui ne « régna » que trois semaines, mais eut le temps de « réclamer plus d’intelligibilité dans la polyphonie d’église ». A méditer en ces temps où le cinéma de Moretti montre un Pontife terrorisé par son élection et fuguant dans Rome, et l’histoire réelle un autre (mélomane !) qui n’en peut plus et renonce en arguant de fatigue et grand âge… « Et en effet, ils sont des hommes », concluerait le moraliste français du Grand Siècle !


Wolfie fait du piratage auditif au Vatican

Et puis, ô Wolfie, en un autre repère du côté de chez (Saint) Pierre, voici le mythique Miserere d’Allegri avec ses effets de tribune et d’espace .Et pour vous auditeurs technologisés du XXIe, à vos caméras cachées en portables-à-prières : votre vite fait bien fait n’aurait pas le mérite de l’ado autrichien piratant de mémoire auditive la partition en copyright absolu (sous peine d’excommunication papale) ! Histoire de gagner sans heurt un temps contemporain aux rives peu escarpées, juste quelques dunes en bord de Baltique pour un Magnificat d’Arvo Pärt très lisible en son écriture…post-renaissante, équilibrée malgré ses prouesses intervalliques, impressionnante en ses montées (Suscepit Israel) comme dans son approche terminale du silence.


Absalon ! Abasalon !

Un demi-millénaire plus tôt, l’audace d’un Josquin éclate dans le lamento violent sur Absalon , sa tension de douleur paternelle, la contraction moderniste d’un discours musical qui eût pu inspirer le roman au titre éponyme (redoublé !) de Faulkner. Mais aussitôt, douceur de l’espace intérieur vocal du compositeur invoquant Marie, ne se hâtant nullement vers la fin de la prière, avancée calme en une lumière très pure qui ravit. Et honneur si contrastant au génie anglais de Byrd, dont Laudibus in sanctis dit l’ardeur hymnique, la jubilation venue des tous les horizons maritimes et terrestres…


Les Tintoret de San Rocco

En bis qui descend vers le soleil mais aussi les ombres violentes de l’Italie cette fois baroquissime, les Tallis donnent à « voir » le feu de la douleur qui gagne sur les eaux de la Lagune , dans un Crucifixus d’Antonio Lotti, fragment d’un grand récit ensanglanté aux admirables basses qui « rappellent »aussi la dramaturgie des Tintoret à la Scuola di San Rocco. Et dans cette maîtrise du verbe et de l’agencement des sons que manifestent les dix chanteurs (non nommés dans le livret-programme) : voilà un groupe qui échange sans tentation de solisme, se sourit comme Peter Philips leur adresse ses encouragements et ses clartés…On vous le disait, quel parcours harmonieux , ouvert à une civilisation de l’imaginaire des sons !

Lyon, Chapelle de la Trinité. 17 février 2013. Josquin Desprez ( ?-1521),Byrd ( ?-1543), Tallis (1510-1585), Palestrina (1525-1594), Allegri (1582-1652), Pärt (né en 1935).The Tallis Scholars, dir. Peter Phillips

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