dimanche 11 octobre 2026

ENTRETIEN avec Matthias WEBER, à propos de son film documentaire inédit : « Charlotte Sohy, la consécration d’une compositrice »

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ENTRETIEN avec MATTHIAS WEBER, auteur d’un documentaire inédit dédié à l’œuvre et à la vie de son aïeule, la compositrice Charlotte Sohy (« Charlotte Sohy, la consécration d’une compositrice »), récemment réhabilitée grâce à une série de redécouvertes marquantes. L’approche est celle d’un réalisateur musicien qui ayant pu avoir accès à toutes les archives connues, dévoile la haute valeur d’une œuvre remarquable mais aussi les raisons qui ont conduit à la destiner jusque là à l’oubli…
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CLASSIQUENEWS : Sur quels documents avez-vous conçu et construit votre documentaire ? Que met-il en valeur ?

MATTHIAS WEBER : Je me suis appuyé sur un ensemble très vaste de sources : les partitions manuscrites de Charlotte Sohy, sa correspondance, les archives familiales, mais aussi de nombreux fonds — registres de la Schola Cantorum, programmes de concerts, articles de presse, documents iconographiques. Ces matériaux m’ont permis de comprendre à la fois la richesse de son œuvre et les obstacles auxquels elle s’est heurtée tout au long de sa vie.
Ce qui m’a frappé dès le départ, c’est la vitesse absolument fulgurante de sa redécouverte. En cinq ans, Charlotte Sohy est passée d’un anonymat presque total à une présence régulière dans les salles de concert du monde entier. Sa Symphonie « Grande Guerre » sera encore jouée en mars prochain au Brésil !

 

un récit alterné :
Les jalons de la résurrection
et le récit de la vie…

J’ai donc voulu raconter cette renaissance, et très vite s’est imposée l’idée d’un récit alterné : suivre la redécouverte contemporaine de son œuvre tout en retraçant sa vie, ses combats, et les raisons profondes de son effacement. J’ai d’abord fait d’énormes recherches pour retracer le fil de sa vie, et nous avons passé un an-et-demi, avec mon amie Laurence Uebersfeld, co-autrice et productrice du film, à tisser ces deux temporalités, et à les inscrire dans leur contexte.

Par chance, les premières étapes de cette redécouverte ont été remarquablement documentées. La création mondiale de la Symphonie, que Charlotte Sohy n’a jamais entendue, a fait l’objet d’une captation que j’ai pu intégrer au film et croiser avec les témoignages. L’enregistrement en première mondiale de nombreuses œuvres en studio a lui aussi été filmé, permettant de montrer, presque en direct, la renaissance d’une œuvre qui n’avait jamais été enregistrée. Ces images permettent de saisir l’émotion des interprètes au moment où ils découvrent cette musique pour la première fois.

 

J’ai aussi décidé de tourner plusieurs témoignages dans des lieux où Charlotte a vécu ou étudié, en intégrant des photos d’archives directement dans leur décor actuel. Ce dispositif permet de la rendre plus présente, presque tangible, et rappelle que le véritable personnage principal du film, c’est elle — pas les intervenants. Les témoignages viennent alors entourer sa figure, l’éclairer, mais jamais la remplacer.

UNE DYNAMIQUE FÉMININE, « une chaîne de femmes »…
Enfin, le film met en valeur un élément essentiel : la redécouverte de Charlotte Sohy est portée par une véritable chaîne de femmes. Si au départ, c’est François‑Henri Labey, le petit‑fils de Charlotte, qui a joué un rôle essentiel en retranscrivant les manuscrits depuis plus de quinze ans, Claire Bodin, puis Debora Waldman, puis Héloïse Luzzati et Célia Oneto Bensaid ont chacune, à un moment clé, posé une pierre décisive. Leur engagement, leur intuition et leur énergie ont permis à cette musique de revenir à la lumière. Le film met aussi en valeur cette dynamique collective, qui est au cœur de l’histoire.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment la personnalité et l’œuvre de Charlotte Sohy se sont-elles révélées peu à peu à mesure de l’élaboration du film ? Qu’avez vous découvert en cours de montage ?

MATTHIAS WEBER : Au fil du travail, j’ai d’abord découvert Charlotte Sohy. Je dois préciser qu’elle est mon arrière-grand-mère et que j’ignorais quasiment tout d’elle. Et elle est très lumineuse. Ses lettres et ses écrits révèlent une femme passionnée, déterminée, mais aussi drôle, chaleureuse, profondément vivante. Cette dimension-là m’a beaucoup touché. Cela fait un personnage immédiatement attachant.

En montage, j’ai aussi été frappé par la façon dont sa musique et sa vie se répondent. Certaines œuvres prennent un sens nouveau lorsqu’on les replace dans leur contexte, et inversement certains épisodes biographiques trouvent un écho très fort dans les partitions. C’est particulièrement le cas pour la Symphonie « Grande Guerre ». Et puis il y a l’émotion des interprètes d’aujourd’hui, souvent saisis dès la première lecture. Cela m’a confirmé que cette redécouverte n’est pas seulement un geste de réparation : c’est la rencontre d’une œuvre avec des interprètes et un public à qui elle parle.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Qu’apportent les divers témoignages intégrés dans la narration ? Que mettent-ils en valeur ?

MATTHIAS WEBER : Les témoignages jouent un rôle central dans le film, parce qu’ils permettent de raconter la redécouverte de Charlotte Sohy de l’intérieur. Chacun apporte un éclairage différent, mais tous convergent vers une même évidence : cette musique a une force qui s’impose immédiatement.

 

Les témoignages de ceux qui l’ont connue — notamment au sein de la famille — permettent de saisir des traits très concrets de sa personnalité : sa joie de vivre, son humour, sa fantaisie, son optimisme presque inébranlable. Ces éléments lui donnent chair et la rendent très proche.

À côté de cela, les voix de ceux qui la redécouvrent aujourd’hui — Claire Bodin, Debora Waldman, Héloïse Luzzati, Célia Oneto Bensaid, mais aussi d’interprètes très médiatisés comme Renaud Capuçon ou Lang Lang — montrent comment sa musique circule à nouveau, comment elle touche, comment elle surprend. Leur enthousiasme très spontané met en valeur l’émotion qu’elle suscite dès la première lecture.

Ces récits croisés permettent enfin de comprendre la mécanique de sa renaissance : un travail de longue haleine, des rencontres décisives, et une chaîne de personnes — en grande majorité des femmes — qui, chacune à leur manière, ont contribué à la faire revenir à la lumière. Le film montre que cette redécouverte n’est pas un hasard, mais le résultat d’un engagement collectif, d’une conviction partagée et d’un véritable choc artistique.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Quel est votre propre vision de Charlotte Sohy à l’appui de votre documentaire ?

MATTHIAS WEBER : Pour moi, Charlotte Sohy est avant tout une compositrice du XXᵉ siècle à part entière, dont l’œuvre mérite d’être entendue pour ce qu’elle est : belle, puissante, lyrique, profondément habitée. C’est une artiste complète, exigeante, inspirante, qui a composé toute sa vie malgré les obstacles, avec la confiance qu’envers et contre tout, sa musique finirait par trouver son chemin.
Mon lien familial m’a donné un accès privilégié aux archives, mais mon regard est d’abord celui d’un réalisateur et d’un musicien. Ce qui m’importe, c’est de montrer la valeur intrinsèque de son œuvre et de comprendre pourquoi elle a été oubliée, puis comment elle revient aujourd’hui avec une telle force.
Raconter Charlotte Sohy, c’est contribuer à réparer un oubli, mais aussi rappeler combien il est essentiel de restituer aux femmes la place qui leur revient, dans l’histoire de la musique, et plus largement dans notre mémoire collective.

 

Propos recueillis en janvier 2026

 

 

 

FILM DOCUMENTAIRE   » Charlotte Sohy, la consécration d’une compositrice « , diffusé jeudi 5 mars 2026 sur France 3 Normandie

LIRE aussi notre annonce présentation du film documentaire par Matthias Weber / la consécration d’une compositrice, documentaire inédit, jeudi 5 mars 2026 (France 3 Normandie) :
https://www.classiquenews.com/france-tv-charlotte-sohy-la-consecration-dune-compositrice-documentaire-inedit-jeudi-5-mars-2026-france-3-normandie/

Effacée par l’Histoire, révélée par la musique, Charlotte Sohy revient en pleine lumière grâce à la ténacité de plusieurs personnalités dont la cheffe d’orchestre Débora Waldman. Vivant au château du Buisson de May, en Normandie, Charlotte Sohy, née en 1887 n’a cessé d’être fidèle à sa vocation de compositrice ; elle traverse un siècle de bouleversements — deux guerres, la crise de 1929, l’entrée dans la modernité — sans jamais renoncer. Malgré la richesse et la diversité de son oeuvre — symphonie, opéra, musique de chambre, oeuvres chorales et pour piano… — son nom disparaît des programmes et des livres d’histoire. Comme si être compositrice était discriminant.

 

 

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