Dans l’écrin somptueux de l’Opéra Royal du Château de Versailles, l’un des chefs-d’œuvre les plus aboutis de Georg Friedrich Haendel – Ariodante ! – retrouve, le temps de quelques représentations (du 5 au 11 décembre), toute sa splendeur originelle. La production très « classique » de Nicolas Briançon, portée par la direction fougueuse de Stefan Plewniak et une distribution de rêve, offre une soirée d’opéra d’une perfection rare, célébrant avec éclat l’art baroque dans ce qu’il a de plus noble et de plus émouvant.
Nicolas Briançon a fait le choix judicieux d’une mise en scène résolument classique, qui fait précisément du bien en ces temps de réinterprétations par trop audacieuses, dénaturant bien souvent les ouvrages. Inspiré du Roland furieux de l’Arioste, le livret nous transporte dans une Écosse médiévale de convention, où se joue le drame amoureux entre le chevalier Ariodante et la princesse Ginevra, victime des machinations du perfide Polinesso. Sans fioritures ni concepts superflus, la mise en scène sert l’histoire et, surtout, la musique. Les décors d‘Antoine Fontaine et les costumes de David Belugou créent un univers visuel à la fois sobre et raffiné, laissant aux émotions et aux voix la première place. Cette approche a permis au public de se concentrer sur l’essentiel : la partition géniale de Haendel et son interprétation.
Au pupitre, le chef polonais Stefan Plewniak, toujours dotée d’une énergie aussi folle que contagieuse, a insufflé une vitalité prodigieuse à la partition. Sous sa direction, l’Orchestre de l’Opéra Royal (fondé en 2019) a littéralement incendié partition, avec une éloquence remarquable dans la palette de couleurs, des effets et une virtuosité que Haendel, en pleine concurrence sur la scène londonienne de 1735, avait déployés pour conquérir son public. Chaque récitatif prenait vie, chaque aria trouvait son éclairage orchestral parfait, dans un dialogue constant et passionné avec les chanteurs.
Le plateau vocal réuni pour l’occasion par Laurent Brunner était d’une excellence rares, chaque artiste apportant sa pierre à l’édifice, à commencer bien sûr par le chanteur hors-norme qu’est le contre-ténor argentin Franco Fagioli, qui a offert une performance absolument stratosphérique. Sa technique vertigineuse, alliée à une expressivité déchirante, a donné toute sa dimension au parcours du héros, de l’exaltation amoureuse du célèbre « Scherza infida » à la fureur désespérée. Une leçon de chant et d’engagement scénique. Face à lui, la jeune soprano-colorature Française Catherine Trottmann a campé une Ginevra étincelante de vérité et de fragilité. Son timbre clair et son phrasé délicat ont peint avec une justesse poignante l’innocence calomniée de l’héroïne, notamment dans ses airs de détresse. La complicité entre les deux protagonistes était palpable et portait l’ensemble du drame.
L’excellence des seconds rôles a contribué à l’excellence de la soirée. Le jeune Théo Imart a offert un Polinesso non seulement sa superbe voix de contre-ténor, mais aussi toute la perversion et à la fourberie qu’appelle le personnage. En interprétant Dalinda, la suivante manipulée par le traître Polinesso, Gwendoline Blondeel a démontré toutes les qualités qui en font une des étoiles montantes de l’opéra baroque. Son timbre de soprano, particulièrement lumineux, a apporté une couleur claire et touchante au personnage. Elle a maîtrisé avec aisance les passages de colorature, illustrant parfaitement l’agitation et la détresse de sa partie. Dans le rôle du Roi d’Écosse, Nicolas Brooymans a incarné l’autorité et la dignité paternelle avec une grande classe. Sa voix de basse, plusieurs fois saluée dans ces colonnes pour la beauté de son registre et sa facilité dans les aigus comme les graves, a apporté une solide assise et une profondeur bienvenue à la distribution dominée par les voix hautes. Son chant, caractérisé par une intensité palpable, a communiqué toute la gravité et l’angoisse du souverain face au déshonneur supposé de sa fille. La soirée fut également marquée par un autre exploit : le ténor Laurence Kilsby, souffrant, a courageusement assuré la partie scénique de Lurcanio, tandis que son collègue Nicolas Scott chantait le rôle depuis la fosse avec brio. Cette prouesse, menée avec une précision chronométrique, a soulevé l’admiration du public et témoigne de l’esprit de troupe et du professionnalisme qui régnaient sur cette production.
À l’issue des trois heures de spectacle, l’ovation fut longue et nourrie, saluant un triomphe spectaculaire. Les représentations d’Ariodante à Versailles s’achèvent, mais elles laissent le souvenir d’une soirée de référence, où le génie de Haendel a brillé de tous ses feux !
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CRITIQUE, opéra. VERSAILLES, Opéra Royal, le 7 décembre 2025. HAENDEL : Ariodante. F. Fagioli, C. Trottmann, T. Imart, G. Blondeel… Nicolas Briançon / Stefan Plewniak. Crédit photographique © Edouard Brane







