lundi 21 septembre 2026

ENTRETIEN avec la pianiste JULIETTE JOURNAUX à propos de son programme « Wanderer without words » (Schubert / Mahler)… à l’affiche de l’Opéra Orchestre Normandie Rouen le 2 avril 2026

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Ne mesurons-nous pleinement notre humanité qu’en questionnant notre propre finitude ? Solitude, errance, dépression… la quête du sens de chaque vie terrestre semble inspirer aux compositeurs, précisément Schubert et Mahler, une série d’œuvres capitales. La force de ce questionnement est au cœur du programme défendu par Juliette Journaux : il y est question de conscience voire de révélation…

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Photo : portrait de Juliette Journaux © Olivier Lalane

 

 

CLASSIQUENEWS : Quel est le profil de votre « Wanderer » ? En quoi son voyage est-il une introspection dont la musique exprime les moindres replis de l’intime ?

Juliette Journaux : On ne naît pas Wanderer, on le devient. Ce qui le définit comme tel est son questionnement : à quelle terre, quel peuple pourais-je appartenir ? D’où vient le malaise qui me hante ? Pourquoi je me sens différent ? De ces questions se forme l’envie de partir, fuir même. Ce voyage est tout autant physique, concret (la rencontre de l’homme avec la nature, la fatigue de la marche, le cycle des saisons…) que psychologique. C’est l’état d’errance solitaire qui provoque cette longue et intense introspection. Dans ce programme, elle est incarnée par la musique de Schubert et Mahler, des œuvres qui expriment la solitude de l’homme dans son questionnement, sa recherche d’appartenance, sa confrontation avec ce qui l’entoure.

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment avez-vous choisi chaque pièce de ce programme ? Pourquoi Schubert, Mahler… ?

Juliette Journaux : Schubert a énormément composé sur le thème du Wanderer et notamment à travers ses lieder. C’est un compositeur qui, même entouré, ressentait une solitude profonde, un décalage entre sa sensibilité et la société viennoise qui régit alors la vie musicale. Il y a toujours un désir de départ et de lointain chez Schubert alors même que ce dernier n’a que très rarement voyagé. Cette marche vers l’ailleurs et finalement vers la mort n’a cessé de l’habiter. Gustav Mahler, quant à lui, a voyagé, a été « validé » par les institutions (il a été notamment le directeur artistique du très prestigieux Opéra de Vienne). Et pourtant, ce sentiment de solitude, d’incapacité à appartenir à un groupe le hante : « Je suis trois fois sans patrie: un Bohémien parmi les Autrichiens, un Autrichien parmi les Allemands et un juif parmi tous les peuples du monde ».
Sans doute inspiré par le spectaculaire massif des Dolomites au cœur duquel il installera sa cabane de composition, Mahler est particulièrement sensible à la Nature, avec un grand « N », aux paysages immenses qui le dépassent, au grand air d’altitude qui lui emplissent les poumons après des saisons musicales surchargées. Les deux compositeurs sont donc habités par cette figure du vagabond, de l’homme qui erre, aspire à nouvel espace, sans cesse à la recherche de réponses.

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce programme dans l’ensemble de votre travail ?

Juliette Journaux : Étant cheffe de chant et pianiste de lieder et mélodies, ce programme est un prolongement de mon travail avec les chanteurs.
Il semble paradoxal de construire un programme de transcriptions de lieder quand on est soit même quotidiennement attaché à la relation texte / musique. Mais c’est justement ce travail d’analyse qui m’a permis de me plonger dans la pratique spécifique de la transcription. Le texte infuse la musique de Schubert et Mahler, ces compositeurs ont une conscience tellement aiguisée et sensible des mots du poète, que le sens du texte est entièrement contenu dans la matière musicale.

 

 

CLASSIQUENEWS : Pourquoi avoir choisi « Ich bin der Welt” / Rückert Lieder de Mahler pour le transcrire ? Qu’apporte la version piano ainsi ?

Juliette Journaux : Ce monument du lied est une ode à l’ermitage, à la solitude choisie. Le Wanderer quitte le monde des hommes pour se fondre dans la nature, celle qui lui permet d’enfin s’apaiser.
La transcription pour piano permet d’exprimer cette solitude et cette intimité. Plus de texte, d’orchestre ou de chant, tout est concentré dans le piano seul. La transcription offre également une liberté quant au tempo indiqué « Très lent et retenu », particulièrement difficile à respecter pour un chanteur contraint par des limites physiques de souffle. Cette transcription est aussi un moyen de concentrer l’oreille sur l’exceptionnelle polyphonie de l’écriture mahlérienne où le rapport hiérarchique mélodie / accompagnement n’existe pas ou plus. Toutes les voix se mêlent, se frottent entre elles pour former une matière  mouvante.

 

 

CLASSIQUENEWS : Quels en seraient les thèmes révélés : effacement, fragilité, renoncement ou plénitude, sagesse, conscience ?

Juliette Journaux : Ce programme mène le Wanderer (et peut-être l’auditeur…) à un état méditatif, de pure contemplation, de conscience exacerbée de son environnement. Ce désir de se fondre entièrement dans la nature est une forme de plénitude où le temps linéaire de l’humain s’efface au profit du cycle infini des saisons. C’est une forme de sagesse, de paix intérieure qui s’épanouit dans la solitude, cette même solitude qui était source de souffrance et de frustration au début du programme. Le Wanderer cesse finalement de l’être, il s’inscrit dans un espace nouveau, transfiguré, celui de l’éternel renouveau de la terre.

Propos recueillis en février 2026

 

 

 

 

agenda

Récital de Juliette Journaux, piano : « Wanderer without words » – Opéra Orchestre Normandie Rouen, jeudi 2 avril 2026, 20h (Chapelle Corneille) : https://www.operaorchestrenormandierouen.fr/programmation/juliette-journaux-wanderer-without-words/

 

Plongez dans l’univers envoûtant de Schubert, où la poésie du lied se réinvente au piano.Si le compositeur autrichien a peu voyagé, sa musique, elle, est une quête perpétuelle d’ailleurs et d’absolu. À travers ces transcriptions originales, Juliette Journaux fait revivre ce souffle romantique, suivant les traces de Liszt qui porta les mélodies de Schubert vers les sommets de la virtuosité. Note après note, le piano écrit le voyage et la nostalgie de l’éternel vagabond.

 

 

 

programme et déroulé

Franz Schubert
Der Wanderer (transcription Franz Liszt) ;
Drei Klavierstücke ; Im Frühling ; Nachtstück ; Schwanengesang : « In der Ferne » ;

Wandrers Nachtlied II
(transcription Juliette Journaux)

Gustav Mahler : Rückert-Lieder
 » Ich bin der Welt abhanden gekommen »
(transcription pour piano) ;
Der Abschied « Das Lied von der Erde »

Durée
1h10, sans entracte

 

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