mercredi 14 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. TOULOUSE, Théâtre national du Capitole, le 23 janv 2026. WEINBERG : La Passagère, création française. Nadja Stefanoff, Mikhail Timoschenko, Anaïk Morel, Airam Hernandez… Johannes Reitmeier / Francesco Angelico

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Le Théâtre national du Capitole de Toulouse poursuit une direction artistique exemplaire qui fait de la scène lyrique la place du dévoilement ; pour que se réalise la vérité et peut-être la réparation… Après la création mondiale de l’opéra de Bruno Mantovani (« Voyage d’automne », novembre 2024) évoquant lui aussi un épisode particulièrement abject de l’horreur nazie, le Capitole affiche en 4 représentations événements la création française de l’opéra du polonais Mieczyslaw Weinberg (1919 – 1996) : La Passagère dont la construction à deux temps, l’écriture vocale et orchestrale, tranchantes et intérieures réalisent un manifeste bouleversant révélant l’enfer concentrationnaire… et à travers la nouvelle confrontation de deux femmes, le travail de mémoire, la force du refoulement, la lâcheté des bourreaux.
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Photos : production du Capitole de Toulouse © Mirco Magliocca / Théâtre national du Capitole de Toulouse 2025

 

 

 

 

 

WEINBERG ose et réussit à exprimer l’horreur. Est-ce parce que ces événements ont marqué sa propre vie et celle de sa famille que l’acuité de l’évocation est à ce point acide, juste, saisissante ? Très probablement. Comme un témoin miraculé, WEINBERG aura échappé aux camps nazis comme au goulag… On comprend que sa vie durant, il ait souhaité témoigner des atrocités inhumaines marquant au fer rouge le plein XXème. C’est un travail où mémoire et traumatisme se croisent ; le compositeur élaborant son œuvre que dans les années 1960, dans une genèse heurtée et contrariée qui l’empêche in fine d’accompagner la réalisation jusqu’à la création de sa partition. C’est donc le premier XXIème qui permet de mesurer une écriture ciselée et puissante qui dès son essor avait reçu l’approbation de son aîné, le modèle entre tous, Chostakovitch.

 

SURGISSEMENT DU REFOULÉ
ET TRAVAIL DE MÉMOIRE

Les mots du livret d’Alexandre Medvedev d’après La Passagère, roman de Zofia Posmysz [décédée en 2022] dessinent le cadre dont l’orchestre et les voix se saisissent dès le début : un « mur noir » avant l’anéantissement et le crematorium, chanté par le chœur d’hommes en fond de scène, que l’on ne voit pas mais qui nourrit le flux tragique, noir, cynique de cet opéra de l’extermination… Weinberg expose sur la scène lyrique le principe du refoulé qui resurgit avec d’autant plus d’intensité qu’il devait être pourtant tenu caché, oublié, muselé… jusqu’à cette rencontre sur le paquebot.
Le drame se réalise quand se retrouvent deux femmes qui dans le passé se sont connues à Auschwitz : l’une jeune juive polonaise, incarcérée, martyrisée [Martha] ; l’autre  » Lisa « , hier Anneliese Franz, sa gardienne SS, qui au moment de la croisière, accompagne son époux, Walter, récemment nommé diplomate. Le surgissement de ce passé inavouable tisse l’activité du drame ; pour la première, la volonté de dépasser le traumatisme de ce qui a été vécu et la volonté de venger les innocent(e)s massacré(e)s ; pour l’autre, le souhait de tourner la page, tout en ne regrettant rien de ce qui a été commis. C’est bien cela qui se révèle insupportable : rouage zélé de la machine de mort, Lisa / Annelisese n’éprouve aucune culpabilité ; au contraire en reconnaissant Martha sur le paquebot, elle se positionne en victime vis à vis de Walter qui s’accommode volontiers du récit maquillé de son épouse : Lisa est comme « poursuivie » et même harcelée par un passé où elle n’a fait que son travail. En banalisant au passage, la barbarie de l’enfer concentrationnaire.

 

MACHINERIE DOUBLE
La mise en scène signée Johannes Reitmeier (créée au Tiroler Landesteater d’Innsbruck en 2022) respecte à la lettre les deux temps narratifs de l’action : le temps présent de la croisière (et l’apparition de la passagère qui saisit Anneliese devenue Lisa) ; le surgissement du passé ressuscitant la réalité des baraquements d’Auschwitz (et le véritable rôle de la gardienne SS). Les tableaux s’enchaînent avec une certaine fluidité grâce à l’impressionnante machinerie, – architecture de poutres, planchers, cabanons qui selon la dramaturgie, évoquent le pont du paquebot de la traversée, ou les baraquements de la mort.

Peu d’ouvrages ont à ce point réussi à exprimer la terreur des camps, la barbarie insidieuse qui s’y affirmait, la réalité physique et psychique de ceux qui en ont subi l’horreur quotidienne. La musique dévoile peu à peu l’ordinaire du quartier des femmes à Auschwitz. Et dans cet enfer, ce à quoi se sont accrochées coûte que coûte les plus résilientes : leur humanité. « Le pire c’est l’impuissance », « Restez humain malgré tout… » partage Martha au milieu de ses sœurs martyrisées.

 

Lisa, ex Capo SS et sa prisonnière martyr, Martha

 

 

L’Orchestration est percussive, insidieuse, introspective. Davantage lyrique dans la deuxième partie [acte II] ; le flux instrumental fouille constamment la psyché, souligne le relief acide des situations de pur sadisme, comme un métal chauffé à blanc. À base de cuivres profonds [somptuosité agissante des cors et des trombones], avec xylophones et claviers situés de part et d’autre de la fosse ; l’Orchestre vomit les torrents mesurés d’une sauvagerie orchestrale dont le mérite continu est de toujours exprimer dans la puissance sonore et les déflagrations presque dansantes, tous les enjeux psychiques.
La partition de l’acte II qui comprend les superbes retrouvailles des deux fiancés [Martha et Tadeusz] mais aussi les rares airs développés [ceux de Katjia a capella et surtout de Martha] déploie une texture à la fois lyrique, harmoniquement instable, mais aussi cynique, approchant la fulgurance dramatique d’un Britten, le cri à peine voilé de Chostakovitch lui aussi engagé, pour d’autres raisons, confronté à la terreur stalinienne. L’ombre du compositeur Russe est d’autant plus essentielle qu’il s’engagea personnellement dans la conception et la création de l’ouvrage qui nous occupe.

Weinberg compose donc la chronique de la barbarie ordinaire en privilégiant surtout, le point de vue des femmes prisonnières moins celui de Lisa lors de sa croisière : l’évocation du baraquement des femmes produit musicalement une galerie de portraits caractérisés où chacune a un tempérament bien distinct [Krysztina, Hannah, Yvette, Vlasta, Bronka…]. Peu à peu se concrétise une solidarité entre captives dont la musique restitue l’absolue humanité coûte que coûte.

 

 

 

TADEUZ
ICÔNE DU COURAGE ET DU MIRACLE AMOUREUX

 

Le trio central dans l’enfer concentrationnaire : Tadeuz et Martha sous le regard de leur tortionnaire, la kapo SS Lisa

 

Le compositeur n’en oublie pas moins de superbes rôles masculins ; moins celui de Walter (dans sa ligne, un rien caricatural) que de Tadeuz, profil remarquable qui concentre ce qui reste à chacun dans ce gouffre de terreur : la dignité humaine et miracle de la partition, l’amour préservé, intact, celui de Martha. Ce point capital nourrit toute la tension de la seconde partie [acte II] ; l’amour de Martha et de Tadeusz est même le sujet qui fonde la jalouse haine de la capo Anneliese, sa délectation sadique à éprouver ce couple improbable qui s’avère être deux victimes expiatoires, désignées.
Martha et Tadeuz sont d’autant plus admirables qu’ils osent tenir tête, s’affirmer contre la manipulation de Lisa… car ils ne veulent rien lui devoir. Weinberg soigne toute la parure musicale des derniers tableaux : le profil sublime de Martha dont la dignité bouleverse ; puis dans un retour à la réalité du temps présent, celui de la croisière vers le Brésil, la conscience de Lisa l’ex capo SS d’Auschwitz qui en n’éprouvant ni remord ni culpabilité, demeure pétrifiée et finalement prisonnière de ses crimes  : c’est le sens de la dernière scène qui la voit préparer et agir pour l’assassinat de Tadeusz, jouant Bach devant le commandant SS. Weinberg n’épargne rien à l’héroïne ; il est du côté de ses accusatrices, du côté de tous ceux qui ne pardonneront rien et qui n’oublieront jamais.

La distribution renforce la réussite de la production : palmes spéciales au couple que l’on n’attendait pas dans un tel contexte : ils incarnent deux héros sublimes dans leur dignité et leur courage, Nadja Stefanoff (Martha) et Mikhail Timoschenko (Tadeuz). Convaincant, ne manquant pas de relief, l’autre couple : Airam Hernández (Walter) et Anaïs Morel (Lisa / Anneliese), cette dernière idéalement droite dans ses convictions, ne se remettant jamais en question, refusant même toute autocritique. L’Orchestre maison éblouit par son sens des contrastes, sa maîtrise des tensions sous la direction efficace de Francesco Angelico ; sans omettre le Choeur capitolin, lui aussi idéalement engagé.

Weinberg qui n’aura jamais vu son opéra joué, méritait bien cette création française. C’est l’honneur des maisons d’opéra de produire des œuvres fortes, puissantes, où la musique, force de poésie et de vérité dévoile ce qui était tenu caché. Magistral. A voir absolument.

 

Création française de LA PASSAGERE de M. Weinberg / à l’affiche du Théâtre National du Capitole de Toulouse, les 25, 27 et 29 janvier 2026 : https://opera.toulouse.fr/la-passagere-7818117/
RÉSERVEZ VOS PLACES directement sur le site du Théâtre National du Capitole de Toulouse : https://opera.toulouse.fr/la-passagere-7818117/
Production du Tiroler Landestheater d’Innsbruck, Autriche (2022), sacrée « meilleure production d’opéra » par le Prix autrichien du Théâtre musical 2023.

 

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