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Gérard Grisey: Vortex Temporum. Les Temps Modernes Lyon, CNSMD (69), salle Varèse. Jeudi 2 octobre 2008 à 20h

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Gérard Grisey
Vortex Temporum

Jeudi 2 novembre 2008 à 20h
Lyon, CNSMD
, salle Varèse

Le CNSM de Lyon, temple de la musique d’aujourd’hui à Lyon, invite un concert important, dont l’interprétation est confiée au groupe chambriste Les Temps Modernes, sous la direction de Fabrice Pierre. Une partition capitale de Gérard Grisey, Vortex Temporum, y est donnée, en même temps qu’une œuvre de Jean Luc Hervé qui préfacera ce concert par une conférence.

Tourbillon du temps ou des temps ?
« Navem vorat vortex », un tourbillon engloutit le navire, chantait Virgile dans l’Enéide. Cicéron parle de « dolorum vertices », douleurs à leur paroxysme…(mais là, c’est plutôt vertex, accrédité par les grammairiens latins comme « sommet (de la tête »). On a l’air de couper des cheveux en 4, mais c’est aussi rendre hommage à la culture antique, philosophique et scientifique de ces musiciens qui avec Gérard Grisey (1946-1998) mirent au jour et rendirent opératoire le concept de « musique spectrale », Hugues Dufourt, Tristan Murail, Michael Levinas. Alors « temporum vortex », c’est bien exactement le « tourbillon des temps » ? En tout cas, les Temps Modernes, par leur concert à la salle Varèse, ont bien choisi une des partitions les plus importantes d’un compositeur que l’histoire musicale retiendra certainement pour la 2nde partie du XXe. Gérard Grisey , mort prématurément avant l’avènement du XXIe, aura été un découvreur de terres inconnues. Quelque part dans le refus du formalisme sériel autoritaire et du laisser-faire-laisser-passer de l’aléatoire, Grisey et ses compagnons de route « spectraux »– qui confièrent à un ensemble instrumental spécialisé, l’Itinéraire, un rôle missionnaire – centrèrent leurs recherches sur le spectre sonore, les partiels infinitésimaux, les phénomènes acoustiques « naturels » : c’était rencontrer une nouvelle conception du Temps, non ou peu segmenté, dont en citant Montaigne il pourrait se dire : « je ne peins pas l’être, je peins le passage ».

Tangage, roulis et trous d’air
Au-delà donc du « comment ça fonctionne » – autrement dit de concepts analytiques et technologiques dont l’acuité les réserve aux spécialistes -, ce que donne à entendre une telle musique, c’est une nouvelle manière de connaître le son et le temps, et peut-on ajouter pour l’auditeur, d’y habiter. Comme l’énonçait G.Grisey il y a 30 ans à Darmstadt – le haut lieu allemand et européen de la « pédagogie expérimentale » – : « Pour moi, le son n’est jamais considéré pour lui-même mais toujours passé au crible de son histoire : où va-t-il, d’où vient-il…Le son immobile, figé n’existe pas, pas plus que ne sont immobiles les strates rocheuses des montagnes. Le son est transitoire. » Et pour sa pièce orchestrale Dérives (de 1975) : « Avec la périodicité et le spectre d’harmoniques, les instants identifiables autorisent une continuité et une dynamique du discours qui épouse sensiblement la forme cyclique de la respiration humaine ». Dans une attitude d’ «adhésion» à la matière sonore qui évoque aussi la phénoménologie, voici l’auditeur « embarqué » dans un Temps vaste, à la fois humain et antimécaniste. Ici, dit encore Grisey : « Le chemin parcouru est plus important que le véhicule. » D’où ce qui est appelé, dans les métaphores du voyage moderne des « trous de temps, analogues à ce que les passagers de l’avion ressentent en trous d’air » – et de l’intemporelle navigation , des « parcours d’un bateau qui, voulant aller d’un point à un autre, se voit obligé de corriger sans cesse sa route ; la trajectoire idéale, on s’en éloigne, et puis on s’en rapproche après avoir viré de bord. » Cette analogie à plusieurs niveaux n’était-elle pas déjà dans une œuvre pour percussion de 1988, « Le temps et l’écume » ?

« Courons à l’onde en rejaillir vivant. »
La pièce Vortex, plus récente (1994-1996), déclarée « inclassable » par son auteur même, est pour le quintette instrumental avec piano qui la joue d’une forte difficulté métrique et technique – avec des accords préalables ou décalés d’instruments, des doigtés en 1/4e et 1/8e de ton…-, mais surtout dénote une haute ambition par rapport à la conception du temps. Les attentifs aux déclinaisons latines préciseront d’ailleurs que ce Vortex est non du temps, mais des temps (temporum), comme on afficherait une nature des sons (« de natura rerum aut sonorum »…). La durée de l’œuvre –en trois volets – est une marque de cette extension, et « les trois champs temporels différents » dont parle l’auteur s’articulent autour d’un « arpège tournoyant venu du Daphnis et Chloé de Ravel » font référence à la Nature « pure » et à sa poétique universelle : « le champ des hommes dans leur langage et leur respiration, celui des baleines, temps spectral des rythmes du sommeil, celui des oiseaux ou insectes, contrasté à l’extrême ». L’onde originelle y figure, sinusoïdale, carrée ou en dents de scie, pour mieux saisir l’espace et le temps, « en deçà et au-delà de notre fenêtre auditive et du tourbillon de la mémoire ». Les Temps Modernes, indispensable groupe de musique de chambre dans l’horizon rhône-alpin, avec ici 6 de ses instrumentistes ( Jean.Louis.Bergerard, Claire.Bernard, Michel.Lavignolle, Marie Anne.Hovasse, Luc Dedreuil, Andrea Corazziari), est placé sous la direction de Fabrice Pierre. Et l’intérêt de cette partition majeure est augmenté par la présence d’un disciple de Gérard Grisey, Jean-Luc Hervé, qui non seulement fera une conférence préparatoire au concert sous le titre « dans le vertige de la durée » mais confie au « Quintette T.M. » une de ses partitions (1993), Intérieur Rouge. Cette pièce « parcourt une trajectoire, où au départ les instruments sont imbriqués deux à deux, puis chacun émerge comme soliste. Les lignes mélodiques s’orientent peu à peu vers l’aigu, comme aimantées vers le haut. » Tout cela sera écouté dans la non moins indispensable ( et accueillante) Salle Varèse du C.N.S.M., puissance invitante et relais du contemporain « en ville » et « extra muros ».

Gérard Grisey ( 1946-1998): Vortex Temporum ; Jean-Luc Hervé (né en 1960), Intérieur rouge.
Groupe des Temps Modernes, dir. Fabrice Pierre. Jeudi 2 octobre 2008. Salle Varèse, CNSM Lyon.
Conférence J.L.Hervé. 18h ; concert 20h30. Information et réservation : T.04 72 73 77 69 ; www.ensemble-lestempsmodernes.com

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