C’est un nouvelle production d’Aïda de Giuseppe Verdi que propose actuellement le Teatro de la Maestranza de Séville – en coproduction avec l’ABAO Bilbao Opera, l’Auditorio de Tenerife, le Teatro Municipal de Santiago du Chili et le Teatro Nacional de São Carlos de Lisbonne, avec la participation du Festival de Perelada. Avec tout le faste qui s’imposait, le Teatro de la Maestranza a clos sa saison 2025-2026 en portant à l’affiche l’avant-dernier opéra de Giuseppe Verdi, avec une double distribution. Absent de la scène lyrique sévillane depuis 2013, ce retour très attendu a pleinement rendu justice à l’un des chefs-d’œuvre les plus emblématiques du répertoire, grâce à une distribution vocale d’un bon niveau d’ensemble et à la nouvelle production confiée à Paco Azorín, l’un des metteurs en scène espagnols les plus marquants de sa génération.
Dans le rôle-titre, la soprano kosovare Marigona Qerkezi a fait valoir une voix séduisante, opulente et puissante, servie par une solide maîtrise technique. Son Aida s’est particulièrement distinguée dans l’air « O patria mia… » ainsi que dans le duo final « O terra addio… », où elle a déployé un legato raffiné, de généreux pianissimi et demi-teintes, ainsi qu’un phrasé d’une grande finesse expressive. Dans l’autre distribution, la soprano chinoise Chunxi Stella Hu, qui abordait le rôle pour la première fois, s’est révélée une belle surprise. Son Aïda a séduit par une superbe voix de soprano lirico-spinto, au timbre éclatant, au registre médian charnu, à l’émission sûre et aux aigus percutants. En revanche, sur le plan de l’incarnation, son interprétation est apparue plus limitée, faute d’une palette expressive suffisamment variée.
Dans le rôle d’Amneris, la fière fille du Pharaon, la mezzo-soprano géorgienne Ketevan Kemoklidze a livré une prestation correcte, sans jamais paraître totalement à l’aise dans un rôle qui dépasse les possibilités essentiellement lyriques de son instrument. Cette inadéquation s’est révélée plus particulièrement dans le duo « L’aborrita rivale… » ainsi que dans la scène du jugement où, malgré ses efforts pour assombrir son timbre afin de renforcer la dimension dramatique du personnage, elle n’est pas parvenue à masquer complètement les limites vocales qu’impose le rôle. Sa voix, au timbre chaud et velouté, présente un registre grave manquant de profondeur ainsi qu’un vibrato qui nuit à l’homogénéité de la ligne de chant, notamment dans l’aigu. Son tempérament, son énergie et son engagement scénique lui ont néanmoins valu un accueil chaleureux au moment des saluts. Dans la distribution alternée, l’Argentine María Luján Mirabelli a incarné avec un métier remarquable la rivale d’Aïda, imposant une présence magnétique dans un rôle qu’elle maîtrise parfaitement et dont elle a su exploiter toutes les ressources dramatiques. Son chant, d’une grande autorité, constamment maîtrisé et porté par un sens aigu de l’intention, du goût et du raffinement, a offert quelques-uns des moments les plus intenses de la soirée.
Complétant le triangle amoureux, le ténor espagnol Alejandro Roy a incarné un Radamès convaincant, servi par une voix ample et généreuse, un registre central solide et des aigus bien projetés. Sur scène, il s’est montré profondément investi dans la construction de son personnage. Alternant dans le rôle, le ténor Joan Laínez s’est imposé comme un général égyptien aux remarquables moyens vocaux, séduisant par un chant constamment souple, noble et musical, ainsi que par des aigus sûrs, lancés avec un élan héroïque. Chapeau ! Dans le rôle d’Amonasro, roi d’Éthiopie vaincu, le baryton italien Ernesto Petti, qui abordait lui aussi le personnage pour la première fois, a laissé une impression mitigée. Doté d’une voix au beau timbre et d’une émission franche et naturelle, il a toutefois révélé certaines limites dans l’aigu dès lors que le rôle exigeait une intensité dramatique accrue. Son interprétation, davantage fondée sur la solidité vocale que sur le raffinement de l’expression, est demeurée quelque peu monolithique. Dans la distribution alternée, le baryton argentin Fabián Veloz s’est imposé comme l’un des grands triomphateurs de la soirée. Son père d’Aida qu’il maîtrise manifestement à la perfection, s’est distingué par une incarnation d’un authentique style verdien, servie par une voix chaleureuse et sonore, une technique solide, un sens très sûr de l’accent et de l’expression, ainsi qu’une profonde noblesse humaine.
Le rôle du grand prêtre Ramfis était confié aux basses sud-coréennes Insung Sim et Inho Jeong, tous deux pleinement à la hauteur de leur tâche. Le premier, dont la carrière est en plein essor, a mis au service du personnage une voix sombre d’une redoutable efficacité, tandis que le second, plus jeune et très prometteur, a séduit par une émission plus souple et parfaitement homogène sur toute la tessiture. Doté de l’une des plus belles voix de basse de la scène lyrique espagnole actuelle, Manuel Fuentes a composé un Roi d’Égypte d’une grande noblesse, impeccablement chanté et porté par une autorité vocale incontestable, au point de faire regretter la brièveté de son intervention et de laisser le public désireux de l’entendre davantage. Le ténor Néstor Galván et la soprano Patricia Calvache se sont acquittés avec conviction de leurs brèves interventions respectives dans les rôles du Messager et de la Prêtresse. Véritable pilier de l’ouvrage verdien, le Chœur du Teatro de la Maestranza a signé une prestation de haut niveau, faisant valoir une belle homogénéité sonore, une grande précision et une excellente cohésion sous la direction attentive d’Íñigo Sampil.
À la tête de la Real Orquesta Sinfónica de Séville, le chef italien Daniele Callegari a proposé une lecture vive, contrastée, solidement articulée et profondément verdienne. De son côté, le Suisse Dominic Limburg s’est révélé une excellente surprise, dirigeant avec une inspiration constante et sachant mettre en valeur aussi bien les épisodes les plus intimistes, empreints d’un lyrisme riche en détails et en nuances, que les grandes scènes d’ensemble, d’un puissant impact dramatique, sans jamais perdre de vue le délicat équilibre entre la fosse et le plateau. Il s’est également affirmé comme un soutien précieux pour les chanteurs, qu’il a accompagnés avec une grande sensibilité et dont il a constamment servi au mieux les qualités.
La nouvelle production d‘Aïda imaginée par Paco Azorín n’a laissé personne indifférent, suscitant autant d’enthousiasme que de réserves. Le metteur en scène espagnol, qui signe également les décors et les lumières, propose une relecture en profondeur de l’ouvrage de Verdi, transposant l’action dans un univers futuriste, symbolique et atemporel. Nourrie d’ambitions intellectuelles, sa vision entend interroger les mécanismes du pouvoir, la violence de la guerre et la condition humaine. D’une esthétique résolument visuelle et largement débarrassée de l’imaginaire égyptien traditionnel, le spectacle se déploie avec fluidité à travers un impressionnant arsenal d’images qui sollicite sans relâche le regard du spectateur. Cette profusion visuelle finit toutefois par accaparer l’attention au détriment de l’action dramatique. À cela s’ajoute une direction d’acteurs des solistes assez sommaire, reposant sur des moyens scéniques relativement limités.
Le prélude lui-même n’échappe pas à ce foisonnement créatif propre à Azorín. Il y expose les fondements de sa dramaturgie : un voyage à travers les millénaires, depuis un futur indéterminé où les prophéties du Livre des Morts égyptien se seraient accomplies. C’est dans ce contexte qu’il introduit un personnage inédit, Ulysse, voyageur éternel incarné par l’artiste de cirque David Marco, chargé de porter l’idée selon laquelle l’amour constitue l’essence la plus profonde de l’être humain. Pourtant, ses acrobaties incessantes, ses déplacements continus et sa présence permanente sur le plateau finissent par détourner l’attention de ce qui se joue réellement sur le plan dramatique. Le décor minimaliste, composé d’escaliers, de plateformes mobiles et de cages, est efficacement complété par les projections vidéo à motifs égyptiens de Pedro Chamizo, permettant à l’action de se déployer avec une réelle fluidité. Les costumes d’Ana Garay s’éloignent eux aussi de l’orientalisme traditionnel pour intégrer des références à l’univers de Stanley Kubrick — notamment les coiffes des prêtres, surmontées d’un point lumineux rouge évoquant sans équivoque HAL 9000 dans 2001, l’Odyssée de l’espace — ainsi qu’à l’esthétique développée par Denis Villeneuve dans la saga cinématographique Dune, inspirée des romans de Frank Herbert.
Parmi les choix les plus discutables figure la refonte de la scène triomphale. Azorín renonce à sa monumentalité traditionnelle pour lui substituer une scène de torture infligée aux prisonniers éthiopiens, sorte d’autodafé futuriste évoquant celui de Don Carlo. Ce parti pris crée une nette dissociation entre ce que la musique exprime et ce que montre la scène. À l’inverse, la scène du Nil, d’un minimalisme intimiste, baignée d’une lumière de néons évoquant une nuit de lune au bord du fleuve, constitue l’un des rares moments où le chant peut pleinement s’épanouir, sans être parasité par un excès de sollicitations visuelles ou circassiennes.
Une fois le rideau tombé, les artistes ont été salués par une ovation particulièrement chaleureuse.
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CRITIQUE, opéra. SEVILLE, Teatro de la Maestranza, les 26 & 27 juin 2026. VERDI : Aïda. Paco AZORIN / Daniel CALLEGARI & Dominic LIMBURG. Crédit photographique (c) Guillermo Mendo







