Dimitri de Victorin Joncières (1870)

Dimitri de Victorin Joncières (1870). Créée en 1876, la partition de Dimitri, l’opéra le plus abouti de Joncières est probablement achevé dès 1870. Il s’agit d’une fresque historique où le compositeur impose son génie dramatique, comme fin psychologue et immense symphoniste. Bilan à l’occasion de l’enregistrement qui paraît en mars 2014 à l’initiative du Palazzetto Bru Zane — Centre de musique romantique française.

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joncieres_victorin_dimitri_1876_schiller_opera_bru_zane_PalazzettoLa réussite de Dimitri créé en 1876, auquel a précédé Sardanapale (1867) et Le dernier jour de Pompéi (1869), est évidemment préparée par son étonnante Symphonie romantique de 1870 (au souffle wagnérien, oeuvre également ressuscité par le Palazzetto). Le compositeur sait aussi s’imposer dans le milieu musical parisien comme critique musical (pour La Liberté entre autres), comme l’avait été Berlioz, illustre rédacteur et souvent pertinent dans le Journal des Débats. Joncières y défend entre autres Franck ou Chabrier, tous wagnériens qu’une sensibilité propre conduit à un wagnérisme extrêmement original.
Peu de musique de chambre, pas de partitions amorçant une oeuvre qui immédiatement s’est confrontée au grand genre lyrique. Ses derniers opéras (La Reine Berthe, 1878 ; le Chevalier Jean, 1885 enfin Lancelot 1900) ne réussissent pas à inscrire son nom dans la lumière : de son vivant, Joncières restera malgré son tempérament indiscutable, un «  second maître ».

Achevée dès 1870, la partition de Dimitri est créée le 5 mai 1876. Ce report est du à l’incendie du Théâtre Lyrique par les pétroleurs communards survenu en 1871, scène pour laquelle Joncières avait conçu Dimitri. La nouvelle scène du Théâtre Lyrique devenu « national », temple des auteurs modernes accueille donc l’ouvrage de Joncières dont le sens du grandiose appelle déjà une scène plus ample encore, l’Opéra-Comique où la reprise est programmée dès 1890. Défenseur du flux continu wagnérien, Joncières demeure attaché au style italien à numéros, soignant cependant les transitions et les passages pour adoucir souvent les contrastes nés dans l’enchaînement d’un lent cantabile et d’une strette ou cabalette pointées) par exemple. La fresque de Dimitri se déroule en tableaux. La diversité des événements, leur imbrication permanente dans l’action suscitent nombre d’épisodes que Joncières traite par motifs et séquences sans les développer. Ici l’air le plus long dure 3mn. Si le critique se montre exclusivement wagnériste et rien d’autres (gare à ceux qui n’ont pas assimilé les avancées du maître de Bayreuth), le compositeur dévoile un éclectisme apparemment contradictoire qui regarde outre du côté des Meyerbeer, Verdi, Halévy déjà cités, mais aussi vers Gounod et même Chopin, Thomas et Bizet (à une année près, Dimitri est créé au moment de Carmen). En dépit de ses diverses sources, Dimitri frappe d’emblée par sa sincérité et sa clarté soulignant l’oeuvre de synthèse dramatique dont est capable son auteur.

Très fine caractérisation psychologique des personnages. Tous ses choix dont l’exemple d’une strette vocalisante et ornée pour exprimer la noirceur superficielle de Lusace est la plus emblématique, indiquent un génie des situations, capable d’exalter l’intensité d’une épisode. Dimitri sous son prétexte historique est un drame amoureux dont la force et la sauvagerie viennent du personnage de l’éconduite haineuse : Vanda. Elle aime Dimitri qui lui préfère Marina. Vanda se vengera en faisant tuer le jeune Tsar en manipulant l’ennemi de Dimitri, Lusace, figure de l’intrigant manipulateur d’un cynisme repoussant. Pour parfaire le raffinement de l’écriture psychologique, Joncières utilise le principe du « motif récurrent » ou leitmotiv comme marqueur d’une situation émotionnelle (ou d’un personnage) : le même motif caractérise l’amour de Dimtri pour Marina, celui -maternel de Marpha, quand Dimitri évoque l’attachement dont lui témoigne Vanda… quand le Tsar contemple amoureusement Moscou… Joncières extrapole son principe pour caractériser aussi un personnage : motif trillé grimaçant démoniaque de Lusace ; cellule mélancolique et sombre de Vanda, l’inconsolable amoureuse… La sobriété des options, leur usage parcimonieux et jamais dilué indiquent clairement le génie de Joncières. Voilà qui rend fascinant une comparaison du Boris de Moussorgski (version originelle de 1869) et du Dimitri de Joncières : son texte reste à rédiger mais il s’agit bien là de la même histoire,, composée à la même époque de part et d’autre de l’Europe post romantique, deux œuvres qui abordent le même épisode mais en privilégiant des personnages différents.

DIMITRI_1015_front_coverL’art de l’écoulement symphonique : l’ouverture de Dimitri. Symptôme d’une écriture concise et admirablement construite, toujours soucieuse de fluidité agréable à l’oreille, l’ouverture de Dimitri est un modèle du genre, à la fois récapitulation, formidable lever de rideau, et appel à l’imaginaire frappant par son souffle épique et grandiose : la succession des épisodes musicaux assure un condensé remarquablement structuré de l’ouvrage … thème sombre et slave de Vanda en amorce (c’est elle la protagoniste du drame lyrique), motif cynique de Lusace (la main vengeresse de Vanda), célébrations festives au palais de Vanda pour l’entrée du roi de Pologne au II… puis exposition du thème d’amour fusionnant Marina et Dimitri, auquel répondent ses successives réitérations dans la partition. Se développant sur près d’un tiers de l’ouverture, l’évocation amoureuse rétablit cet amour empêché qu’aurait du vivre le couple des jeunes amants, si l’inflexible Vanda n’avait pas réalisé son plan machiavélique avec l’aide de Lusace… Chaque motif s’imbrique ici l’un à l’autre, comme les éléments emboîtés d’un puzzle musical, avec un sens magistral de la transition et de l’écoulement. Joncières réussit son ouverture avec la même intelligence (architecture, couleurs instrumentales) que dans sa Symphonie romantique. Si l’ouverture de Dimitri avait seule survécu, le compositeur aurait été indiscutablement reconnu comme un immense symphoniste. C’est dire la valeur d’un opéra dont l’enregistrement discographique (première mondiale) est annoncé début mars 2014. Prochaine grande critique complète dans le mag cd de classiquenews.com

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