jeudi, décembre 8, 2022

Ingres,directeur de la Villa Médicis (1835-1840)

A ne pas rater

Le bonheur d’être oublié
Lorsque Ingres accepte de prendre la direction de la Villa Médicis, il souhaite prendre un temps de recul. Les dernières œuvres exposées au Salon lui ont été d’un cruel effet. Son Saint-Symphorien, dans lequel il mit toute son ardeur de penseur et de plasticien, exposé au Salon de 1834, lui valut des critiques acerbes, belliqueuses, définitives.
Piquée au vif, la sensibilité du peintre décidait alors de ne plus se risquer à de tels affronts. Plus de Salon. Sinon la retraite méditative, dans la ville de son cher Raphaël, son modèle adulé.
Rome, éternelle leçon de beauté, d’hier et d’aujourd’hui, et pour les temps futurs, le berceau des proportions apprises, conservées, correspond à son humeur profonde.
« Je me retire de la bataille comme on dit, et viens chercher à Rome le bonheur de me faire oublier, chose très facile à obtenir chez nous plutôt que la justice », écrit-il à Horace Vernet auquel il succède à la direction de la villa Médicis.

Pendant sa « direction à la Médicis », Ingres travaille surtout à la gestion et à la tenue générale de l’Institution. Son œuvre sera limitée. En témoignent l’Odalisque à l’esclave, et la Maladie d’Antiochus ou Stratonice.

Il succède à Horace Vernet, donc qui dirigea l’établissement de 1829 à 1834. A cette période, un climat de mondanité et une élégance toute parisienne qui n’échappera pas à son élève Amaury-Duval qui devance son maître Ingres. Autour des Vernet, et de leur fille Louise, se pressent leurs invités et les pensionnaires Hippolyte Flandrin, Ambroise Thomas et Charles Gounod. La villa Médicis réactive à chaque nouvelle direction comme à chaque nouvelle arrivée, l’image d’un Eden d’esthètes, une Arcadie retrouvée où les artistes recomposent cette vision paradisiaque de la jeunesse et du talent.

Avec Ingres, tout va changer. Plus de bals et de réceptions dignes d’une ambassade. Et même l’arrivée du nouveau directeur est un peu raté : Hippolyte Flandrin pensionnaire depuis 1833, organise un cortège triomphal pour accueillir son maître. Mais celui-ci tarde, ne vient pas. Finalement, paraît au petit matin, (le 4 janvier 1835 « deux heures après minuit »), réserve à ses hôtes, « un peu de froideur » mais « il reprit bientôt de sa bonté naturelle ».

C’est qu’à 50 ans, Ingres n’a plus rien à prouver et il s’encombre de moins en moins des bienséances familières. Il était surtout impatient de se remettre d’un voyage qui avait duré plusieurs semaines, en compagnie de son épouse, Madeleine et de son élève, Georges Le François.
Avec le couple Ingres, les pensionnaires découvrent l’univers sinistre de l’étude et de la quiétude. Les soirées sont occupées à de sombres conversations où le respect et les considérations mesurées étaient prisées.
Amaury-Duval laissent des témoignages parfois exagérés de ces nouvelles soirées chez les Ingres à la Villa Médicis. Une obscurité de veillée mortuaire, avec dans un coin, Madame Ingres, « tenant un tricot à la main », Monsieur Ingres « causant avec gravité ». Bref, tout y paraissait d’un ennui « lugubre ».
L’élève envoie ses tableaux depuis 1832 au Salon. Il reste fidèle à Ingres, tout en désavouant sa suprématie. D’ailleurs, la distance qui s’instaure entre les deux peintres s’épaissit pendant le directorat d’Ingres à la Villa Médicis.

Une toute vision jaillit, dans l’évocation du quotidien des pensionnaires, sous la plume d’Hippolyte Flandrin. Fêtes à répétition, y compris celle en l’honneur du directeur qui ne manquait pas l’occasion de pousser un compliment et un hommage pour son cher Raphaël.

Ernest Hébert arrivé en janvier 1840 découvre alors une assemblée vouée au culte de Raphaël et des grecs, lisant Homère et Plutarque. Il demeure sous l’emprise du directeur, « au charme austère », « si grand par le talent, si simple dans sa vie privée ».

Les goûts musicaux
de Monsieur Ingres

Pendant les soirées de la Villa Médicis, Ingres institue la musique comme une occupation principale. En particulier, les réunions du dimanche. D’ailleurs, pendant son administration, une bibliothèque musicale sera officiellement instituée.
Particulièrement sollicités, les compositeurs pensionnaires, Charles Gounod et Ambroise Thomas jouaient les musiques affectionnées par le directeur : au pinacle, comme ce que Raphaël était pour les peintres, il situait Mozart dont il ne se lassait jamais d’écouter Don Giovanni. Puis venait Gluck, dont il partageait l’admiration avec Berlioz, enfin Beethoven.

« Vive Mozart, le dieu de la musique comme Raphaël est le dieu de la peinture ! Vive Gluck, ce divin déclamateur, le seul qui parmi les modernes ait chaussé le cothurne grec ! »

Malheur à celui ou à celle qui pendant l’écoute attentive et concentrée, quand Ambroise Thomas jouait au piano, faisait craquer sa chaise…. Ce qui devait arriver plus d’une fois, comme le raconte Amaury-Duval, habile à colorer ses souvenirs d’une douce ironie : « M. Ingres se retournait furieux du côté du bruit ».

Mozart, Gluck. Les deux compositeurs figurent à la bonne place, pairs des plus grands écrivains et poètes, dans son « Apothéose d’Homère », sorte de Panthéon personnel, le portrait des modèles reconnus, célébrés par son métier tissé d’excellence.

Ingres portait en faible estime la musique italienne : « ce commun, ce trivial, où tout, jusqu’à « je te maudis », se dit en roucoulant ».
Les compositeurs allemands étaient sa préférence. Seul Rossini, et son Barbier de Séville trouvait grâce à ses yeux.
Le jeune Charles Gounod s’est vanté, non sans raison, d’avoir éduquer les oreilles du peintre-directeur, et de lui avoir fait découvrir Guillaume Tell de Rossini et Alceste de Lully.

Etrange isolement que celui de la Villa Médicis, pourtant ouverte aux jeunes talents, à la créativité sans horizons ni bornes. A l’époque où Paris applaudit à tout rompre les opéras de Meyerbeer, Bellini, Auber et surtout Cherubini, Ingres et son petit monde, pour ne pas dire sa cour, jouent les indifférents.

Même les auteurs français demeurent absents dans son jardin musical. S’il reprend le sujet de Stratonice, c’est par un retour de sa propre inspiration. Certains y ont vu la résurgence de l’opéra de Méhul qu’il entendit au début du XIX ème. Mais l’opéra et son souvenir étaient trop lointains pourqu’ils inspirent seuls, la reprise du thème au milieu des années 1830.
Comme de façon cyclique dans sa vie, Ingres avait le désir d’antiquité. Et Stratonice, comme tout autre thème de l’Antiquité grecque, lui offrait ce plaisir de recomposer par l’intellect et le culte de l’idéal raphaélesque, les les formes, les sujets, l’esprit des Anciens.

Comme en peinture, Ingres a soutenu toujours, l’expression. Contre la fadeur et les conventions, il s’est révélé d’un étonnant pouvoir de renouvellement, de régénérescence artistique, qui en font un « moderne ». C’est d’ailleurs en moderne, en phase avec son temps, qu’aux côtés de Mozart et de Gluck, il s’est passionné tout autant pour les romantiques. Preuve que ceux qui opposent à son art maîtrisé de la ligne, l’agitation des romantiques (pour en faire un rival de Delacroix), connaissent mal les véritables affinités du peintre. Il s’est passion
né pour le Freischütz de Weber (comme Hugo quelques années plus tard), Roméo et Juliette de Berlioz, et surtout les symphonies de Beethoven que Gounod jouait au piano dans des réductions fièvreuses.

Sa manière pouvait se révéler d’un tranchant emportement. Après que Stendhal, alors consul de France à Civita Vecchia lui ait affirmé qu’il n’y avait « pas de chant dans Beethoven », siliencieux mais déterminé, Ingres qui recevait l’écrivain dans sa villa, désigna son hôte, au portier des lieux en assénant : « je n’y serai jamais pour ce Monsieur ».

Au nombre des soirées musicales qui comptèrent sous l’ère Ingres, se détachent plusieurs événements qui montrent la qualité des personnalités réunies et surtout le bon goût qui régnait.

Liszt donna un récital, Fanny Mendelssohn interpéta les œuvres de son frère, et Ingres lui-même, possesseur du fameux violon qui suscita la rumeur et la renommée que l’on sait, avait coutume de tenir la partie de violon pour les quatuors de Beethoven ou de Haydn.

Au final, Charles Gounod qui devient un proche, laisse le témoignage le plus émouvant sur la personnalité du peintre : « Qui n’a connu intimement Monsieur Ingres n’a pu avoir de lui qu’une idée inexacte et fausse. Je l’ai vu de près, familièrement, souvent, longtemps ; et je puis affirmer que c’était une nature simple, droite, ouverte, pleine de candeur et d’élan, et d’un enthousiasme qui allait parfois jusqu’à l’éloquence. Il avait des tendresses d’enfants et des indignations d’apôtres ; il était d’une naïveté et d’une sensibilité touchante, et d’une fraîcheur d’émotion qu’on ne rencontre pas chez les poseurs, comme on s’est plu à dire qu’il l’était. »

Illustrations
Les jardins de la Villa Médicis
Ingres, autoportrait
Ingres, autoportrait (dessin)
Ingres, Stratonice
Portrait de Liszt
Ingres, portrait de Charles Gounod, au piano devant la partition
du Don Giovanni de Mozart (dessin).

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