Haydn: Sonates, Variations… Mathieu Dupouy, pianoforte1 cd Hérisson (août 2012)

cd coup de coeur de l’été 2012
Matthieu Dupouy, pianoforte
Haydn: Sonates londoniennes ( 1 cd Hérisson 2011)

Mathieu Dupouy connaît son pianoforte comme peu (Natalia Valentin, certainement partage cette approche ciselé et millimétré de l’instrument); comme sa consoeur (de la même génération et excellente pianofortiste comme lui), le claviériste français sait nuancer et colorer, évitant toujours une mécanique rugueuse et sèche voire agressive et … systématique.
Rien de plus difficile que les dernières oeuvres de Haydn: pas assez polies pour ennuyer, pas assez contorsionnées pour déranger. Frère de Mozart plutôt que de Beethoven, Haydn perfectionne cette élégance typiquement viennoise (et pas londonienne comme on l’a dit) en particulier dans les oeuvres de ce récital discographique, magnifiquement élaboré sur un piano historique, de facture praguoise (1807, Jakob Weimes).

De londoniennes, les Trois Sonates… n’ont que le nom: car leur extension poétique couvrent bien les 5 octaves habituels et plutôt viennois (Fa-fa3); même s’il séjourne à Londres et y vit une gloire insurpassée, Haydn excelle à tricoter sans outrances dans le strict cadre des 5 octaves viennois.

L’art du Haydn londonien se distingue nettement non pas tant par son côté Shakespearien mais dans sa parenté stylistique et poétique avec le romancier Laurence Sterne (1713-1768) qui cultive comme notre compositeur, et selon les propres termes de Mathieu Dupouy dans une notice très habilement documentée: “l’éllipse (silence séparant deux tonalités éloignées), collages (modulations surprenantes), digressions (le final de la Sonate en Do qui semble buter contre des impasses harmoniques, avant de revenir au ton principal…)”…

Comme tout cela est bien écrit, senti, appliqué. Sans compter cette “rupture d’unité d’affect dans un même mouvement” (un comble contradictoire pour un auteur résolument classique épris d’idéal et d’équilibre…).

L’humeur de Joseph Haydn n’a jamais mieux semblé se concentrer dans ces 3 Sonates de la pleine maturité; l’auteur y cultive une versatilité assumée qui contredit évidemment son côté lisse et mondain que l’on aime toujours mettre en avant voire grossir exagérément s’agissant de lui. Le sérieux, le badin; le grave et le léger, la pure fantaisie et l’âme qui se dévoile, plus noire que la nature… l’un et le multiple; l’unité et l’éclatement… voilà un terrain ambivalent et terriblement fascinant dont Mathieu Dupouy sait nous délivrer la subtile magie; qui s’offre à nous dans ce disque en tout point accompli.


Apogée viennoise

En quête de Joseph… Mathieu Dupouy ne cesse d’épaissir le mystère Haydn; pourquoi par exemple inscrire “open pedal” pour l’exposition du fameux thème de la Sonate Hob.XVI.50 – seules indications connues du compositeur sur l’un de ses manuscrits: les étouffoirs soulevés diffusent une brûme anticlassique et des harmonies brouillées… un pur effet atmosphérique et déjà impressionniste dont le pianofortiste se délecte à mesurer l’onde interrogative et allusivement critique ! Sacré Haydn, jamais en reste d’une pointe d’humour, saillie déconcertante d’un génie qui n’ a jamais cessé de cultiver sa liberté et son inventivité. En libérant ainsi le son, Haydn permet au pianoforte de prendre un volume d’orgue, contrepoint éloquent à sa capacité égale à imiter aussi, l’harmonica de verre…
De même, la présence du second mouvement en mi majeur dans la Sonate en mi bémol majeur (Hob.XVI.52, 1794): essor surprenant et si finement élaboré là encore de l’étrangeté harmonique dont Haydn sait cultiver chaque effet.
Quand à la Sonate en ré majeur (en deux parties plus resserrées et probablement dédiée à Rebecca Schröter, l’aimée cachée de son séjour londonien), déjà Schubertienne, elle regarde évidemment vers le futur, ce XIXè, de pleins pieds, romantique et nostalgique.
Prébeethovéniennes, les Variations en fa ne déparent pas dans ce récital très réfléchi: composées à Vienne en 1793, elles sont tout autant articulées, pesées, mesurées et d’une amplitude émotionnelle résolument moderne: avec une coda qui préfigure l’oeuvre clé de son élève (l’Appassionata de Beethoven)… superbe récital.

Joseph Haydn: Sonates londoniennes, Variations, 1 cd Hérisson. Enregistré en septembre 2011 (France). Instrument: Pianoforte Jakob Weimes FF-F4, 1807 (collection Petr Sefl).

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