Au printemps 2026, la flûtiste et chanteuse Diana Baroni poursuit son
cheminement singulier où la voix tout en exprimant la dérive dangereuse que s’entête à suivre l’humanité, appelle aussi à agir. Chant persuasif, militant… poétique et fédérateur surtout, comme en témoigne ses complicités artistiques réalisées pour ce nouvel album « Madre Selva » : un hymne à la Nature et au Vivant que l’homme doit préserver coûte que coûte. Mère Nature inspire ainsi à l’artiste à part, un geste artistique fort et déterminé dont les audaces et la quête de sens, suscitent une collection de pièces musicales inédites, en grande partie inspirées par les textes du poète cubain Nicolas Guillen…. La latinité de Diana Baroni est éruptive, incandescente ; et sa clairvoyance est d’autant plus saisissante qu’elle est surtout poétique.
___________________________________________________
Photos : Diana Baroni © Guadalupe Miles
CLASSIQUENEWS : Selon quels critères avez-vous sélectionné chacune des pièces de ce programme ? Quelle en est la dramaturgie et le sens dans sa continuité ?
DIANA BARONI : Les sources d’inspiration pour sélectionner le répertoire et construire MADRE SELVA étaient les éléments, les offrandes de la Terre, la spiritualité qui nous permettent de renouer avec la Nature, et la relation de nos cultures respectives avec elle.
Le disque ouvre avec une prière, la puissante chanson en quechua de Luzmila Carpio (Bolivie) dédié à la Terre ; « Sumaj Pachamama » a une force et un « pathos » qui nous a guidé pour la suite. Les interludes rhétoriques marqués par les sonorités de la forêt, des oiseaux, des aérophones pré-colombiens de Rafael Guel Frias (Mexique) fonctionnent comme un fil rouge qui veut que l’auditeur ne quitte jamais un espace sonore qui lui propose d’être ailleurs, au coeur de la Nature.
En quelque sorte, ces interludes viennent lier des chapitres imaginés : prière, lumière du jour, l’eau à l’origine de la vie, offrandes de la nature, feu, désespoir, mort, nouveau cycle. Les percussions de Keyvan Chemirani (Iran / France) et Abraham Mansfarroll (Cuba) nous rappellent elles aussi la force de résilience de notre Terre.
CLASSIQUENEWS : Quel visage de la Nature soulignez-vous ? Voyez-vous des différences de conception et de représentation de la Nature d’une culture à l’autre ?
DIANA BARONI : Pour moi le visage le plus impressionnant, le plus émouvant de la Nature reste la résilience et son pouvoir permanent de transformation comme d’adaptation. Malgré la destruction que notre civilisation lui fait subir, il y a toujours un brin d’émerveillement, de force qui défie l’homme souvent impuissant.
Je crois que les cultures ancestrales afro-amérindiennes, des Caraïbes, du Moyen-Orient ou des peuples nomades africains gardent toutes, un lien extrêmement profond avec la Nature, avec la Terre. Selon chaque tradition, le remerciement, l’offrande et le respect sont présent d’une façon univoque ; l’homme n’est pas au centre mais une particule infime d’un tout autrement plus généreux et grandiose. Il y a une humilité que trop souvent le monde occidental, capitaliste, porté par la consommation, oublie, voir nie complètement dans notre relation avec l’univers. Dans ce sens, c’était très intéressant justement de retrouver tant de points communs entre la culture de Keyvan et celle de Tunde Jegede (UK / Nigeria) par l’éducation presque comme un rituel, les deux axes dans un apprentissage forgé exclusivement dans l’oralité et le respect des aïeux.
CLASSIQUENEWS : Qu’apporte chaque instrumentiste dans la cohésion globale ? Pouvez-vous évoquer 1ou 2 exemples où la personnalité instrumentale de l’un de vos partenaires, renforce et éclaire le caractère d’une pièce…
DIANA BARONI : C’est vrai que l’instrumentarium de ce projet, offre quelque chose d’assez rare : une kora qui dialogue avec une viole de gambe, ou bien le zarb avec les tambours cubains… C’était une rencontre sonore difficile à imaginer jusqu’au moment où nous nous sommes enfin tous réunis à la Cité de La Voix – où nous avons d’ailleurs enregistré le programme. En plus, il ne s’agit pas juste du coloris des instruments mais des personnalités artistiques fortes, identitaires, qui ne sont pas juste des interprètes. Là, je pense que nous sommes au coeur de la musique de chambre.
La viole de gambe de Ronald Martin Alonso (Cuba) ouvre avec une sorte de ground, qu’on dirait baroque, la base de la chanson « La Caña / La canne à sucre » ; il me semble impossible de l’imaginer autrement, car son jeu lui donne cette touche ancestrale, ancienne, si singulière aujourd’hui dans notre version.
Un autre exemple est « Agua Larga / Ode à l’eau », avec le cachet apporté par la kora de Tunde et le tissage virtuose des cordes de la guitare associée à la viole de gambe autour, si magique…
CLASSIQUENEWS : Avez-vous 1 ou 2 pièces favorites, qui compose(nt) particulièrement ?
DIANA BARONI : Sans doute, « Quema Llama / Flamme brulée », composition de Zenen Zeferino (Mexique) qui condense par la poésie un sujet essentiel des sociétés actuelles : la chanson a deux partis distinctes, une plutôt introspective et l’autre qui appelle à l’action. La première parle d’un monde qui n’écoute plus, qui n’a plus de lien avec son coeur ni ses sentiments, qui plonge dans le silence et l’anéantissement ; la deuxième appelle au rituel pour soulager les peines, encourager et apprendre à aimer à nouveau. Porté par le jeu d’Abraham Mansfarroll et ces tambours bata – essentiels dans la tradition yoruba afro-cubaine, elle condense une spiritualité qui me semble essentielle de nos jours.
Une autre pièce du disque est très importante dans la construction globale : « Calor ! » poème de Nicolas Guillen (Cuba) que nous avions mise en musique. Presque en miroir de « Quema Llama », le texte que je déclame en espagnol et en français, raconte la tragédie de la tragédie… Le feu qui consomme un bateau négrier. C’est obscur et grave, oui, mais nous avons introduit un choeur avec une mélodie qui éclaire et donne de l’espoir en quelque sorte ; même si le bateau succombe, il y a un espace possible de révolte.
CLASSIQUENEWS : Votre voix évolue, en particulier avec les thèmes et sujets propres à chacun de vos programmes. Pour celui-ci quelle couleur vocale, quel caractère avez-vous travaillé spécifiquement ? Dans quelle pièce est-ce la plus manifeste ?
DIANA BARONI : La nouveauté dans ce disque est justement en lien avec la poésie. Nous avons intégré déjà sur la 5ème plage, le texte en nahuatl qui parle de l’éphémère, poème qui constitue un axe conceptuel très concret pour ce disque. C’était la première fois que je livrais du texte parlé au sein d’un projet musical. Pareillement avec les poèmes de Nicolas Guillen. C’est un exercice vocal nouveau que j’avais commencé à explorer dans mes compositions électroniques du vinyle « APAPACHO ». C’est proche de ce qu’on appelle « spoken words », une technique qui nécessite un travail avec la sonorité et le rythme des textes livrés.
Aussi du point de vue vocal, c’est vrai que dans certaines chansons, la couleur de ma voix est poussée parfois dans des registres que je ne fréquente pas souvent. Mais le défi était intéressant ; cela apporte un timbre singulier au projet.
Notre monde part en vrac,
notre terre est épuisée…
CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce nouveau programme par rapport à vos précédents ?
DIANA BARONI : Je crois que ce disque est encore plus radical, plus essentiel dans ces choix. Notre monde part en vrac, notre terre est épuisée ; les idéaux n’existent plus ; seul le matériel commande et guide le destin de notre civilisation.
Et à vrai dire, je sens que plus le temps passe, plus je me place de l’autre coté de la rive, loin du concept de la musique comme distraction ; la frivolité, la superficialité, la désinformation ont gagné tellement de place dans notre société. C’est effrayant de constater ces pensées, qu’on partage depuis toujours avec Ronald, lui qui voit son Cuba natal en souffrance, moi qui témoigne de la triste dérive de l’Argentine.
Personnellement je souhaite d’autant plus assumer et revendiquer l’art comme geste politique : cette mission qui m’a été donnée d’éclairer, connecter avec soi, construire des espaces de conscience, de réflexion. J’ai toujours de l’espoir… Les capsules que nous créons sur scène avec ces artistes, ces êtres humains merveilleux de Madre Selva qui font partie de mon chemin de vie, ces capsules de temps éphémères nous permettent à chaque fois d’y croire.
CLASSIQUENEWS : Une anecdote, un souvenir, vécus au moment de l’enregistrement de l’album, et qui reste emblématique de ce que vous avez vécu avec vos partenaires ?
DIANA BARONI : La première fois que nous nous sommes réunis à Saint Michel l’Observatoire (lieu de résidences artistiques de l’Ensemble Vedado), pour commencer à construire le projet, nous avions évoqué avec Ronald l’idée d’intégrer des poèmes de Nicolas Guillen en guise de créations musicales, au sein du programme. Quand nous nous sommes retrouvés sur place, il m’a avoué qu’il n’avait pas trouvé le recueil qu’il pensait avoir à portée de mains. Tour de magie et miracle : le soir même de notre arrivée, nous dinions avec des amis chers du village… je reçois alors un cadeau : un livre fraîchement sorti chez Editions Seghers « Elégies et chansons cubaines » de Nicolas Guillen (!). En version bilingue, ce livre ne m’a jamais quitté depuis ; c’est de ce recueil que nous avons choisi « La tarde pidiendo amor & Calor! » pour notre programme.
Propos recueillis en avril 2026
CD & CONCERT
Diana BARONI, Ronald Martín ALONSO : MADRE SELVA, Ode à la Nature. PARIS, Le 360, ven 10 avril 2026…
LIRE aussi notre annonce présentation du cd & concert MADRE SELVA par Diana Baroni : https://www.classiquenews.com/cd-concert-diana-baroni-ronald-martin-alonso-madre-selva-ode-a-la-nature-paris-360-ven-10-avril-2026/
Après le somptueux album « MUJERES » (2023), Diana Baroni, Ronald Martín Alonso et l’Ensemble Vedado redoublent de complicité poétique dans leur nouveau cd « MADRE SELVA », nouvelle aventure humaine et artistique qui croise traditions latines, du Moyen-Orient, griots africains ; le parcours musical réalise un étonnante voyage comprenant l’Amérique latine, les Caraïbes et l’Europe, mêlant chants populaires, poésies et rythmes anciens.
_____________________________________________________________








