jeudi, décembre 8, 2022

Lyon. Auditorium, les 6 et 8 mars 2008. Mozart, Dalbavie, Stravinsky. Orchestre National de Lyon. Thierry Fischer, direction

A ne pas rater

Un concert en kaléidoscope
Pour l’O.N.L. (Orchestre National de Lyon) dirigé par Thierry Fischer, un Poème pour haute-contre sur les sonnets de Louise Labé (Marc-André Dalbavie), et un admirable 20e concerto mozartien par Aldo Ciccolini.

Des interprètes tant aimés du public
Qu’est-ce qu’un concert « tiraillé », ou si on préfère, multidirectionnel ? Le kaléidoscope des 6 et 8 mars 2008, en serait une excellente illustration : auteurs, interprètes, « instruments », tout tire à hue et dia, et cela en fait une partie du charme. De Beethoven en Dalbavie et de Mozart en Stravinsky, d’un reliquat de partition pour ballet à un concerto pour piano et à une concertante vocale, d’un jeune contre-ténor (Philippe Jarroussky) à un pianiste très aîné (Aldo Ciccolini) -, tous deux très aimés des publics…-, l’élément unificateur serait donc à trouver du côté du maître-d’œuvre orchestral. Thierry Fischer a la silhouette bien installée sur son axe vertical, une gestique plutôt impérieuse avec des bras qui aiment à travailler en zig-zags d’éclairs ou en « faucheurs », une énergie et une vigilance constamment impressionnantes. Cette personnalité, au-delà d’extraits de Beethoven moins « prométhéens » que « second rayon » de bibliothèque, ne sera en pleine lumière que dans Stravinsky.

Murmure et cri d’amour fou en Renaissance
C’est donc d’abord le bien jeune homme de haute voix qui donne vie nouvelle à des Sonnets Renaissants et intemporels d’amour vécu, murmuré ou crié par une femme audacieuse. Au fait, Louise Labé, selon une thèse de recherche en vogue – de même que Molière devenu en partie Corneille – ne serait pas la vraie auteure des poésies qui l’ont immortalisée : on rappelle cela parce que l’Auditorium et l’O.N.L. sont lyonnais, et que c’est mieux d’avoir l’air au courant pour la Belle Cordière, orgueil d’entre Rhône-et-Saône. Passons. Louise Labé donc : il est bien que Marc-André Dalbavie en respecte toute l’ardeur et la densité poétiques par son écriture : le texte est énoncé dans son intelligibilité, à l’encontre de la « tradition » (l’école de Boulez) de vaporisation mallarméenne ou «renécharienne ». Et la délicieuse prononciation à l’ancienne du chanteur n’éloigne pas, bien au contraire, de ce qui serait « entre centre et absence » de la poésie. Le tissu ondoyant du vaste orchestre, son côté « sourire innombrable des flots » instrumentaux, les longues tenues en unisson ne sont contredits que par quelques déflagrations en terrain prédéterminé (« nuits ; passions premières » ; jointures des poèmes III et IV), quelques vocalises (« archets et vois » ; « en toutes pars ») et désinences (« ô temps perdu »). Pourquoi cette intimité solitaire et fragile (à sa façon) de la voix au creux d’un orchestre d’ampleur quasi-mahlérienne ? Par goût du contraste ? Par hommage à peine crypté du compositeur, orchestrateur raffiné, à Debussy, suprême référence ? Il en découle une partition qui ne heurte ni dans son ensemble, ni dans les instants du parcours, et qui joue sans complexe des pouvoirs empathiques d’un contre-ténor, de surcroît si judicieusement choisi parmi les interprètes. Quant au scandale d’un amour totalement fou et libre avant la lettre surréaliste, il semble évidemment hors d’atteinte, avec cette partition si lisible, aimable, séduisante et peut-être trop….

Dante et Faust au clavier
L’amour fou de la vie et ses pièges et ses obstacles n’apparaîtraient-ils pas davantage dans le terrible 20e concerto de Mozart ? Et celui-là, pour en comprendre les tourments, la lutte contre le destin, la substance sonore, n’y faut-il pas l’expérience de toute une vie, après la fougue d’une jeunesse qui en avait d’abord assumé la sombre ardeur, et qui plus tard revient, lucide et apaisée ? C’est ce qu’on attend d’un Aldo Ciccolini, et ce qu’il donne dans la plus belle simplicité. L’homme âgé – profil de Dante Alighieri, visage-face faustien – réfléchit pendant le long portique orchestral, avant de lancer les forces, clairement, sans pathétique. Seules les cadences, écoutées par l’orchestre fasciné, seront le temps et le refuge de la solitude à nouveau conquérante, où l’esprit d’apparente improvisation domine à ciel découvert. Tout le reste est porté par une sorte d’humilité, en des phrasés nets, et cette voix unique – ah ! l’articulation sans emphase de la romance…- se voile par instants de fugitive tendresse, conservant sa distance tout ensemble respectueuse et intime avec l’œuvre. Admirable leçon !

Plus loin l’ONL et son chef retrouveront davantage leur monde, avec une éblouissante Symphonie (1942), là où Stravinsky – peut-être hanté sous l’impassibilité légendaire par le conflit mondial – oscille entre les chaloupés équivoques de l’andante et la tension sans pitié –jusqu’à l’angoisse – des mouvements rapides, scandés par démesure en cette volupté si particulière du rythme et de la verticalité.

Lyon. Auditorium, les 6 et 8 mars 2008. Wolfang Amadeus Mozart (1756-1791): Concerto n°20 K.466. Ludwig van Beethoven (1770-1827): extraits de Prométhée. Igor Stravinsky (1882-1971): Symphonie en 3 mouvements. Marc André Dalbavie: Sonnets de Louise Labbé. Philippe Jaroussky, contre-ténor. Aldo Ciccolini, piano. Orchestre National de Lyon. Thierry Fischer, direction.

Illustration: Louise Labé (DR)

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