Glenn Gould en BD

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gould-glenn-dargaud-une-vie-a-contretemps-dargaud-presentation-critique-classiquenews-juillet-2015Livres. BD Ă©vĂ©nement. Compte rendu critique. Glenn Gould par Sandrine Revel (Dargaud). C’est d’abord une bande dessinĂ©e avant d’ĂȘtre l’illustration de la vie et de l’Ɠuvre du pianiste canadien. C’est Ă  dire que le lecteur y trouve et s’y dĂ©lecte d’une construction dramatique qui passe d’abord par l’image, le sĂ©quençage des tranches de vie, la mise en page et la force parfois trĂšs poĂ©tique des crĂ©ations graphiques. Par le truchement des images et des compositions chromatiques de ce “roman graphique” (dixit l’auteure), le lecteur accĂšde Ă  cet imaginaire puissant qui inspire Ă  Gould, ses choix artistiques et ses choix de vie. C’est un solitaire, un poĂšte, un surdouĂ© gĂ©nial qui socialement et humainement eut quelques difficultĂ©s Ă  communiquer et Ă  fonctionner. Mais comme tous les concepteurs, la force de la pensĂ©e agit comme une machine productive d’une redoutable efficacitĂ©, tel un ordinateur Ă  l’Ă©chelle humaine.
Le cas Gould est fascinant et excellemment Ă©voquĂ© ici, parce qu’il est multiple. Ses points d’ancrage dans la rĂ©alitĂ©, ses repĂšres et ses rĂ©fĂ©rences ne sont pas les nĂŽtres : le pianiste est d’abord un poĂšte, un transmetteur et un passeur certes mais aussi, surtout, un artiste interprĂšte qui vit et joue la musique comme s’il la composait. Il est logique dans ce sens que l’enregistrement, matiĂšre recomposable Ă  l’infini ait tant fascinĂ© le musicien, dĂ©sormais occupĂ© Ă  sa propre Ɠuvre, non plus face au parterre d’un public passif et demandeur, mais comme un dĂ©fi lancĂ© Ă  lui-mĂȘme, la nuit, dans l’Ă©crin d’un studio d’enregistrement, oĂč sa mise singuliĂšre (chaise basse et mitaines aux doigts), le poĂšte façonne la matiĂšre sonore comme le potier sur son tour, avec pour seule limite, la fatigue et sa passion qui porte un imaginaire foudroyant.
Le cas Gould est un comble : il incarne la figure d’un artiste qui s’est dĂ©diĂ© Ă  sa propre Ɠuvre en refusant le systĂšme du concert (dĂ©cidant ainsi de ne plus jouer en public), et pourtant le pianiste demeure toujours aujourd’hui, l’une des figures pianistiques les plus populaires. Il interroge le son, repousse les frontiĂšres de l’enregistrement, avait en rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  imaginĂ© l’Ăšre d’internet oĂč chez lui, l’auditeur lambda peut Ă©couter le morceau qu’il souhaite au moment de son choix.
En plus du poĂšte ingĂ©nieur du son et du visionnaire, il faut aussi parler de l’improvisateur hors pair et de l’acteur capable de jouer dans les nombreux documentaires et reportages qui lui ont Ă©tĂ© dĂ©diĂ©s, y compris les entretiens factices/rĂ©els (entre autres ceux signĂ©s Monsaingeon), Ă©crivant/scĂ©narisant ses interventions (Ă  la paroles prĂšs) et aussi concevoir tout autant les rĂ©pliques (y compris la formulation des questions) des autres intervenants : Gould Ă©tait donc aussi un formidable rĂ©alisateur. Il ne faisait pas que penser la musique : il la voyait. Faire corps avec la musique, plutĂŽt que d’en faire un faire valoir vers le public. Donc vivre dans la musique par l’enregistrement.

glenn gould piano sony classical the sound of glenn gould prensentation critique classiquenews juin 2015Le roman dĂ©bute par un ciel nuageux et pluvieux, un tableau rĂȘvĂ© pour Gould (qu’il prĂ©fĂšre au soleil) ; des nuĂ©es mouvantes et inquiĂ©tantes, mobiles, propices Ă  sa rĂȘverie intĂ©rieure; de planches en planches, le parcours se prĂ©cipite, par fragments et sĂ©quences restituĂ©es avec une urgence et une prĂ©cision, rĂ©aliste et poĂ©tique Ă  la fois : le jeune Gould encadrĂ© par ses parents (et mĂȘme couvĂ© par sa mĂšre Florence Gould) ; et dĂ©jĂ  un bouillonnement intĂ©rieur qui envisage films, reportages, radios, scĂ©narios
 ; la nĂ©cessitĂ© premiĂšre d’ĂȘtre concertiste selon son agent-confident Walter qui est aussi un second pĂšre ; ses angoisses nocturnes, son obsession de l’enregistrement, sa volontĂ© trĂšs prĂ©coce d’abandonner les concerts pour composer : c’est Ă  dire faire corps avec la musique. De fait, sensible Ă  la musique de Schoenberg et bien sĂ»r de Bach,- que lui fait dĂ©couvrir son professeur, monsieur Guerrero, Gould compose ses premiĂšres piĂšces dans le style dodĂ©caphonique. Dans Bach, Gould s’Ă©vade et se libĂšre comme un nageur dans un ocĂ©an d’eau caressante et vivifiante : ses Variations Goldberg feront le tour du monde et demeurent la vente record de la maison de disque qui les a produit.

Sandrine Revel réinvente les rÚgles de la biographie musicale.

Glenn Gould : vivre la musique

La bande-dessinĂ©e exprime tous les chants intĂ©rieurs qui font le mythe Gould aujourd’hui : un ĂȘtre qui a vĂ©cu pour son seul amour, la musique. Ainsi surgit un ĂȘtre libre, d’une certaine façon sauvage, indĂ©pendant, secret, mystĂ©rieux, 
 et maladif, Ă  la consistance fragile. Savait-il que son temps Ă©tait comptĂ©? En conçut-il une sorte de course intime exigeant l’impossible et le sublime ?
Loin de lui le miroir aux vanitĂ©s d’une vie starisĂ©e, plĂ©bicitĂ©e, mĂ©diatisĂ©e qui au dĂ©triment de la musique, flatte le narcissisme et l’image exclusive de l’artiste (thĂ©orie du “singe gibraltarien”, cf p 105). Gould casse le star system et toute une conception du marketing musical. GrĂące Ă  lui, la musique de masse trouve par la technologie un moyen de s’accorder au travail de l’interprĂšte qui ne peut ĂȘtre que personnel et intime.

CLIC_macaron_2014L’auteure en fait un hĂ©ros attachant (car c’est aussi une fiction qui a sa part romanesque assumĂ©e) ; le crayon souligne l’Ă©lĂ©gance de Gould, sa dĂ©licatesse, sa sensibilitĂ©, sa culture ; la dessinatrice joue avec le graphisme des cordes, des touches, la forme mĂȘme du piano. Le travail soigne le contraste des couleurs avec la blancheur (fragile et gracieuse) des mains, de Gould lui-mĂȘme ; prĂ©sent et passĂ© se mĂȘlent, ils permettent la prĂ©cision des souvenirs de Gould et les tĂ©moignages de ses proches, avec une proposition personnelle sur sa fin de vie… Du dĂ©but Ă  la fin, le regard reste profondĂ©ment personnel. En usant d’un trait suggestif, en soignant elle aussi l’architecture de son roman visuel, Sandrine Revel, dans ” Glen Gould, une vie Ă  contretemps”, signe lĂ  un tĂ©moignage bouleversant sur la vie et l’oeuvre du pianiste canadien dĂ©cĂ©dĂ© le 4 octobre 1982. Chef d’Ɠuvre donc CLIC de classiquenews.com

En fin d’ouvrage, l’auteure prĂ©cise le monde sonore et musical qui l’a inspirĂ© pendant la genĂšse et la rĂ©alisation du roman, soit la citation des extraits enregistrĂ©s par Gould (avec date et label concernĂ©s) : une sĂ©lection discographique qui vaut guide d’Ă©coute et d’achat Ă  suivre Ă©videmment (entre autres, Bach, Beethoven, Byrd, Sibelius, Brahms…

Sandrine Revel : Glen Gould, une vie à contretemps. Éditions Dargaud, 130 pages. Parution : printemps 2015.