jeudi, décembre 8, 2022

Exposition « Rivalités à Venise »: Titien, Véronèse, Tintoret Paris, Louvre. Du 17 septembre 2009 au 4 janvier 2010

A ne pas rater

Thriller pictural à Venise

Le musée du Louvre offre à partir de jeudi 17 septembre 2009 l’une de ses plus passionnantes expositions. Sous son titre digne d’un roman policier « Rivalités à Venise », l’accrochage met en lumière le génie pictural des Grands Vénitiens du 16è siècle, époque bénite où la Renaissance tardive vit un âge d’or, entre classicisme, luminisme et manièrisme.
L’exposition met dès son introduction l’accent sur la perfection des peintres en présence: artisans pour une partition éclatante qui en mêlant couleurs tactiles, effets de la brosse, textures profondes et transparentes, magnifient la représentation des individus. Leurs symphonies souvent remarquablement scénographiées contredisent le commentaire de Pascal sur la peinture et ses couleurs séductrices: le chromatisme foisonnant et la touche libérée de Titien, et ses cadets Véronèse et Tintoret exaltent les sujets à méditer… Ils portent un nouvel art soucieux de vérité, de sincérité, et leur message est en réalité, moins décoratif qu’humaniste.

A Venise, les jeunes peintres dont Tintoret et Véronèse réinventent vers 1650, la peinture autour du pilier Titien qui leur aîné, continue d’illuminer l’art local: portraits, compositions décoratives, allégories subtiles qui s’approprient le corps féminin (Vénus au miroir, Susanne ou Betsabéee au bain), les maîtres ainsi dévoilés s’affrontent ou se soutiennent (comme Véronèse qui a la faveur de Titien) en un thriller pictural étonnant. D’une pièce à l’autre, les touches s’exposent, les manières se précisent sans confusion: brutalité contrastée du Tintoret, luminisme hédoniste et élégant de Véronèse, classicisme impérial de Titien. Mais l’exposition souligne combien ici l’art de peindre et une maîtrise exemplaire de la couleur et de la lumière et qu’avant les impressionnistes, les vénitiens expérimentent comme nul autre, l’alchimie poétique du reflet, des effets de textures, la vibration illusionniste de la touche.
Surprenante même, l’exposition révèle l’invention du ténébrisme chez les créateurs du luminisme et de la peinture chromatique: Bassano, Palma s’exposent aussi aux côtés des grands. C’est une salle inoubliable qui s’intercale dans le parcours et dévoilent la fascination de l’ombre dévorante, des effets de clair obscur.

Venise, berceau de l’art occidental

Plus subtile encore, les écritures varient du début à la fin de la carrière: Tintoret simplifie, réduit progressivement la représentation; Véronèse s’assombrit et se durcit, il fait tomber peu à peu le masque des mondanités pour toucher à l’essence des êtres et des objets… et même Titien, le plus grand, ne s’économise aucun effet brut, plus franc, essentiel; du coloriste lyrique du début au préimpressionniste de la fin, usant de ses doigts comme un pinceau, synthétisant, créant vers la fin de sa vie, une peinture quasi géométrique et déjà moderne, le peintre vénitien offre une leçon de peinture qui récapitule toute les périodes de l’histoire de l’art.

Mais tous ont en commun, la sincérité du geste: ils sont réalistes et poètes, peignent non pas des types mais des individus dont la carnation et le pigment de la peau respire, où le rouge de la chair est le sang de la vie. Prenez les Pèlerins d’Emmaüs de Véronèse; tableau archi connu, et très commenté. Sous l’artifice du métier, l’un de splus raffiné qui soit, la vérité des sujets peints défient l’entendement. En disciple de Titien, Véronèse a compris la profondeur des visages, la noblesse intérieur des types humains transmis par son aîné. Ici, le Christ se dévoile au sein d’une famille: tous ses membres y sont représentés en une célébration intime et familiale. Chacun participe à son échelle à l’humanisme de la scène sacrée; c’est une scène de genre: voyez comment les deux petites filles en jouant avec le chien au premier plan (Véronèse est aussi un remarquable peintre animalier) ajoutent à la vérité directe et simple du tableau.

Puis contemplez les 2 versions de Danaé de Titien qui ouvrent et ferment l’exposition: à 10 ans d’intervalle, Titien reprend sa composition pour Philippe II et ajoute ce type de vieille au teint terreux, à la place du Cupidon triomphant) contrastant avec la beauté de la jeune femme dénudée, superbe nu féminin d’une modernité qui annonce Renoir. Le peintre crée une tension implicite entre la jeunesse triomphante, aurore de la vie, et la vieille grimaçante et masculine, occupée à récupérer l’or céleste: opposition des âges, et résumé de la vie terrestre dont Caravage au 17è reprend l’idée et le principe.

De sorte que tout l’art baroque est né à Venise au 16è: mouvement fastueux des fresques collectives sous le pinceau de Véronèse (ses dispositions plafonantes et vertigineuses) et de Tintoret (ses raccourcis audacieux), vanité des sujets, réalisme poétiques des visages… on vous le dit: toute la peinture de l’avenir est née à Venise au 16è siècle.

Des peintres musiciens

Pour nous, l’exposition rappelle combien la musique est allusivement présente dans l’art des peintres: correspondance et rapports harmoniques des couleurs, compositions orchestrées comme des partitions, scénographies déjà opératiques des sujets peints par Véronèse (si l’opéra était né au 16è, aucun doute, Véronèse aurait été l’un des plus grands décorateurs et scénographes pour le théâtre musical)… C’est aussi l’époque où les peintres sont musiciens: Titien a peint de nombreux nus féminins avec un jeune organiste; mieux, Véronèse a représenté les grands créateurs à son époque, en instrumentistes, au premier plan de ses Noces de Cana (que les visiteurs pourront ensuite aller contempler dans la salle des états): les peintres, grands faiseurs et grands poètes, réorchestrent/réenchantent le monde: la vision qu’ils nous donnent à méditer, met l’accent sur une connaissance profonde des vanités terrestres. La séduction de la couleur (a contrario de ce pense Pascal pour lequel la peinture et ses couleurs pernicieuses nous détourne de l’essentiel) invite l’esprit à comprendre différemment le monde sur un plan moral et humaniste. Exposition événement.

Ce que nous avons aimé

– La salle dédiée au ténébrisme sacré: Titen peint l’angoisse du Christ au mont des Oliviers; Bassano exprime le désarroi méditatif de Jérôme, Véronèse peint le corps supplicié du Sacrifié que soutient un ange fatigué… en une orchestration poignante de teintes sombres. Oser souligner l’obsession de la nuit chez les peintres de la couleur, voilà un défi gagné qui subjugue.

– les autoportraits : celui de Tintoret de face: figure frontale inquiétante du démiurge investi par une force créative supérieure; celui de profil de Titien: silhouette élégante d’un vieillard au crépuscule de sa vie qui, anoblit par le port du collier d’or, produit, négocie, reprend ses toiles, toujours soucieux de l’idée picturale… Incroyables effigies des grands faiseurs de couleurs, autopeints en noir sur noir.

– les deux Danaés de Titien au début et en fin de parcours, que 10 ans séparent chronologiquement; la première la plus dessinée avait suscité un commentaire jaloux et critique de Michel-Ange car Titien achève son tableau à Rome: trop de couleurs pas assez de dessin. Qu’aurait-il dit alors face à la seconde version plus brute et franche encore, emportée par une brosse épaisse et directe où les coups de pinceau se voient à l’oeil? A la fin de la carrière, l’oeil du maître s’autorise une brutalité de ton qui renforce vérité et poésie des tableaux… (d’ailleurs, l’auteur appelle poésie ses propres oeuvres en les destinant à Philippe II)

la salle des nus féminins qui « oppose » les manières de Titien et de Véronèse sur le même thème. Aux côtés de la Suzanne au bain de Tintoret (tableau monumental conservé au Louvre): le triptyque ainsi réalisé est le point fort de l’exposition: somptuosité crémeuse de la touche de Titien dans les carnations de la vénus au miroir dont le type offre un profil parmi les plus beaux de la peinture: ici, s’abreuvent Rubens, Ingres, Renoir… Tandis que celle de Véronèse tient une pose plus contrariée dans des tons plus froids (le vert de manteau qui dévoile le haut de ses fesses…). Mais son reflet dans le miroir est d’une noble et classique apparition quand celui de Titien semble fondre et perdre sa jeunesse: le miroir chez Titien offrirait-il une vision terrifiante des ravages du temps?

– le portrait commémoratif de l’amiral vénitien, Agostino Barbarigo, mort au combat pendant la bataille de Lépante que Véronèse représente de façon posthume, tenant la flèche qui le tua. Regardez l’éclat miroitant de la cuirasse et les effets des filets de touche rouge sang sur le métal froid et lumineux. Une leçon de peinture comme vous en verrez rarement.

86 toiles souvent jamais exposées en France, provenant des Etats-Unis, de Russie, de Grande Bretagne et d’Espagne, en 7 sections thématiques composent le plus exaltant des voyages visuels. C’est une nourriture pour les yeux autant que pour l’âme. Il y est question en filigrane de querelles et de rivalités entre artistes: on y voit surtout tout le génie explicite, l’éclat et la lumière d’immenses peintres qui nous parlent d’hommes et de femmes sublimés par une touche libérée et audacieuses. Leur travail sur la matière, la forme et la technique, la couleur et la lumière, orchestrent l’une des expériences artistiques les plus décisives de l’art occidental. Exposition incontournable.

Exposition « Rivalités à Venise », du 17 septembre 2009 au 4 janvier 2010. Paris, Musée du Louvre, Hall Napoléon (tél. : 01 40 20 53 17. www.louvre.fr). Catalogue Louvre-Hazan, 480 p., 42 €. «Tintoret» de Guillaume Cassegrain, 320 p., 69 € (Hazan). Le même éditeur (Hazan) réédite «Le Titien : question d’iconologie» d’Erwin Panofsky, 336 p., 10 €.

Illustrations: Vénus au miroir de Titien, Les Pèlerins d’Emmaüs de Véronèse, les deux Danaés de Titien, Quatuor des peintres-instrumentistes au premier des Noces de Cana de Véronèse, puis, Vénus au miroir et Agostino barbarigo de Véronèse (DR)

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