Voilà donc cet insaisissable Roi d’Ys que l’on croyait à jamais relégué au rang de curiosité patriotique, ressuscité par l’Opéra national du Rhin dans une production qui fait l’événement. Et quel événement ! D’emblée, on comprend que l’on tient là l’une de ces soirées de grâce rare où la magie du spectacle total opère, restituant à l’ouvrage d’Édouard Lalo toute sa démesure romantique et sa part d’ombre celte.
Sur le plateau, une distribution sans faille fait tourner les têtes. En Mylio, le jeune ténor Français Julien Henric s’impose avec éclat. Rarement aura-t-on entendu un tel mélange de vaillance et de legato : son émission, d’une clarté solaire, allie un aigu triomphant – d’une facilité déconcertante qui soulève l’enthousiasme – à un médium d’une rondeur inouïe, capable des plus tendres confidences, doublé de pianissimi impalpables. Il incarne ce chevalier à la fois rude et magnétique avec une autorité vocale qui semble repousser les limites du théâtre, faisant de chaque phrase un modèle de style et de passion contenue.
À ses côtés, les deux sœurs rivalisent de superbe. Anaïk Morel, en Margared, déploie un mezzo au métal somptueux, idéalement taillé pour les élans tragiques et les éclats vengeurs du personnage. Son timbre, corsé mais sans dureté, possède cette noirceur noble qui convient si bien à la créature jalouse. Quant à la jeune soprano franco-catalane Lauranne Oliva, en Rozenn, elle offre le pendant lumineux avec un soprano d’une pureté quasi lunaire, d’un legato aérien et d’une émotion transparente. Toutes deux s’élèvent, dans leurs duos, à un niveau d’excellence qui fait naître l’unanimité, portées par une direction d’acteurs juste et incarnée.
Mais la réelle claque de la soirée vient du jeune baryton canadien Jean-Kristof Bouton, qui incarne Karnak. Véritable révélation, il brûle les planches dès son entrée. Sa voix de stentor, d’une puissance renversante, s’impose avec une autorité magnétique : chaque sortie est un ouragan, un déferlement de bronzes guerriers, sans jamais sacrifier la noblesse de la ligne. On reste pantois devant ce phénomène vocal qui fait trembler les murs tout en ciselant ses phrasés avec une précision d’orfèvre. Tous les rôles secondaires, d’ailleurs, sont tenus avec un engagement et une justesse qui confirment le travail d’orfèvre de la maison, avec une mention pour la basse Belge Patrick Bolleire dans le rôle-titre.
En fosse, c’est une autre révélation qui s’affirme : Samy Rachid, jeune chef à la tête de l’Orchestre National de Mulhouse, offre une direction superlative. Il sait magnifier la partition de Lalo, en faisant jaillir les couleurs celtiques, les rugissements de la mer et cette mélancolie héroïque qui parcourt l’œuvre. La phalange mulhousienne se transcende, livrant un jeu d’une précision et d’une ardeur rares, faisant du fossé sonore un véritable personnage du drame.
Côté plateau, on retrouve l’inséparable duo Olivier Py (mise en scène) et Pierre-André Weitz (scénographie et costumes), habitués des lieux où ils ont déjà signé tant de soirées mémorables (des Huguenots de Meyerbeer d’anthologie à une Pénélope de Fauré en apesanteur…). Ils offrent ici une scénographie d’une beauté à couper le souffle, pensée comme une estampe symboliste qui se déploie. Nous sommes dans une cité d’Ys à la fois primitive et intemporelle : de majestueux murs de tôles glissent et se font ouverture, des jeux d’eau vertigineux évoquent la menace constante de l’océan (lumières de Bertrand Killy), tandis que les costumes (signés également par Weitz) mêlent le médiéval rêvé à une épure très contemporaine. L’espace, toujours en mouvement, se fait tour à tour crypte inquiétante, salle du trône écrasée par le destin ou falaise battue par les embruns. Quant à la mise en scène d’Olivier Py proprement dite, elle sert la légende avec une intelligence lumineuse, évitant l’écueil du folklore de pacotille pour creuser les psychés et la dimension sacrificielle. Les lumières, toujours aussi inspirées, sculptent les corps et les âmes, tandis que les apparitions du roi, du héraut ou du peuple participent à une dramaturgie fluide et implacable, d’une lisibilité parfaite.
Grâce à lui, ce Roi d’Ys restitue à l’ouvrage sa dimension de grand opéra fantastique, servi par des artistes au sommet de leur art. Une soirée aussi rare que précieuse, qui laisse le public comblé, suspendu entre le rêve et la tempête, encore longtemps après que la digue a cédé.
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CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra national du Rhin, le 19 mars 2026. LALO : Le Roi d’Ys. J. Henric, A. Morel, L. Oliva, P. Bolleire… Olivier PY / Samy RACHID. Crédit photographique © Klara Beck







