Faust en musique,Le rayonnement du mythe de Faust auprès des musiciens

Rayonnement de Faust au XIXème siècle et au XXème siècle

Pas un auteur digne de ce nom, qui n’ait ressenti le désir de produire “son” Faust. En écho au chef-d’oeuvre de Goethe, précurseur des générations romantiques, avides de féerie fantastique, chacun relit le mythe. Mais aux côtés des poètes, les musiciens ne sont pas en reste. Müller, Kauer, Walter abordent le mythe et le portent à la scène, avec succès, entre 1784 et 1819.

Spohr, la figure de Faust et de Don Juan
La tentation est grande d’associer à la figure du Faust Goethéen, qui dans le texte de Goethe est en quête de la femme, la figure de cet autre séducteur romantique par excellence, depuis la lecture de Mozart , Don Juan. D’autant que Goethe dans une lettre du 12 février 1829, adressée à son secrétaire Eckermann, avoue imaginer une musique digne de son Faust, dans l’esprit du Don Giovanni de Mozart. Sublime hommage d’un écrivain au musicien, fondateur du romantisme musical.
Ainsi Spohr, tente dans son Faust, de fusionner les deux figures. Ni plus ni moins. L’opéra créé en 1816, sous la direction de Weber est en deux actes. Faust, vieillard désabusé devient un séducteur irrésistible qui s’attire les grâces de deux beautés voluptueuses. Il périra d’autant plus, à feu vif, dans un final qui rappelle la scène des flammes et du châtiment du Don Giovanni de Mozart. le Faust de Spohr s’impose à la scène jusqu’à ce que celui de Gounod (1859) ne vienne l’éclipser. La résurrection contemporaine du Faust de Spohr permettrait de dévoiler une oeuvre essentielle dans l’avènement de l’opéra romantique, précurseur aussi du leit-motiv wagnérien, cette cellule mélodique qui caractérise une situation ou un personnage et que défendait Weber, reconnaissant à Spohr le génie de l’avoir inventé, conférant ainsi à son ouvrage une unité indiscutable.
Moins connu, le Faust de Louise Bertin qui étonna Berlioz. Mais l’ouvrage primordial du XIXème siècle reste le Faust de Gounod. Le texte se concentre essentiellement sur le personnage de Marguerite qui vole la vedette à la figure virile et insatisfaite du Faust goethéen.

Un salut pour Faust?
Dans sa seconde version du mythe, Goethe tranche pour le salut final de son héros (1832). Cette nouvelle version suscita une vive polémique quant à la figure générique du personnage. Nikolaus Lenau, poète autrichien célèbre, fut agacé par le parti compatissant de Goethe. Il préféra écrire “son” Faust mais en le destinant à la malédiction éternelle. Pas d’issue pour le héros romantique. Mephistofélès conduit notre héros au suicide, et par là, à la honte et à la damnation d’une fin honnie, indigne de la grandeur. Liszt (Zwei episoden aus Lenau Faust, 1861 dont le deuxième chapitre est la Mephisto-Walz n°1), et Henri Rabaud (Procession nocturne, 1910) suivent l’exemple de Lenau.
Dans cette lignée maudite et noire, qui doit s’achever sur l’exécution du héros, appartient la Damnation de Faust de Berlioz (1846). Berlioz lit la traduction de Gérard de Nerval (1828) et découvre ainsi la première version de Faust. L’exaltation du jeune compositeur de 26 ans se concrétise en 1829, avec la composition de ses Huit scènes de Faust, esquisses de la future Damnation. En 1840, la seconde version du Faust de Goethe relance son écriture et change les données goethéennes : Faust ne doit plus son salut à Marguerite, mais héros sans limites, il signe sa damnation pour sauver Marguerite dont l’apothéose finale conclue l’opéra, quand Faust, au terme d’une chevauchée fantastique, sombre dans l’abîme infernale.

Faust, promoteur d’un monde pacifié, d’une terre libre pour un peuple libre
A travers le mythe du séducteur à femmes, Faust incarne aussi dans son évolution transfigurée, la sublimation des idéaux fraternels, ardent promoteur d’une terre libre pour un peuple libre. Vision positive désormais qui place Faust tel un héros compassionnel et humaniste, oeuvrant pour un monde pacifié, enfin civilisé, sans guerres ni conflits de communautés. Ce monde existera-t-il un jour? Un tel lyrisme humaniste inspire de nombreux compositeurs.
Ainsi, les scènes de Faust de Robert Schumann : vaste oratorio en trois parties. Composé de 1844 à 1853, l’oeuvre est créée après la mort du compositeur en 1862. Du permier Faust, Schumann sélectionne trois épisodes : Faust dans le jardin, prière à la Mater Dolorosa, confrontation avec un esprit malin dans la cathédrale. Du second Faust, Schumann met en avant l’aspiration métaphysique de Faust dont son grand monologue avant de mourir. Et dans la vision de Schumann, mari aimant de Clara, le salut et la rédemption de Faust sont liés à l’Eternel Féminin. La beauté de la musique trouve une équivalence remarquable avec la poésie de Goethe.
Liszt dans le même moment, compose une Faust Symphonie et Wagner, s’en tiendra après avoir envisagé un cycle sur le thème de Faust, à une Faust-Ouvertüre (1840). Liszt remanie sa Symphonie, inclue dans la version définitive de 1857, un ténor et un choeur d’hommes pour chanter l’Eternel Féminin, source de rédemption. Dans la version première, Liszt avait imaginé la réconciliation des thèmes de Faust et de Marguerite en une marche harmonique… que Wagner reprendra dans son Parsifal, pour le motif des chevaliers du Graal dit “cloches de Montsalvat” (1882).

Arigo Boïto : fusionner les deux Faust : le romantique et le mystique, le maudit et le ressucité

A 26 ans, en 1868, Boïto compose un opéra qui réunit les deux figures de Faust. Passionné de musique autant que de littérature, Boïto est davantage connu comme le librettiste de Verdi. Il aurait conçu la trame de son Faust, intitulé “Mefistofele”, après avoir découvert à Paris, l’opéra de Gounod.Son engagement à “traduire” musicalement la force plurielle du mythe en ses divers aspeccts :, -thème du pari, thème de celui qui nie, activité destructrice et créatrice de Mefistofele, “je suis celui qui est l’esprit du mal, qui détruit et qui créée dans le même temps”-, se concrétise en 1868 par une oeuvre fleuve de six heures sur le livret qu’il a écrit lui-même ! Mais, l’auteur remodèle son canevas et livre une mouture de 3h, créée triomphalement à Bologne (1875) puis Hambourg. Le public allemand avait raison de reconnaître d’emblée le génie de cet italien qui osait aborder un trésor national. L’acuité et la pertinence de sa vision est magistralement illustrée par exemple, dans l’opposition des personnages de Marguerite et d’Hélène. A l’image d’un Mozart, des Noces et de Don Giovanni, Boïto traitait de la féminité, sous l’aspect de portraits psychologiques concis et variés.

Mahler, la Symphonie des Milles (1910)
Il appartenait au symphoniste Gustav Mahler d’offrir l’une des offrandes les plus originales au mythe de Faust. Composée en 1906/1907, la partition ne fut créée qu’en 1910, à Munich sous la direction du compositeur.
En deux parties, le cycle monumental, met en perspective le Veni Creator, hymne chrétien ancien
et pour la seconde partie, la scène finale du second Faust, comme Schumann, qui s’achève par l’apologie de l’Eternel féminin. Mahler, mari aimant d’Alma, mais époux trompé, ne se remit jamais de la trahison de son épouse infidèle, qui lui préférait le beau Walter Gropius, mais qui cependant avait fait le voeu de ne jamais son mari. De sorte que si dans le première partie, Mahler célèbre le souffle créateur virile, à l’origine de toute naissance, il reconnaît comme Goethe la vertu rédemptrice de l’Eternel féminin, compatissant.

Busoni, l’homme faustéen
De son côté, Busoni compose Doktor Faust dans le sillon tracé par ses lectures de Shopenhauer et surtout Spengler (le déclin de l’Occident, 1918/1922) : ce dernier met en péril l’ivresse lyrique du Faust geothéen sauvé par l’agent de la rédemption féminine. Pour Spengler, toute société connaît deux phases : l’une de culture, ascensionnelle ; l’autre de civilisation qui s’achève en une décadence. L’homme industriel, d’abord excité par le tout technologique, désespère après qu’il ait compris que la machine en fait son esclave. Busoni écrit lui-même son livret. Chaque personnage fait l’expérience de la désillusion, de l’abandon, de la mort. Chaque être se soumet à “l’éternelle volonté”. A sa mort, Busoni laisse une oeuvre inachevée, en 1924. Elle sera créée en 1925 dans une indifférence générale que la récente lecture par Dietrich-Fisher Dieskau a quelque peu atténuée. Contemporain du Wozzek de Berg, Doktor Faust retrouve la place qui est la sienne : une oeuvre d’aboutissement, après des siècles d’aptation du mythe faustéen.

Mais aujourd’hui?
Quel avenir pour la figure éternelle du damné, sauvé in extremis par l’Eternelle féminin? A en croire les nombreuses créations et oeuvres contemporaines inspirées par le sujet, l’homme Faust n’a pas fini sa carrière sur la scène lyrique. Naïve annonce la publication le 14 novembre 2006, de “Faustus, the last night” de Pascal Dusapin (représenté au Châtelet à Paris, les 15, 16 et 18 novembre 2006), et Philippe Fénelon, auteur d’une Salambô d’après Flaubert, d’une facture très classique, achève son Faust, qui sera créé au Capitole de Toulouse, le 25 mai 2007.

Illustration
Arnold Böcklin, autoportrait (DR)

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