Le monumental Prophète de Giacomo Meyerbeer est le parangon absolu du Grand opéra français. La partition est une apothéose de ce style, inspirée de la révolte des anabaptistes et Jan de Leyde. L’argument basé sur cet obscur épisode de l’histoire de la Réforme allemande ouvre la voie à un terrain de fougue dramatique exacerbée par la musique efficace d’un maître tel que Meyerbeer. La partition est d’une exigence vocale telle que les rôles principaux sont souvent des révélateurs de faiblesses plutôt qu’une occasion de mise en valeur. Interpréter Le Prophète est un défi tant musical que théâtral.
En poursuivant l’audace de programmation que l’on connaît au Théâtre des Champs-Elysées, ce Prophète est une démonstration qu’une œuvre complexe et souvent conséquente peut être montée en concert avec une équipe déterminée. Saluons ici le travail de Baptiste Charroing et de Julien Benhamou dans la quête incessante de proposer une programmation fascinante tant par les découvertes que par les talents qui les portent.
Mais qui est ce Prophète qui a inspiré le génie d’Eugène Scribe et Meyerbeer ? Jean de Leyde n’a vécu que 26 ans et l’histoire de sa révolte, quelque peu romancée par Scribe et Deschamps, semble porter un parfum qui nous semble familier dans ces années 2020. Les anabaptistes du XVIème siècle sont des puritains radicaux qui baptisent à tour de bras avec une visée eschatologique et millénariste. Leurs excès, comme tout mouvement livré à l’extrême, ont amené les rebelles à une fin moins dramatique et incendiaire que dans l’opéra. En effet, c’est en haut du clocher de Saint-Lambert de Münster que leurs dépouilles suppliciées ont dépéri dans des cages au gré des cloches et des éléments. Quelle ironie de faire d’un sombre illuminé adepte de la polygamie et du délire d’une « Nouvelle Jérusalem », un héros vaillant cumulant le tourment amoureux et l’abjuration sacrificielle digne d’une figure christique. L’opéra a parfois des chemins détournés étonnants.
Ce soir, pas de décors grandioses ou de pallium de fil d’or pour le « Roi de Sion », mais une incarnation sublime de Jean de Leyde par John Osborn. Le ténor étasunien au comble de son art attaque avec vaillance et une précision non démunie d’élégance toute l’étendue du rôle. Dans la voix de John Osborn, le Prophète des anabaptistes, s’incarne sous toutes ses facettes. De l’amoureux au délirant, du capitaine au fils repenti, toutes les émotions passent sans problème dans le timbre aurifère de John Osborn. Dans le rôle un peu manichéen de Berthe, Emma Fekete est une fabuleuse découverte. Timbre riche dans sa clarté diaphane aux coloris interminables – et puissant comme un éclair précipité. La Fidès de Marina Viotti est incontestablement grandiose tout comme celle, avec une couleur plus sombre, d’Elizabeth DeShong à Aix en 2023. Marina Viotti n’a pas seulement l’étendue vocale, mais elle porte cet héroïsme flamboyant d’un rôle de grand dramatisme avec une patine digne des moralités légendaires. Malgré un petit raté dans sa dernière cadence du grand air « Comme un éclair« , nous saluons une performance qui fera date. Jean-Sébastien Bou est un Oberthal profondément enthousiasmant. Dans les rôles de trois anabaptistes seuls Marc Scoffoni et Christian Zaremba nous livrent une interprétation sans faille, Samy Camps demeure un peu en filigrane dans un rôle qui ne le met pas forcément en valeur.
A la tête d’un Orchestre de Chambre de Genève, de l’Ensemble Vocal de Lausanne et de jeunes solistes de la Nouvelle Maîtrise des Hauts-de-Seine, Marc Leroy-Calatayud avait les armes musicales pour se frotter à ce colossal léviathan lyrique. Or, malgré une réelle vivacité, des tempi plutôt bien choisis et une certaine fraîcheur dans le langage, nous constatons une réserve quasi de « bon élève ». Eussions-nous voulu plus de feu et de passion et moins de « perfection », parfois ce sont les maladresses de circonstance et les plus grandes bravades qui rendent une interprétation musicale inoubliable. Ici nous redécouvrons l’écriture ample du grand Meyerbeer avec une saveur scolaire, quel dommage…
Malgré les siècles, les intempéries et les aléas du destin des hommes, les trois cages des anabaptistes continuent de pendouiller leur implacable leçon de fer du haut du clocher de Saint-Lambert. Un rappel constant que nul ne peut s’autoproclamer plus que ce qu’il est, tout à la grâce d’une divinité plus cruelle que les sursauts de la fiction et de l’opéra.
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre des Champs-Elysée, le 28 mars 2026. MEYERBEER : Le Prophète. J.Osborn, M. Viotti, E. Fekete, J-S. Bou, M. Scoffoni… Orchestre de Chambre de Genève, Marc Leroy Calatayud (direction). Crédit photographique (c) Droits réservés





