jeudi 22 octobre 2026

CRITIQUE, théâtre musical. 37e FESTIVAL DE RAVENNE, Grand Cloître de la Basilique San Francesco, le 04 juin 2026. « Nessun cielo è senza luce » de / par Luca Maria Baldini (Création mondiale)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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La 37ème édition du Ravenna Festival (fondé en 1990 par M. C. Mazzavillani, épouse du maestrissimo Riccardo Muti), qui a débuté le 21 mai et se poursuivra jusqu’au 11 juillet, avait déjà tout pour figurer parmi les grands crus de l’histoire de la manifestation italienne. Intitulée “Nacque al mondo un sole” (Il naquit au monde un soleil) – un vers extrait du Paradis de Dante Alighieri (mort et inhumé à Ravenne) -, elle célèbre cette année le huitième centenaire de la mort de Saint François d’Assise. Mais il flottait dans l’air du Grand Cloître de la Basilique San Francesco, ce 4 juin, une effervescence particulière, celle des grandes nuits de création.

 

Sous la nouvelle et double direction artistique d’Anna Leonardi et d’Angelo Nicastro – qui succèdent à la longue et brillante ère précédente en insufflant une audace transdisciplinaire salutaire –, le festival a posé une question vertigineuse : « Peut-on encore parler de spiritualité à l’ère de l’intelligence artificielle ? » La réponse, flamboyante et déchirante, nous est venue de Luca Maria Baldini avec sa création mondiale « Nessun cielo è senza luce » (Aucun ciel n’est sans lumière).

Dès l’entrée dans l’enceinte séculaire, le ton est donné. Le cloître, habituel écrin de silence méditatif, s’est mué en laboratoire spectral. Face aux arcades romanes, un immense écran diffuse des images d’archives albanaises granuleuses, fantômes d’une autre époque. Au centre, tel un moine électronique veillant sur son propre rituel, Luca Maria Baldini manipule ses machines, sa boucle et… son baglamàs ! Ce luth grec aux cordes métalliques, instrument de la rebetiko (la musique des damnés), devient ici la voix intime du Pauvre d’Assise. Loin des ors des basiliques romaines, Baldini incarne un François des périphéries, bricoleur de sons et de sens.

Le miracle de la soirée tient dans un parti pris esthétique aussi risqué que sublime. Pour incarner les sermons de l’homme d’Église – textes mystiques de St François, relus sous le prisme de l’urgence écologique et politique – Baldini n’a pas convoqué un acteur, mais la magie noire de l’Intelligence Artificielle. En compagnie de Salvatore Insana (aux vidéos), il a extrait des archives vidéographiques albanaises de visages oubliés : paysans, ouvriers, mères en deuil – et ces visages, grâce à l’IA, se sont mis à parler : ils chantaient même, et ils prêchaient. Ce n’était pas un show racoleur, mais une liturgie de la mémoire. L’algorithme, en “filtrant” les voix (grâce à un travail de ré-élaboration sonore comme on n’en avait pas entendu depuis les expérimentations de Stockhausen), provoquait des fractures, des glissements de sens, des connexions inouïes. Ces morts-vivants numériques entonnaient des chants grégoriens, mâtinés de pop, traversés d’électronique live. L’outil technologique devenait le réceptacle d’une transcendance inattendue : l’IA comme interprète du Laudes Creaturarum !

 

 

Sous les yeux de ces prophètes de synthèse, Baldini a déployé une partition physique et sonore de haute volée. La structure en 7 chapitres (rappelant les 7 sceaux ou les 7 péchés capitaux…), nous a portés de l’acoustique brut à des explosions sonores. Jouant avec son souffle, grattant son baglamàs comme on gratte une terre aride, il a répondu en direct aux voix spectrales. Le moment de grâce absolue survient au chapitre 5. Alors que l’écran crache un sermon sur la “non-violence” et le rapport au non-humain (écho direct au dialogue de François avec le Sultan), Baldini abandonne l’électronique. Il ne reste que le baglamàs, instrument pauvre s’il en est, et sa voix rauque. La citation du Cantique des Créatures est à peine audible, mêlée à des sons pré-enregistrés de criquets et de vent. C’est le silence de la création, l’instant avant la lumière.

Avec Nessun cielo è senza luce, le Ravenna Festival 2026 signe peut-être la première grande réussite de sa nouvelle direction. Anna Leonardi et Angelo Nicastro ont eu raison de miser sur Baldini. Ils démontrent que la spiritualité franciscaine, souvent enfermée dans des images pieuses, est au contraire une machine de guerre visionnaire. Ici, le numérique ne tue pas le sacré : il lui invente des stigmates neufs. Ce soir, à Ravenne, technologie et humanité ont pleuré ensemble… et les cieux, effectivement, n’ont jamais été aussi lumineux.

 

 

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CRITIQUE, théâtre musical. 37e FESTIVAL DE RAVENNE, Grand Cloître de la Basilique San Francesco, le 04 juin 2026. « Nessun cielo è senza luce » de / par Luca Maria Baldini. Crédits photographiques (c) Ravenna Festival 2026 / Marco Parollo

 

 

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