Au Théâtre du Capitole de Toulouse, on attendait une reprise attendue de Salomé de Richard Strauss, chef-d’œuvre des outrances et des fascinations. On a découvert bien davantage : une lecture scénique inédite, signée par nul autre que le célèbre baryton allemand Matthias Goerne pour sa toute première mise en scène. Et quel choc !
L’artiste, grand habitué des planches toulousaines comme chanteur (on se souvient de son Wozzeck ou de son Hans Sachs in loco...), s’essaie donc à la mise en scène… et c’est un pari réussi ! Avec son scénographe Hernan Penuela, il plonge la tétralogie straussienne dans un univers sans âge, entre bunker et chantier à ciel ouvert. Des treillis militaires, des bottes, des projecteurs crus. Hérode en officier véreux, Hérodias en femme d’apparat glaciale. Et au centre, cette prisonnière adolescente, Salomé, que l’on promène comme un trophée. La scénographie, verticale et métallique, écrase les corps. Iokanaan, prisonnier, surgit d’une citerne – évocation discrète, mais brûlante, des geôles d’aujourd’hui. Goerne ose un parallèle contemporain avec le conflit au Moyen-Orient, mais sans jamais trop appuyer (nous y reviendrons plus loin…).
La direction musicale revient à un autre familier de la maison, Frank Beermann. Rarement aura-t-on entendu la phalange toulousaine aussi transfigurée : le chef allemand, qui a déjà dirigé ici Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser, Lohengrin ou encore Le Chevalier à la rose, connaît les fulgurances et les pièges de Strauss. Il choisit la clarté rageuse, des cordes d’une précision clinique et des cuivres hallucinés. Sous sa baguette, l’Orchestre national du Capitole de Toulouse ne se contente pas d’accompagner : il devient le personnage invisible du drame, haletant, oppressant, puis d’une beauté sidérale quand Salomé se délecte du corps sans vie de Iokanaan.
Côté distribution, le Capitole déploie une fois de plus sa marque de fabrique : un plateau avec de nombreux chanteurs français d’exception, que chérit son directeur Christophe Ghristi. On retrouve avec bonheur le couple Sophie Koch (Hérodias, redoutable de froideur calculatrice) et Nikolai Schukoff (Hérode, lâche et fasciné). Leur face-à-face crève les yeux, tant ils savent jouer de cette complicité malsaine. Et que serait une cour d’Hérode sans ses complices et ses victimes ? Fabien Hyon, en Narraboth, capitaine de la garde, incarne avec une touchante vulnérabilité le jeune officier dévoré par son désir interdit pour Salomé. Son ténor clair, aux aigus vaillants, exprime à merveille la lente agonie d’un homme tiraillé entre son devoir et sa passion. On retient son duo avec le Page, où la nuance piano frôle le murmure du désespoir. Quant à Floriane Hassler, qui campe ce même Page avec une présence remarquable, elle déploie un mezzo-soprano chaud et rond, d’une maturité surprenante pour un rôle souvent relégué au second plan. La diction est exemplaire, le timbre rassurant d’abord, puis déchirant lorsqu’elle tente en vain de retenir Narraboth au bord du gouffre. Tous deux, par leur engagement dramatique et leur tenue vocale sans faille, confirment que le Capitole sait tisser des ensembles où chaque maillon brille.
Mais c’est Jérôme Boutillier, pour sa prise de rôle en Iokanaan, qui a littéralement électrisé la soirée. Figurant parmi les deux ou trois meilleurs barytons français actuels, il aborde ce prophète exigeant avec une science vocale confondante. Dès sa première sortie de la citerne, la voix frappe par son mordant et sa noblesse rocailleuse : les aigus claquent comme des anathèmes, le médium possède une rondeur presque lunaire, et la projection, jusque dans les fortissimos les plus rageurs, ne force jamais l’aigu. Il module la malédiction avec un legato rare, et la fameuse phrase sur le « Seigneur » parvient à être à la fois terrifiante et d’une beauté désespérée. À l’applaudimètre – et Dieu sait que le public toulousain est expert –, Boutillier a été le grand gagnant de la soirée, salué par une ovation qui n’a laissé aucun doute : nous tenons là un Iokanaan de haute volée, taillé dans le roc et la flamme !
Et bien évidemment, la question de Salomé tient en haleine. On rappelle que Marie‑Adeline Henry, initialement prévue, a dû déclarer forfait. Dimanche, c’est la Suisse Flurina Stucki qui a relevé le défi, après Nicole Chevalier qui assure toutes les autres représentations. Et reconnaissons-le : vocalement, Stucki est une révélation (vocale). Ce timbre clair, cette aisance dans l’aigu, cette capacité à faire vibrer l’obsession grandissante de la princesse – jusqu’à la fameuse dernière scène, où chaque note devient un couteau. Du très grand art ! L’incarnation nous laisse cependant sur notre faim, car Flurina Stucki impose par son physique : rien à voir avec l’adolescente frêle que l’on imagine. Certains spectateurs ont semblé déroutés : où est la nubile de la légende ? En même temps, cette Salomé-là n’est pas forcément une enfant gracile, mais un corps trop lourd pour son propre désir, malmené par les soldats, et dont le jeune âge n’est plus qu’une abstraction tragique. Quand vient la fameuse « Danse des sept voiles », scène capitale, exit toute grâce orientale ou exotisme de pacotille. Sept hommes en tenue paramilitaire – une allusion à quelque milice sortie du Hamas ou autre Hezbollah (?), osée mais assumée – violentent (la juive) Salomé. Elle ne danse pas : elle subit. Un à un, ils lui arrachent ses voiles, dans une mécanique de harcèlement et d’agression collective, qui se termine même par un viol. Un huitième homme tente de s’interposer, repoussé. C’est brutal, malaisant, exactement ce que Strauss avait murmuré : que l’érotisme côtoie ici la domination pure. Flurina Stucki, visiblement peu préparée à la mise en scène (l’urgence du remplacement ?), peine dans cette séquence. Ses gestes sont hésitants, son corps ne trouve pas la soumission ou la rage nécessaires. La chorégraphie, qui devrait faire basculer le drame, paraît floue. Dommage, car l’idée est forte.
Mais ce léger accroc ne ruine pas l’ensemble. Car cette Salomé de Goerne est une proposition rare : un opéra qui n’oublie jamais qu’il parle de la guerre, du viol des corps, de la fascination du pouvoir. Et quand, à la fin, la princesse épuisée chérit la dépouille du prophète, la fosse tonne – et l’on sort sonné et reconnaissant. Toulouse tient là une production qui fera date, portée par le duo Beermann / Goerne qui, chacun à sa manière, signent ici un pacte avec le feu.
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CRITIQUE, opéra. TOULOUSE, Théâtre du Capitole, le dim 24 mai 2026. R. STRAUSS : Salomé. F. Stucki, J. Boutillier, S. Koch, N. Schukoff… Frank Beermann / Matthias Goerne. Crédit photographique (c) Mirco Magliocca






